‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 121 sur 211 · UN JARDIN A CHARLESTON · texte numérisé non relu

UN JARDIN A CHARLESTON

‘EST surtout au printemps qu'on doit visiter la capitale de l'État de la Caroline du ce Sud, De cette façon, le touriste est réellement surpris, quand des climats encore ensevelis sous la neige et les frimas, ilarrive dans une zone où les tièdes zéphyrs agitent le feuillage.

Nous étions, certain matin, à bord d'un navire à vapeur qui partait de New-York pour nous emmener dans la région du Sud des États-Unis; un vent glacial nous forçait à rester dans le salon du navire, et pendant cinq jours que dura la traversée, des Narrows à Charleston, il nous fut impossible de remonter sur le pont. Le mal de mer et le mauvais

temps nous confinaient dans nos chambres.

Lorsque la vigie signala la terre et que, mus par le désir de sortir au plus tôt de l'enfer où nous étions plongés, nous grimpämes sur le pont, le soleil, — un soleil incandescent, — brillait sur nos têtes, et nous pümes jouir d'un panorama réellement féerique.

Charleston est situé dans un pays plat et paraît être dans l'eau : c'est pour cela qu'on l’a surnommé la Venise de l'Amérique, C'est ainsi du moins que le « Guide » désigne cette ville, mais en réalité il n'y a que « l'étiquette sur le sac ».

N'importe, ce qui existe suffit pour ne pas faire regretter que le chef-lieu de la Caroline du Sud n'ait pas la môindre ressemblance avec la reine de l'Adriatique,

Toutefois, comme dans la Ville des doges, c'est la mer qui donne un attrait tout particulier à Charleston : on y trouve le long de la plage, — ainsi qu'à Nice, mais avec la difiérence de l'altitude et celle du nombre, —- des palmiers et des arbres africains de toute beauté, C'est du milieu de cette forêt que se dressent les îles, les fortifications, les maisons et les monuments qui ornent ce centre de population.

La première impression que l'on éprouve en parcourant les rues de Charleston est la même que celle que l’on ressent en visitant une respectable ville de province. On n'y doit point chercher des avenues plantées d'arbres géants, des monuments visant au grandiose, mais on y trouve quelques belles églises d'une vétusté respectable et de nombreuses habitations particulières ensevelies dans des buissons de magnolias en fleurs.

L'architecte n'a pas eu recours aux festons dessinés par la brique rouge, sur des pans de marbre ou de pierres taillées : les maisons sont bâties à chaux et à sable et leurs murailles ont pris une teinte dorée qui désigne leur âge et n'a pas besoin pour briller de la brosse du peintre badigeonneur.

Toutes les demeures des citoyens de Charleston, à peu d'exceptions près, sont flanquées d'un « pignon sur rue ». D'un côté, voici la vérandah recouvrant la terrasse qui donne accès dans la maison, De l'autre, les fenêtres qui éclairent les différentes pièces du logis. D'ordinaire, — comme dans toutes les constructions anglaises, — un mur de brique assez élevé entoure la maison et l’on ne peut voir dans l'intérieur du jardin fermé qu'à travers une porte de fer ouvragé qui permet d'admirer les fleurs et les arbres d'agrément, et les tonnelles de vignes couvertes de fruits. Partout se dressent de hauts magnolias, qui semblent vouloir cacher cet enclos des maîtres du logis contre les passants.

La couleur sombre des habitations des Charlestonnois peut ne pas être du goût des Yankees du Nord de l'Amérique, mais elle plaît aux touristes qui recherchent plus le pittoresque que l'élégant dans leurs excursions à la recherche de l'inconnu, et pour qui la « vraie fabrique » est celle sur qui le temps a déposé une couche de patine semblable à celle que l'on trouve sur les bronzes romains.

Les maisons neuves, — chacun sait cela, — n'ont rien de bien attrayant pour le vrai peintre, qui a en horreur les teintes criardes à la Manet et qui ne trouve l'inspiration qu’en présence d'un vrai paysage d'automne, Une ruine couverte de ronces, devant laquelle un certain nombre de nègres, revêtus d'étoffes aux couleurs chatoyantes, sont placés dans des poses diverses, quelques roches dans le lointain, la mer sur un des côtés et cela suffit à tout artiste pour composer un de ces tableaux qui font sensation et impressionnent le véritable amateur.

Quel dommage que la gravure ne puisse rendre ces enchantements de la peinture !

Du haut du beffroi de l'église Saint-Michel, le coup d'œil est réellement magnifique, On a devant soi la mer qui se perd dans l'horizon et qui vient border les quais.

Au milieu de la baie s'élève le fort Sumter et, plus près de la ville, le célèbre château Pinckney, forteresse admirablement placée pour empêcher l'approche d'une flotte qui aurait l'intention d'attaquer la ville,

Le quartier de Charleston que l'on aperçoit du haut du beffroi de Saint-Michel est le plus ancien de la cité, La plupart des maisons qui le composent datent de la première époque de la fondation coloniale du pays. Du reste, c'était là tout ce qui formait la cité : elle ne prit des développements que bien après la guerre qui se termina par la déclaration de l'Indépendance, Les cheminées ont une forme vieillote et les toits sont couverts de tuiles rouges.

La grande artère qui aboutit à un monument surmonté d'une coupole se nomme Wall Strect. C'est là que ce sont groupées toutes les banques, les bureaux de change et les offices de courtiers de Charleston, C'est dans cette rue que les boursiers et les marchands se rassemblent pour traiter les affaires commerciales importantes,

La construction dont nous venons de parler, c'est la Vieille Douane, qui, pendant la guerre de Sécession, fut criblée et à moitié démolie par les obus. Souvenir d'une bataille terrible et fratricide, le monument des âges passés se tient debout, lézardé, démantelé, comme le sont encore à Paris les Tuileries et la Cour des comptes, épaves de la dernière heure de ia Commune en 1871. Et pourtant, ce logis des aïeux des habitants de Charleston est visité par tous ceux qui sont attachés au Sud, Pendant la guerre, c'est là qu'on tenait enfermés les prisonniers faits dans le camp opposé. Le martyr héroïque Hayne quitta cette geôle pour être conduit à l'endroit où il fut exécuté.

Si les maisons de ce quartier sont anciennes, l'église de Saint-Michel est bien plus vieille qu'elles, Ce temple consacré à la religion date de 1752; le clocher passe pour être très élégant de forme et il s'élève assez haut pour être vu de loin par les marins qui se rendent au port.

Pendant la guerre de 1866, les artilleurs de l'armée du Nord avaient pris ce clocher pour point de mire, mais ils ne le touchèrent qu'une ou deux fois et le dommage ne fut pas très grand.

Une autre très ancienne église de Charleston est celle de Saint-Philippe, qui, la première, fut ouverte au culte chrétien; mais elle n’est pas aussi remarquable que la première, dont l'architecture est fort curieuse, Du haut de son clocher, on voit également fort loin, mais l'intérêt n'est pas là précisément; il gît dans le cimetière où reposent les membres les plus honorables des familles de Charleston : les Gadsden, Rutledge et Pinckney. C'est encore là qu'est enterré le célèbre Calhoun et l'on montre au touriste le cénotaphe de ce stateman, lequel se compose d'une pierre grise, supportée par quatre piliers façonnés avec des briques. Le nom seul du défunt est gravé sur le granit. Le corps de ce grand homme avait été enlevé de son tombeau, pendant la guerre de séparation, dans la crainte que le vainqueur ne troublât le repos de ces cendres vénérées ; mais cette appréhension n'avait aucune raison d'exister, et, en 1871, les concitoyens de l’orateur émérite rapportèrent le cerceuil à la place dont il n'eût jamais dû sortir. Rien n'est plus pittoresque que la vue de cette église de Saint-Philippe, flanquée de tous les côtés par des rangées de tombes, abritées par des avenues grandioses. Comme à Saint-Michel, les obus fédéraux ont mutilé ses murailles, mais elle est encore

debout et résistera longtemps aux intempéries de l'atmosphère et aux attaques plus dangereuses de la créature humaine,

Charleston passe pour être privée de promenades : il y a cependant la Batterie, petit parc enclos de murs d'où la vue est réellement très remarquable, Placée sur le bord de la mer, — comme la Batterie de New-York, elle offre à celui qui s'y égare Îles plaisirs de la vue qui domine la baie et l'agrément de la fraicheur due à la brise enchanteresse dont les caresses inçessantes réjouissent les oisifs et les visiteurs,

Tout autour de cet endroit, on peut voir de très jolies demeures 5 particulières, bâties avec goût, et soir et matin — particulièrement, quand la lune brille sur l'Océan, — la foule se porte là pour respirer à = l'aise et retrouver les amis et les < connaissances, comme on le fait au

théatre, ou au concert,

Lorsqu'un voyageur, de passage à Charleston, a visité la Battrie, les églises et donné un coup d'œil aux ruines encore debout, de la guerre séparatiste, quand il a examiné avec soin la Nouvelle Douane #n voie d'érection, les maisons appartenant aux heureux de la cité carolinicine, la belle Académie Militaire, et observé les évolutions de la race nègre qui, dans toutes les villes du Sud, réjouit et amuse ceux à qui la gent de couleur noire où métis est à peu près inconnue, le seul parti qu'il ait à prendre, c'est de louer un bateau

voile afin d'aller explorer les terres basses et les faubourgs de la ville. On trouve dans la baie de nombreux points dignes

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