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LE SAINT-JOHN ET L'OCKLAWAHA, DANS LA FLORIDE

a Floride est un bien étrange pays. C'était, autrefois, une vaste langue de sable — Les ayant la forme de l'Italie, — qui s'étendait au loin dans le golte du Mexique. Tout porte à croire qu'elle était aussi dépourvue de végétation. Mais peu à peu la mer apportant les graines des climats plus boisés, les oiseaux voltigeant au-dessus de ce sol y laissèrent à leur tour des éléments de reproduction; le sol aride se recouvrit d'une végétation sans pareille, grâce à l'humidité constante de ce territoire d'alluvion. Les fleurs abondent maintenant dans le palus, à l'ombre des palétuviers et des autres arbres amis de ce terrain marécageux. Les vignes atteignent des proportions géantes, mais toujours à l'ombre, entrelacées aux troncs des chênes qui les abritent contre les rayons par trop brülants du soleil.

Nous étions venus dans cette Floride, chantée par tous les voyageurs, avec l'intention

de nous livrer au plaisir de la chasse, et, un matin, après une nuit passée à l'ouverture du fleuve Saint-John, nous pénétrions dans ce courant d'eau en épouvantant — à la lettre — des myriades de palmipèdes, dont quelques-uns se laissaient prendre à la main, dans l'impossibilité de fuir, eu égard à la « foule » qui leur barrait le passage.

Jamais nous n'avions assisté à rien de pareil, Un seul coup de fusil à plomb n° 4, tiré dans le tas, avait jeté plus de cinquante oiseaux sur les eaux du Saint-John,

Tout en ramassant ce gibier composé de canards, de sarcelles, de bécassines, de courlis, de flamants, et de tous les spécimens de l'espèce sauvagine, nous examinions le paysage qui s'élevait des deux côtés de la rive. Des palmiers nains desséchés, brûlés par le soleil, des lianes, des troncs d'arbres morts, enfouis dans un sable humide : telle était la végétation de ce coin de terre, vers le point nord duquel s'élevait le fort de l'ile Saint-George, la plus cultivée de toutes les îles du Sud.

En remontant le fleuve, nous parvinmes à Pilatka, d'où nous devions nous rendre dans la rivière Noire et le célèbre courant d'eau Ocklawaha, tous deux à peine navigables au moyen d’esquifs d'un léger tirant,

C'est dans ce pays que viennent pour rétablir leur santé les malades du Nord, Jacksonville passe pour la plus élégante de ces « stations d'hiver »; on dit que près de 5,000 personnes y descendent chaque année, Viennent ensuite Hibernia, à l'embouchure du Black Creek, Magnolia à 50 milles au delà et Picolata à 10 milles plus haut, Dans ces résidences salutaires pour les invalides de la société, l'air est pur et embaumé, et l'on comprend très bien que les docteurs recommandent ce séjour à tous ceux qui ont des maladies de poumons.

L'on cite, avec quelque raison, parmi ces établissements découverts par la science, les sources de Green Cove, près de Magnolia, indiquées pour la guérison des rhumatismes, où l'on conduit le touriste visiter des mares d'eau sulfureuses dont quelques-unes ont 25 pieds de profondeur. L'eau très transparente offre une certaine couleur bleuâtre qui la fait ressembler à de l'acier C'est sans doute eu égard à la présence de ces sources que les Espagnols affirmaient avoir trouvé dans le Nouveau Monde une vraie fontaine de Jouvence et de santé.

A Pilatka, nous primes passage à bord d'un bateau à vapeur étrange qui, certainement, par sa simplicité et sa machine primitive, devait fort ressembler à celui que dirigeait Fulton quand il remonta l'Hudson pour la première fois.

Le Flying Swan — le « Cygne volant » — avait la forme extérieure d'un omnibus à l'arrière duquel on aurait fixé des palettes, Lorsque nous eûmes le temps d'examiner plus en détail le navire, nous découvrimes que la cheminée, la machine, la vigie du pilote et tous les autres organes nécessaires à un steamboat étaient abrités et protégés de façon à ne pas être arrachés au passage par les « chicots » et les branches des arbres qui obstruaient le cours de la rivière.

Après une navigation de 20 milles sur le Saint-John, nous parvinmes, un peu avant le lever du soleil, à l'embouchure de l'Ocklawaha, qui nous parut à peine assez large pour admettre un canot dans son lit étroit, Nous nous demandions comment ferait un bateau à vapeur pour entrer là.

Quand la lueur du jour fut plus intense, nous aperçûmes devant nous un marais à cyprès, au milieu duquel un canal était dessiné au moyen de troncs d'arbres plantés comme

LE SAINT-JOHN ET L'OCKLAWAHA DANS LA FLORIDE, 523 le sont les pilotis dans les rues de Venise, Notre « radeau à vapeur » se glissa dans cet étroit passage. L'eau était assez profonde, mais ce genre de navigation nous paraissait quelque peu aventuré, De temps à autre une secousse nous annonçait que le « Cygne volant » venait de rencontrer un obstacle : nous avancions toujours, mais avec la crainte perpétuelle d'un naufrage au milieu d'un marais où nous aurions indubitablement péri, sinon d'inanition, du moins par les piqûres des moustiques, les serres et les becs des vautours, ou les dents des alligators,

Nous avancions cependant à travers une forêt épaisse, jouissant d'un coup d'œil nouveau au détour de chacun des coudes de cstte rivière marécageuse, et ayant sous les yeux, au-dessus d'une couche de boue durcie, un buisson de palmiers nains, bien différents des grands arbres du même genre, que nous avions vus à l'embouchure de la rivière Saint- John, Un peu plus haut, d'autres palmiers de haute taille semblaient se hisser vers le ciel; leurs branches chargées de lianes et de plantes parasites de toute sorte nous ravissaient par l'étrangeté de leur structure.

Un autre contour de l'Ocklawaha nous mit en présence d’un énorme cyprès à moitié dépouillé de ses feuilles, sur les branches duquel étaient juchés une volée de vautours se tenant en sentinelles, prêts à se jeter sur la première proie venue : celle d'un alligator, entre autres, tué par des chasseurs et abandonné par eux comme une épave dont on ne devait pas s'embarrasser.,

Le soleil brillait en ce moment, mais quelques secondes après notre steamboat se précipitait sous un dôme de verdure impénétrable aux rayons de l'astre brûlant, La cime des arbres s'était rejointe, et d'une rive à l'autre, au-dessus du lit de la rivière, des lianes avaient poussé qui complétaient les arceaux de cette cathédrale de la nature. Le spectacle était nouveau et très intéressant pour nous, à tous les points de vue.

Il est bon de remarquer que les marécages de la Floride offrent non seulement à la vue des touristes qui s'y aventurent une richesse de végétation exceptionnelle, mais encore un spectacle imprévu pour tous ceux qui sont chasseurs et naturalistes.

C'est dans ces parages que le grand Audubon — dont nous avons déjà parlé précédemment — avait fait des découvertes importantes pour l'histoire naturelle. C'est là qu'il rencontra pour la première fois l'aningha, — autrement dit « l'oiseau-serpent », ou le « dindon des eaux », — qui, se repose perché sur un chicot, ou qui, le corps enfoncé dans l'eau, ne laisse passer que la tête hissée sur un long cou, — ce qui fait ressembler cet oiseau à un serpent, — afin de happer sa proie au passage.

Si le chasseur désireux de se procurer un pareil sujet de l'espèce emplumée met son fusil à l'épaule et fait feu dans la direction de cet oiseau étrange, tout aussitôt celui-ci a disparu en plongeant, et va montrer sa tête un peu plus loin. Une seconde a sufli pour qu'il reprenne sa respiration et le voilà qui disparaît encore, à la recherche d’un endroit où le danger ne vienne pas le surprendre.

L'aningha est un oiseau entièrement diurne et, à l'exemple du cormoran, il se plait, quand on ne le tracasse point, à revenir chaque soir, à la tombée de la nuit, vers le même perchoir. Nous en avons vu souvent, de trois à sept, se poser pour se coucher sur la cime dépouillée d'un grand arbre, et quand on en avait tué quelques-uns, les autres abandonnaient la place. Ils s'envolaient alors pour se joindre à une autre troupe qui perchait à quelques milles de là, Il y avait bataille, mais enfin, lorsqu'on s'était expliqué, ils deve-

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