TENNESSEE
LE TENNESSEr
nous permettaient pas de voir ni de deviner le moindre coin pittoresque de l'horizon.
Comme le géographe Leight Hunt, nous nous disions que toutes les montagnes se res-
semblent, qu'elles ne sont, après tout, que de hautes boursouflures de la mappemonde et que l'homme a le plus grand tort de passer son temps à les gravir au risque de se casser le cou ou, tout au moins, un bras et une jambe.
Notre compagnon de route, un artiste émérite, était d'un avis contraire au nôtre et il nous pria d'attendre que le soleil brillât pour émettre une opinion définitive.
En effet, le plus sage était de suivre cet avis : et pourtant on ne s'amuse guère à Chattanaoga, surtout quand l'eau coule de tous les côtés, La ville a perdu tous ses arbres à l'époque de la guerre : la plupart ont été brûlés et une grande inondation du ‘Tennessee avait envahi cette portion du territoire : les flots s'étaient hissés jusqu'au second étage des maisons. On comprendra facilement que ces désastres n'ont point embelli le pays. Les rues sont dépavées et paraissent peu entretenues. Dès que la pluie tombe, les communications deviennent impossibles, et si le soleil a desséché la terre, la poussière vous aveugle sans qu'on puisse s'en préserver, si bien qu'en toutes saisons les ornières dans lesquelles on est obligé de se frayer un chemin offrent des inconvénients graves pour les côtes du pauvre voyageur.
La principale rue où s'opèrent les transactions commerciales n'est remplie que de baraques informes, où peu s'en faut : en ajoutant à cette avenue les autres constructions habitées de Chattanaoga, on se croirait plutôt dans un village de Gamburiver du Far West que dans un vieux bourg de l'Est américain.
Toutefois, depuis quelques mois, les habitants sont sortis de leur torpeur : ils se sont mis à construire des logis plus commodes, On vient d'ouvrir un hôtel convenable, et tout porte à croire qu'avant peu, la ville de Chattanaoga deviendra prospère et commerçante. Diflérents chemins de fer circulent de tous les côtés ; le marché aux bestiaux est important, et l'on voit à chaque instant des manades de chevaux et des troupeaux de bœufs traverser le pays.
Les citoyens de Chattanaoga semblent étre très orgueilleux de leur nouvelle hôtellerie: ils parlent avec emphase de leurs monts Lookout et rarontent à qui veut les entendre les tristes événements qui marquèrent l’horrible inondation qui eut lieu il y a sept ans. Les marques de l'élévation des eaux ont été religieusement conservées et les Tennessiens aftirment que les bateaux à vapeur circulaient dans les rues.
Tout le récit qui précède nous avait été fait pendant les trois jours de pluie pendant lesquels nous avions été forcés de rester au logis. Le quatrième jour, dès l'aube, nous nous mimes en marche pour explorer la montagne. Pendant la belle saison, une voiture gravit les déclivités de la montagne, à certains jours de la semaine et se rend Vers deux hôtels ouverts aux voyageurs et aux touristes.
Comme nous devions rester absents plusieurs jours, nous louâmes un véhicule, sur lequel on empila nos valises, et nous partimes, afin d'aller explorer les sites que la guerre de Sécession a rendus célèbres.
A 2 milles de distance de Chattanaoga, la montée commença, et une heure après nous étions parvenus à mi-côte de cette boursouflure dont Leight Hunt parle avec tant de dédain, mais qui nous parut moins hideuse que ne la décrit le géographe. Nous avions devant nos yeux des pics, des ravins et un horizon sans bornes, dont l'aspect nous charmait au plus haut degré. Plus nous avancions, plus nous éprouvions un ravissement extatique.
Parvenu au sommet du Lookout, le touriste laisse égarer sa vue dans l'immensité. De trois côtés différents, rien ne borne la vue. A droite, une chaine de collines se dressant les unes
sur les autres, qui semblent vouloir escalader jusqu'aux nues. Le guide vous annonce que ce que vous voyez là-bas, ce sont les grandes montagnes Smoky — enfumées— de la Caroline du Nord, sises à 50 milles du Lookout,
D'un endroit à l'autre, l'espace est rempli par des mamelons qui donnent à cette plaine l'aspect d'une mer moutonnante », C'est à faire illusion.
On aperçoit ces ondulations qui vont ainsi jusqu'à la chaine du Cumberland, dans le Kentucky, et qui se perdent dans le ciel, La vue s'étend sur toute l'étendue du ‘Tennessee, elle embrasse même le territoire de sept États qui sont : la Georgie, le Tennessee, l'Alabama, la Virginie, le Kentucky, la Caroline du Nord et la Caroline du Sud. Si vraiment le: yeux peuvent distinguer la Georgie, on peut évaluer à 150 milles dans ce cas la distance parcourue par les yeux du touriste.
En examinant à gauche le paysage, on éprouve un charme inexprimable à suivre les méandres du ‘Tennessee, dont le lit décrit une grande courbe à la base de la montagne, pour s'éloigner ensuite, au milieu des collines qui le cachent d'abord, puis qui le laissent paraître de nouveau, Ce ruban argenté produit l'effet de miroirs placés l'un à la suite de l'autre dans le paysage.
La montagne Lookout, vue de la plaine qu'elle domine, ressemble à un horrible précipice. On dirait des palissades, des falaises dont les murs sont taillés à pic, et cependant le sommet de la montagne est une sorte de plateau, et l'on peut errer longtemps, à droite et à gauche, sous les arbres qui couvrent cette cime. Le poste favori et choisi d'habitude par les touristes est nommé la Pointe : c'est une roche qui s'avance au-dessus du cours du Tennessee et d'où l'on peut examiner à loisir, dans toutes les directions, la vallée qui est placée à ses pieds.
Les pentes de cette montagne escarpée étaient autrefois couvertes d'arbres touffus; mais, pendant la guerre, les confédérés firent couper et coupèrent eux-mêmes toute cette forêt, pour ne pas voir leur camp surpris par les soldats du Nord, au moment où ils ne s'y seraient pas attendus. On se rappellera que ce fut à l'aide d'un épais brouillard que les hommes conduits par Hooker purent passer à travers l’espace dénudé, le jour de la grande bataille, pour arriver à la montagne qu'ils voulaient gravir. Ce coinbat entre ciel et terre est aussi pittoresque que terrible dans les descriptions qu'en ont faites les historiens et l’on ne peut s'empêcher d'admirer cette surveillance exercée ainsi du haut des escarpements de la montagne. Certes Bragg devait se croire tout à fait en sûreté dans l'aire qu'il avait choisie sur le plateau de cette cime, et l'on comprend aisément qu'il fut ébahi, lorsqu'il se vit entouré d'ennemis dont il ne pouvait prévoir l'approche.
Sur cette roche du mont Lookout viennent se rejoindre les délimitations de l'angle nord-ouest de la Georgie, de l'angle nord-est de l'Alabama et de la limite sud du Tennessee. Ce pic immense atteint la hauteur de 1,500 pieds. La pointe qui se nomme véritablement Lookout est celle qui domine la plaine de Chattanaoga, mais cette montagne n'en a pas moins une étendue de 50 milles qui se prolonge dans le cœur de l'Alabama,
La surface est surtout bien boisée : on y trouve des sources nombreuses et on peut s’y livrer à la culture. Tout porte à croire qu'avec le temps, des fermes seront construites en cet endroit au milieu de champs arrachés à la « sauvagerie » du territoire par la main habile de: hommes. A l'heure actuelle, les seules constructions que l'on rencontre là haut, sont deux hôtels où l'on va passer l'été, quelques cottages et un collège. Let établissement
est très «achalandé », et les jeunes élèves y jouissent d'une atmosphère pure et bienfaisante qui prédispose à l'étude et qui ouvre l'âme aux inspirations.
Lorsque nous avions quitté Chattanaoga pour entreprendre l'ascension du Lookout, le soleil brillait, mais quand nous parvinmes au sommet, les nuages cachaient l'horizon. nous fallut demeurer trois journées entières à Pc Hôtel du Sommet », où nous étions descendus, afin d'attendre les éclaircies et pour prendre notre volée et aller cravonner Îles vues indispensables pour nos travaux. La pluie tombait par intervalles, le froid sévissait et l'on eût préféré rester au logis. Une négresse, —: au lieu et place d'une vestale, — entretenait le feu de ne: chambre avec inc sollicitude qui prouvait son bon cœur. La pauvre enfant servait à table, cirait nos chaussures, faisait les feux, aidait la cuisinière dans ses travaux, et ne paraissait pas plus fatiguée pour tout ce travail que si elle n'eût eu qu'une seule occupation.
Dès l'aube, la brave tille venait allumer notre foyer, et le soir, quand cile avait fini sa besogne, elle n'oubliait point d'entrer dans notre chambre afin d'alimenter le foyer pour toute la nuit, C'était chose réellement indispensable, car le vent pénétrait à travers les cloisons de notre logis, comme Sil eût &té de carton, Le feu était donc très nécessaire tout le temps et « la marquise noire », — tel était le sobriquet de cette domestique modèle, — se fût bien gardée d'oublier son devoir. Tenir le foyer en état et cirer les bottes qui devenaient aussi brillantes qu'un miroir, telles étaient ses oceupations de choix, Ce qui la désola le plus, lors de notre départ, ce fut de ne plus avoir à présider au cirage de nos chaussures.
« Mais, ma pauvre enfant, tu auras d'autres voyageurs après tout, €t tu pourras satisfaire tes goûts comme tu le faisais avec nous.
— Non! répondit-elle dans son patois nègre : eux venir ici pour diner et partir après: li pas coucher le soir. Plus belles bottes à faire reluire. »
Ce furent les dernières paroles que nous entendimes, au moment où nous nous éloignämes de l'hôtel.
Ilest vrai que le plus grand nombre des visiteurs à Lookout ne S'y rendent que pour quelques heures : c'est une erreur de la part de ces touristes, qui perdent ainsi le plaisir de certains aspects, particuliers à cette montagne, et dont on ne jouit que le soir ou le matin. C'est ainsi qu'ils pourraient visiter un lac et une cascade situés à près de 6 milles de l'hôtel et une sorie de promenade de roches creuses, que lon désigne sous le nom de «la Cité de Pierres » et qui est un site des plus pittoresques.
On trouve en eflet, en cet endroit, une rue le long de laquelle sont debout des roches qui ont l'aspect de maisons, sauf les portes et les fenêtres. Les unes sont droites et carrées, les autres ont la forme de ces demeures anciennes et surplomblent sur la rue prêtes à s'éventrer, Quelques pierres sont debout, on ne sait trop comment : chacun se demande si elles ne vont pas tomber et écraser l'imprudent qui les examine de trop près. En somme, cette « ville funèbre », silencieuse, déserte, ombreuse, est unique en son genre. On s'attend, à chaque instant, lorsqu'on la traverse, à voir, comme dans une féerie, les roches S'entr'ouvrir et donner passage à quelque groupe à formes bizarres.
Le mont Lookout est un de ceux où la forme des pierres est réellement la plus curieuse. Près de la pointe on montre aux voyageurs deux spécimens excentriques de ces bizarreries de la nature, L'un est le Pupitre du Diable, — Devils Pulpit, — une sorte de piédestal
550 L'AMERIQUE DU NORD PITTORESQUE, formé de roches carrées, larges, étroites, plus vastes à mesure que le monument s'élève : cette sorte de pyramide renversée sembig menacer ruine.
La seconde curiosité « pétraique » du Lookout, c'est le « Saddle Rock », — le Rocher Selle, — lequel, effectivement, a l'apparence de la selle que l'on place sur un cheval,
Tout porte à croire que, dans le temps passé, le mont Lookout était plus élevé et que les pierres que l'on y trouve à notre époque sont les débris de grands escarpements disparus peu à peu par l'action atmosphérique.
Le lac déjà nommé et la cascade qui en dépend sont « les Lalus », Corruption où plutôt adaptation du mot indien Tullulah. Cette chute d'eau est magnifique: sa hauteur est celle du Niagara, et si elle n'est pas aussi grandiose que sa « sœur » de l'Ontario, on doit avouer que le paysage qui l'entoure est bien plus grandiose. Pour se rendre au lac et à la cascade, il faut, ou marcher, ou chevaucher. Les voitures ne peuvent point passer dans les chemins qui y aboutissent. Du reste, la promenade à pied, où à dos de cheval mérite d'être entreprise, et celui qui se contente d'aller jeter un coup d'œil sur le panorama qu'on lui montre vers la Pointe ne peut pas prétendre avoir tout vu dans ce coin du Tennessee, Il en est des montagnes et des paysages comme des amis : il faut vivre avec eux et chez eux pour en découvrir les qualités et les défauts. Il est d'ailleurs si facile de s'oublier quelques jours à « l'Hôtel du Sommet » et d'employer son temps à visiter consciencieusement les environs, qui se révèlent à chaque promenade qu'entreprend un touriste consciencieux.
Outre la cascade « des Lalus », il y a encore celle de Toccoa, qui consiste dans un simple jet tombant de 180 pieds de hauteur sur une roche plate, de telle façon que l'eau rebondit et s'échappe pulvérisée, On vient s'asseoir à l'ombre d'un bosquet composé d'arbres de haute futaie faisant partie de la forêt qui couvre la vallée, et l'on peut admirer sans crainte d'être dérangé dans sa contemplation le coup d'œil magique de cette nappe d'eau tombant comme un voile argenté le long de cette paroi géante.
La chute de Toccoa se trouve à peu de distance de la ville du même nom, remplie d'habitations coquettes, disposées le long Cu chemin de fer Air Line.
La vue que l'on a du Tennessee est à peine d'une étendue de 12 milles, sur les 800 milles qu'il parcourt; mais, quand on contemple la rivière du sommet du Lookout, on doit avouer que le paysage est encore plus beau que celui qu'on a devantles yeux, lorsqu'on est hissé sur les Palissades du fleuve Hudson.
Tout d'abord ce courant d'eau vient se précipiter sur la roche du Lookout, comme si son intention était de battre la montagne en brèche et de passer outre, pour aller tout droit se jeter dans le golfe du Mexique, en traversant les terres basses de l'Alabama ; mais, comme la pierre granitique se refuse à lui livrer passage, le torrent impétueux est bien forcé d'obliquer à droite pour suivre une direction tout opposée : ce qui n'empêche pas cet obstiné d'arriver à son but: celui de rejoindre la mer Caraïbe; mais il lui faut auparavant mêler ses ondes à celles de l'Ohio et du Mississipi.
Les rivières Clinch et Holston réunies forment la source du Tennessee : c'est à Kingston que leur jonction s'opère, et c'est alors que cette nappe d'eau commence sa course sur une étendue de 150 milles. Cette rivière du Tennessee est navigable pour certains steamboats d'un tonnage peu considérable ; mais ces bateaux à vapeur ne peuvent se rendre de l’embouchure à la source, eu égard à différents rapides et à diverses chutes d'eau que l'on appelle « Muscle shoals », — des bancs de moules,
En dessous de Chattanaoga, il y a même certains obstacles à cette navigation désignés sous le nom de « Suck », — la succion, — et « Pot», — ce qui veut dire le « vase », le « goutlre »,
Ce lieu appelé « Pot », sis à 20 milles en dessous de Chattanaoga, est une sorte de Maelstrom dont la profondeur et le bouillonnement sont très intéressants, En etlet, on assiste là à un spectacle nouveau, celui de l'eau qui se précipite violemment sur une roche, tourbillonne sur elle-même et produit un remous effrayant, On a vu, en temps d'inondation, des arbres arrachés, des maisons emportées qui disparaissaient tout à coup et dont on ne retrouvait plus la moindre trace,
Le « Suck », à 13 milles de Chattanaoga, est produit par une agglomération de roches qui ont diminué le lit du torrent, en tombant du haut de la montagne; si bien qu'à cet endroit, la rivière se précipite en avant et semble être « sucée » d'une façon aspirante,
Un ingénieur émérite des États-Unis, le lieutenant Adam, est parvenu, au moyen de murailles construites de facon à former un canal, à ouvrir un passage aux bateaux que l'on remorque en deçà du « Suck », à l'aide d'un cabestan, Ce même ingénieur a entrepris de faire sauter les roches pour rendre au détroit toute sa largeur primitive.
Nous allâmes visiter le « Suck » par une belle journée d'avril, y avait bien autrefois un pont jeté sur le Tennessee, à Chattanaoga, mais il a été emporté par une épouvantable inondation, Depuis lors, les habitants de la ville ont été si occupés à la construction de nouveaux magasins, de gares de chemins de fer et d'hôtels à voyageurs, qu'ils ont oublié de rétablir le passage sur le ‘Tennessee, Aussi, pour se rendre d'un bord à l'autre, faut-il avoir recours à un bac se mouvant avec une corde, Ce moyen de transport est du reste fort usité dans les États du Sud, quoique, dans certains parages, ce soit un bateau à vapeur qui fasse le trajet d'un bord à l'autre d'un fleuve ou d'une rivière.
On peut également se rendre au « Suck » à l'aide d'un cheval, Le voyage en voiture est impraticable, eu égard aux «cahots », et l'on arrive rompu, moulu, en capilotade, si tant est que l’on parvienne au but désiré, A vrai dire, le chemin parcouru est admirable, il passe à travers bois, le long de pentes et de montées des plus pittoresques ; mais le chemin du paysage ne peut point atténuer les désagréments de la route.
Le cours du Tennessee est, comme nous l'avons dit, des plus tortueux. Le sol, qui se trouve des deux côtés de la rivière, est de la plus grande fertilité et l'on n'aperçoit, comme demeure des habitants, que de grossières huttes où logent des blancs et quelques nègres. Les premiers sont des chasseurs, les autres des cultivateurs, des coureurs des bois qui passent leur vie à cheval et n'ont pas d’autres besoins à satisfaire que celui de posséder un fusil, un chien, un mouton, une maison, une femme et une vache, le tout leur servant dans l’ordre que nous venons de donner à ces différents êtres ou à ces choses. Ces sportsmen sont de très habiles tireurs, des cavaliers sans égaux, mais ils n'ont rien de ce qu'il faut pour développer l'industrie d'un pays. L'aspect général de ces personnages aventureux est plutôt celui de brigands calabrais que de bons villageois.
Lorsque nous arrivämes au but de notre excursion, notre guide nous désigna une cabane, — Log Cabin, — où il nous assura que nous trouverions un diner passable, Une femme accorte se présenta, qui nous fit d'abord un excellent accueil, puis nous otirit pour déjeuner du jambon, des œufs et des pains chauds, C'était simple, mais très suftisant. La
55a L'AMÉRIQUE DU NORD PITTORESQUE, cabane était remplie de fissures, et nous nous disions que pendant l'hiver la situation ne devait pas être tenable,
Les inondations sont fréquentes en cet endroit et les malheureux habitants se voient alors forcés de se sauver dans les montagnes, On aperçoit encore, à des hauteurs qui varient de 10 à 15 pieds, des débris d'herbages, de poutrelles, de meubles, perchés dans les arbres, tristes épaves des malheurs passés.
Le lendemain matin, nous revinmes à Chattanaoga par une splendide matinée de printemps. L'astre du jour éclairait les arbres, les montagnes et entre autres le Lookout, dont les formes se détachaient sur l'azur du ciel, Le passage du bac fut quelque peu difficile; mais enfin, après divers incidents assez bizarres, nous parvinmes sur l'autre rive, hommes, chevaux, bétail, blancs et nègres.
Ce ferry est du reste très achalandé, et l'on voit à son bord tous les animaux destinés à être vendus à Chattanaoga, À quelque heure de la journée que l'on arrive sur la rive du Tennessee, on se trouve au milieu de troupeaux de bœufs et de moutons que l'on amène au marché, çar c'est à Chattanaoga que se fait tout le commerce de boucherie des Etats où l'on récolte le coton.
La route du Tennessee offre un intérêt historique, puisque c'est par elle que, pendant la guerre de sécession l'armée de l'Est était approvisionnée, Les convois couraient d'un bout à l'autre de cette voie de communication. Les habiles tireurs confédérés se tenaient le long de la berge sud, et il arriva maintes fois qu'une fusillade meurtrière vint jeter le trouble parmi les pauvres animaux qui n'en pouvaient mais, et les bergers qui les amenaient.
Nous ne pouvons omettre dans cet article un fait assez curieux qui se passe sur le Tennessee à Chattanaoga,
On voit chaque été, amarrés à l'ombre d'une roche assez élevée, surplomblant audessus de la rivière, un certain nombre de bateaux plats, déchargeant en cet endroit les récoltes de grains et autres produits venant du Haut ‘Fennessee. Le mouvement en cet endroit est assez extraordinaire : les chariots se pressent, les hommes se déménent, en procédant à leurs travaux de transbordement, où de livraison, C'est un brouhaha à ne pas entendre son voisin, criät-il à votre orcille.
Ces bateaux plats viennent tous, par les rivières Clinch où Powell, des frontières du nord du ‘Tennessee, ou des comtés du sud de la Virginie. Hs sont chargés de maïs, de farine et de salaisons, Ce qui caractérise ces embarcations, ce sont leurs rames d'une longueur telle que certaines mesurent près de 100 pieds et qui servent de timon aux bateliers pour diriger le bateau, lorsqu'il descend au fil de l'eau.
Tous ces hoatmen, — matelots, — du Tennessee, au lieu d'être des gens sauvages comme ceux que l'on rencontre à bord de, bateaux du Mississipi, sont au contraire des hommes pleins de douceur, des fermiers apportant au marché, une fois Fan, leur récolte et celle de leurs voisins.
Loin d'avoir de la morgue, ils travaillent en compagnie des nègres, sans se soucier de la question des castes; ils plaisantent même avec eux et ne se targuent point de supériorité comme les planteurs de la Louisiane, de la Caroline et de la Georgie.
I ne faut pas oublier, — quand on parcourt le Tennessee, de passer par Knoxville, qui fut autrefois la capitale du territoire et qu'on estime étre avec raison le point le plus célèbre et le plus intéressant de cet État privilégié. La ville est bâtie sur les rives de
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l'Holston, à la distance de 100 milles de Chattanaoga. Les habitants de ce pays s'eflorcent de releve. la gloire de leur petite cité et ils y parviendront dans un temps donné. Le nom donné à Knoxville rappelle le souvenir de l'homme d'Etat Knox, qui, sous la présidence de Washington, était le ministre de la guerre, — secretary of war, — du gouvernement. Knoxville fut fondée en 1794 par le colonel White, à qui appartenait le territoire et qui le divisa en lots pour les vendre à la crice.
Dans ce pays enchanteur se passa, lan 1760, un fait qui va nous servir, en le racontant, à rompre la monotonie de nos descriptions graphiques et territoriales.
A cette époque, les pionniers américains n'avaient point encore osé pénétrer dans l'intérieur. Il fallait donc un certain courage à ces bûcherons pour s'aventurer au milieu de ces vallées inexplorées. Is vinrent hardiment coloniser les plaines qui s'étendent le long du Watanga et de l'Holston, et bientôt on vit se joindre à eux des pionniers accourus de la Caroline du Nord et de la Virginie, qui, se refusant à payer des taxes qu'ils considéraient comme des exactions, avaient dû fuir pour éviter la persécution du gouverneur Tryon.
Tout d'abord, les Indiens, qui tenaient de leurs ancêtres la possession de ce territoire, ne firent pas grande attention à ces nouveaux venus, mais peu de temps après la déclaration de la guerre par le général Washington et ses partisans, les Cherockees, qui avaient manifesté leur intention de chasser les visages pales, consentirent à leur vendre le sol dont ils s'étaient emparés, moyennant une somme de deux mille livres.
Dès que les Peaux-Rouges eurent reçu l'argent demandé, oubliant tout principe de loyauté, ils déclarèrent la guerre et les hostilités arrivèrent à ce point d'acuité qu'il était impossible de s'aventurer tout seul dans le pays.
Il fallait demander secours aux troupes américaines : en efiet, dix-huit cents hommes armés de fusils, de haches et de coutelas s'avancèrent sur les terres des Cherockces et parvinrent à faire fuir les Indiens.
Un chapelain accompagnait cette petite armée et ce fut le premier missionnaire qui mit le pied sur le sol du Tennessee. Les sauvages de mauvaise foi avaient à se défendre contre forte partie; ils durent se sauver pour ne pas être écrasés.
Dès que le territoire fut libre, les émigrants s'y précipitèrent, et deux ans plus tard les champs étaient cultivés; on voyait des plantations de maïs et des blés ensemencés sur la plaine où de nos jours Nashville a été bâtie.
Greenville, où :ésidait, avant sa mort, un ex-président de la république américaine, Andrew Jackson, est encore un charmant village dont l’origine remonte à l'époque de Franklin : c'était là, autrefois, le siège du gouvernement et l'on y tint la troisième Convention, dans une sorte de cabañe, qualifiée du titre pompeux de « Court House, » quoique ce füt seulement une construction de bois mal équarri. Ce fut dans cette enceinte que la constitution de l'État fut débattue et signée.
Pour revenir à Knoxville, après cette description, nous dirons que c'est une cité très fl. sante, qui compte quinze mille habitants, et qui ressemble bien plus que Chattanaoga à un chef-lieu d'État.
La seule différence consiste dans les moyens de transport, qui sont bien plus faciles vers ce di 4 :r endroit que dans le premier. Knoxville est très commerçante : on y fait le trafic le plus important pour le pays de montagnes.
LA
Tout porte à croire que, d'ici à peu de temps, c'est par là que passera le chemin direct de New-York à la Nouvelle-Orléans.
A une trentaine de milles de Knoxville, se trouve une contrée minière très renommée, où l’on recueille à la fois du charbon et du fer, C'est pour exploiter ces deux minerais que l'on a établi des fonderies renommées et des manufactures de verre,
A 5 milles au delà de la côte, on a découvert des carrières de marbre une très grande importance.
Tout ce pays est un vaste jardin où les pommiers, les péchers, les pruniers produisent des fruits exquis, où les pois et les haricots poussent presque sans soins, où les prairies sont d'une verdure qui enchante le touriste.
Tout dernièrement, dans le comté de Ducktonn, un fermier a mis à jour une mine de cuivre, la seule qui existe, croit-on, dans tout le terroir tennessien, quoique l’on ait trouvé du minerai au milieu des montagnes Unaka, mais en trop petite quantité pour laisser croire à un gisement,
Dès 1836, l'attention des hommes de science s'était portée vers la jonction des ruisseaux de l'Ocobe et de l'Hiwassee pour la recherche des divers minerais, Certains « gambusinos » de cette époque, creusant le sol pour y trouver de l'or, découvrirent des indices de minerais de cuivre.
Mais ce fut seulement vers l'année 1850 que les travaux importants de toutes sortes commencèrent sur ce point de l'État du Tennessee. Les premiers pas furent difficiles, car les gens du pays ne comprenaient pas l'importance de ces découvertes minières; mais peu à peu les entrepreneurs de l'exploitation, gagnant de l'argent, organisèrent des écoles, construisirent des chemins et améliorèrent la situation du pays. Ces bienfaits ouvrirent les yeux aux habitants, qui, à leur tour, se livrèrent à la recherche de gisements de minéralogie et découvrirent des gisements de plomb et de zinc, et mieux encore de véritable or, sans aucun mélange, sur la rivière de l'Hiwassee.
Les plus importantes mines de charbon de l'État sont celles de l'Etna, dans le comté de Marion et celle de Sewane, situées tout près de « l'Université du Sud »,et dont les veines ont 7 pieds d'épaisseur. Tout ce charbon du Tennessee est bitumineux à difiérents degrés, mais on n'y trouve que de l'anthracite.
Entre Greenville et Ashwille, voire mème jusqu'a Charlotte, on visite les chutes de Slicking, à la base des monts de la Table, la vallée enchanteresse de Jocane et les cataractes de Whilewater, en suivant les montagnes Youal et Naccoochee.
De Charlotte à Centreville, ie paysage est sans égal : il traverse le vallon de Hickory Nut, gorge géante du Blue Ridge, à travers lesquelles coule une rivière, qui va se jeter dans celle du French Broad.
C’est sur le parcours de ce courant d'eau, parsemé de roches émergeant hors du lit, que l'on s'arrête pour admirer une sorte de château fort, façonné dans la pierre brute par la main... de la nature. Tout s'y trouve : la porte, les créneaux, les machicoulis, les meurtrières.
De loin, c’est une ruine encore solide et l'on se demande comment il se fait aue Île moyen âge s'est implanté sur ce sol lointain; mais dès que l'on s'est approché, l'ulusion s'évanouit : on n'a plus sous les yeux qu'un «jeu » de l’action atmosphérique sur la
matière friable de ces roches géantes.
Au delà du Rutherfordton, on aperçoit à distance les pics altiers du Blue Rigde, gardiens de ces déserts à peine connus, On dirait un grand nombre de pains de sucre éparpillés au milieu d'un tas de décombres couverts de verdure; c'est un spectacle aussi grandiose qu'inexplicable,
Un dernier mot au sujet de ce terroir du ‘Fennessee,
Rien ne serait plus facile que d'employer utilement le capital et le travail dans cette partie du territoire américain, Chattanaoga est un centre de chanin de fer placé dans la direction absolue du Nord et du Sud, Nous sommes donc convaincus que, dans un moment donné, cette ville deviendra un point très important,
Mais, pour arriver à ce but, il faut de l'argent, ce levier indispensable qui imprimera
aussitôt un développement extraordinaire aix ressources immenses du pays.
LES ROCHERS Ni RRES DES MONTS LOODKOUT,
| L est bon de faire observer en passant que la nature ne se présente jamais sous les
mêmes formes, Les montagnes, les rivières, les plaines, les vallées, tout cela à son type particulier, comme les hommes et les femmes des races diverses.
Cette remarque s'adresse à l'Europe aussi bien qu'à l'Amérique; aussi, dans cet ordre d'idées, il nous a paru bon de mentionner en passant ce nouveau paysage de la rivière «French Broad», — 1e Grand Français, — qui, comme les montagnes Bleues, à obtenu une réputation bien méritée. Ga ct là des roches élevées, pointues, plates, Contournées, bizarres, chevelues ou pelées, menaçant le ciel où brisées par les convulsions volcaniques; des cou-
rants rapides, des cascades, des bruits assourdissants,
des mélodies timides : c'est de cette façon que la nature se présente dans la partie du territoire américain que nous décrivons ici; territoire de S milles carrés qui, quoique colonisé depuis plus d'un siècle, ignore à l'heure présente les bienfaits d'un chemin de fer.
De vicilles diligences arpentent des chemins assez mal entretenus et vont rejoindre, aux deux extrémités de ce comté, les wagons attendant les passagers pour les ramener au nord, ou les entrainer vers Île midi,
A notre avis, peut-ctre vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. Nous avons pris plaisir à voyager comme le faisaient nos pères, suivant
la vieille mode, voulant sans doute établir