T0 THE PEOPLE OF CINCINNATI
Et le peuple a accepté avec reconnaissance : c'est avec le méme sentiment qu'il boit à plein verre l'onde pure qui découle des vasques de cette fontaine, où elle semble tomber des mains de la nymphe qui domine la construction de bronze, Comme art, cette fontaine de Tyler Davidson est une œuvre de goût, digne d'une grande cité,
Il n'est pas un de mes lecteurs qui n'ait vu chez nos marchands de salaisons, à Paris et même en province, une enseigne apprenant au publie que l'on vend là des jambons de Cincinnati, En eflet, c'est la ville où l'industrie de la charcuterie est le plus répandue,
Parmi les établissements célèbres où l'on prépare la viande de porc pour l'exportation, on doit compter au premier rang celui de Banner's slaugther and Pork packind House, maison d'exportation où l'on a mis en usage les machines nouvelles pertectionnées pour l'abatage des pourceaux, — C'est là que des cochons aimés et chamis par notre ami Charles Monselet, — pesant 300 kilos, — sont tués, flambés, raclés, préparés, dépecés, salés et encaissés dans des barils dans l'espace de vingt secondes, terme moyen. Le travail se continue sur Ce pied pendant dix heures consécutives par jour et pendant cinq mois de l'année, Le secret de cette fabrication rapide est tout simplement celui-ci : n'employer
qu'un homme pour faire une chose, et celui-ci apprend si bien à faire cette seule opération qu'il agit avec une promptitude qui rivalise avec celle de la machine la mieux réglée,
C'est ainsi que, dans la maison Banner, o1 voit un ouvrier qui, du matin au soir, assomme des hogs avec une massue : un autre les saigne, un autre, armé d'un énorme couperet, leur tranche la tête, etc,, etc,
Le Banner's House est un grand bâtiment en briques, dans l'intérieur duquel sont de grandes cours où les fermiers de l'Ohio, de l'Indiana et du Kentucky, amènent leurs animaux, De ces cours, par un plan incliné, les « élèves de la race porcine » montent au troisième étage de la manufacture de charcuterie, et, une fois lähaut, leur supplice commence, L'opération consiste à faire arriver les « victimes du sacrifice » de cette sommité dans le sous-sol de l'établissement, à l'état de viande salée, propre à être livrée à la consommation,
Nous allons donc procéder par ordie, Porvenu au terme de leur ascension, les quinze pauvres cochons sont entassés dans un parc où, faute d'espace, ils ne peuvent se coucher, Ces animaux grognent où plutôt hurlent, comme s'ils connaissaient le sort qui leur est réservé, Un couloir les amène l'un après l'autre près de l'assommeur, qui ne manque jamais son coup, À mesure qu'il est passé, le porc tombe sur un plan incliné au bas duquel est un vaste réservoir d'eau chaude, C'est là qu'un second employé, le sticker — le perceur, le saigneur, — achève l'animal et lui passe son couteau dans la jugulaire. Le head cutler, —- coupeur de tête, — lui coupe le cou, puis un autre l'échaude avec précaution, car, de la température du liquide, dépend la « beauté » de la chair de l'ange cochon, — toujours d'après Monselet, — Viennent ensuite les « ramasseurs Je soies », les « éventreurs », qui arrachent les boyaux, le cœur, les rognons, les poumons, les racleurs et enfin, de mains en mains, les gamblemen, qui passent un bâton entre les deux jambes de derrière de l'animal, de façon à les tenir écartées et qui, à l'aide d'une poulie, le tiennent le cou en bas.
C'est alors que le grand artiste, le découpeur, — un carver, — ouvre le porc dans sa longueur, avec une précision qui demanderait au moins un quart d'heure à un charcutier ordinaire, tandis que lui passe tout au plus cinq ou six secondes. Ce travail est payé 6 dollars par jour à celui qui l'exécute.
La vaste salle où cet amas de viande est amoncelé présente, comme on peut bien le croire, une scène épouvantable de carnage et de mort, Le sang ruisselle partout, sur le sol, contre les murs et même sur les vêtements de toile cirée dont ont soin de se munir les travailleurs,
Dès que le cochon a été lavé, on le met refroidir dans le Zce house, qui renferme tous les cochons assassinés attendant jusqu'au lendemain leur « dépeçage » et leur salaison définitive. Cette double opération s'accomplit avec la même facilité que les précédentes. Après avoir pesé l'animal, on le découpe en l'étendant, sur une table, où une machine le taille d'un seul coup et aussitôt les diverses parties du corps descendent par une trappe : les jambons dans le saloir et le fumoir et les autres morceaux dans les salles d'en bas où on les entasse au milieu de la saumure, pour en faire du petit salé.
C'est ainsi qu'en vingt secondes, comme nous l'avons dit, une bête de la race porcine est prète à être mise en vente.
La confection de trois porcs à la minute exige done le personnel d'ouvriers que nous avons indiqué, sans compter les saleurs, les emballeurs, les peseurs, les marqueurs, les préparateurs de saindoux, les teneurs de livres, les porteurs, les hommes de peine : en tout 50 hommes. On devine le reste,
Les chets de ces Grablissements de salaisons paient aux propriétaires des animaux environ 4 francs par tète d'animal abattus ds tirent leurs bénéfices des débriss la soie d'un porc rapportant 35 centimes, sa langue 25: le poil et la graisse des intestins produisent la dépense complete de la tuerie, de la préparation et de La mise en baril.
Iexiste à Cincinnati de nombreux établissements du méme gepre qui sont aussi inté ressants à visiter que les autres, Mais nous nous sommes bornes à décrire celui de Banner. Abu, disce ommes,
La morale dans tout ce qui précède. Dans des établissements du mème genre, ce traval, dégoutant par luisméme et peu fit pour adoucir les mœurs, castigal ridendo mores, — cesse d'etre tel, du moment que la partie répugnante des détails est accomplie par un trés petit nombre d'individus. A Giicinnatt, 26 hommes, en quatre mois, se chargent de faire tout ce qu'il y à de désagréable dans le massacre de 180,006 pores, et cela par la division du travail. Ces 20 hommes exercent leur métier de la façon qui leur est la moins pénible et la plus profitable,
En aval de la ville on va visiter les vignobles plantés sur les collines placées sur la rive nord de FObhio et lon sSextasie sur cette calture remarquable, en oubliant que lon a agi de fa méme façon devant les montagnes de la Virginie et les parcs du KentuUCKY.
C'est à Cincinnati qu'ont été fabriqués les premiers vins dits de 0 what aussi cite-t-on particulierement les vignobles de Ki Belle Rivière, qui sont, en Aricrique, ce que le Médoc est en France, sans qu'il nous soit possible cependant, avec toute la bonne volonté du monde, de pousser plus loin le comparaison.
Les voyageurs qui passent à Cincinnati ne manquent pas de demander à déguster les vins du cru. Le maitre Landlord de « Burnett House » mscrit sur son menu quotidien une dousaine de ces produits dont le meilleur marché est le Catawba, au pris de revient de i dollar la bouteille, Le plus Cher est le Champagne du Missouri, qui coûte 4 dollars, Ce sont les Allemands qui ont importé et propagé la culture du raisin en Amérique. Hs vicillissent dans cette mdustrie et vendent leur récolté avec avantage aux débiants et aux marchands en gros. HE faut visiter les hais de Longworth, les plus réputés de la ville pour se rendre compte de ce que peut Br volonté de Phomme, y a là 360,900 bouteilles de vin empilées, classées, étiquetées : on s'achemine dans des rues souterraines bordées de tonneaux, dont le plus petit pourrait loger un « Wigwam » de Diogéne où servir de noyade à cinq ou six ducs de Clarence, Certains de ces tonneaux renferment jusqu'à 250 hectolitres de Catawba. Cest li qu'on déguste le Golden Wedding, — Noces d'or, — inventé par feu Longworth, qui fit fortune avec cette marque, La qualité du raisin que lon emploie à cette fabrication est très mousseuse, si bien qu'avec un peu de sucre candi et certains soutirages habituels, Le Champagne est fabriqué, Nick Longworth était un trés honnète homme qui a legué sa probité à ses descendants.
Nous ne quitterons pas Cincinnati sans parler de Fendroit de la ville appelé la Cinquième Avenue, Ce n'est pas simplement l'agréable rue, bordée de maisons de campagne
et de jardins espacés sur la base de la colline que nous citerons; il y a autre chose encore, Si nous montons à la coupole de l'École des jeunes demoiselles du mont Auburn, située près du point le plus élevé, nous promënerons nos regards sur une mer de monticules ombreux et pittoresques, et sur chaque sommet de ces petits monts, aussi loin que la vue s'étend, nous remarquerons des habitations élégantes, des groupes de coquettes villas entourées de bosquets, de jardins et de pelouses. Là résident les familles « heureuses », enrichies par le travail, de la ville basse et enfumée. l'est là du reste que finira par émigrer la plus grande partie de la population, laissant, dès que le labeur est achevé, la ville à sa lourde et fumeuse atmosphère,
Continuons notre voyage.
Nous saluerons en passant Bellevue dans le Kentucky et Patriot dans l’Indiana, deux charmants villages dont les habitants cultivent aussi la vigne.
La navigation de l'Ohio se trouve quelquefois entravée par des bancs de sable et par les eaux, qui s'abaissent où s'élèvent instantanément, si bien qu'il y a quelquefois une différence de 50 pieds à la même place.
Il y a un siècle, la meilleure voie de navigation et de locomotion paraissait être le courant d'un vaste fleuve, car les forêts qui bordaient ces grands déversoirs des eaux de sources et fluviales cachaient des ennemis disposés à s'emparer de la propriété des émigrants et ne craignant pas, au besoin, de leur arracher la vie, pour arriver à leur but. Aussi certaines familles, après avoir traversé les montagnes, dès qu'elles étaient parvenues sur les bords de la Belle Rivière, achetaient une embarcation et, après y avoir entassé leurs paquets et ustensiles de toutes sortes, se laissaient aller au til de l'eau en rasant les rives du Kentucky.
Ces bateaux plats du pays étaient fabriqués avec des planches de chêne vert clouées l'une par dessus l’autre sur une carcusse solide, et quand les émigrants étaient parvenus au terme de leur voyage, ils démolissaient leur véhicule aquatique, pour construire leur habitation. Au fur et à mesure de l'établissement de ces villages de pionniers, on fit usage de bateaux d'une plus grande dimension : les uns montés sur une quille, manœuvrés par dix hommes; les autres en forme de barge et conduits par cinquante matelots. Ces deux sortes de bateaux avaient des mâts, une voile carrée, des échelles de cordes que l'on nommait cordilles et, lorsque le vent était contraire, ceux qui les dirigeaient se servaient de longues barres pour pousser, comme cela se voit encore sur nos rivières de France, quand ce moyen est indispensable pour opérer les manœuvres des chalands.
Les bateliers de l'Ohio appartenaient tous à une race de gens d'une forte constitution; ils étaient d'un caractère enjoué, ne manquaient jamais de sonner de la trompette et quand ils arrivaient devant un hameau, ou lorsqu'ils entraient dans le port d'une ville. En passant le long des terres, ils faisaient la cour aux jeunes filles que la curiosité avait amenées sur la rive et leur adressaient des propos galants.
Tous ces marins portaient pour coiffure un mouchoir rouge enroulé en forme de turban, et leur langage était un mélange de français et d'indien; le soir venu, ils faisaient escale quelque part : l'un d'eux, qui jouait du violon, prenait place sur une estrade afin de faire danser ses camarades, les riverains, aussi bien que les riveraines qui venaient leur souhaiter la bienvenue.
Telle fut l'origine de ces « ménestrels de l'Ohio » dont parle la chanson rendue célèbre
par les histrions, barbouillés de noir, que nous avons vus partout aux États-Unis, et quelqueltois en France : The Christy Minstrels.
Ils descendaient la rivière En chantant : Ohio.
Le soir après la prière, Is dansaient : Ohio!
Is passaient la nuit entière En buvant : Ohio!
De nos jours, ces énormes embarcations se meuvent à l'aide de roues et non point au moyen de gafles. Elles se tiennent hors des passages des steamboats et se dirigent à l'aventure pour faire escale et trafiquer dans les endroits où les bateaux à vapeur ne s'arrêtent point. Ces fats descendent donc lentement le courant, tandis que l'équipage, couché sur le pont et fumant sa pipe, semble oublier que le travail est nécessaire.
Les bateaux des canaux n'ont rien de comparable avec ces embarcations de l'Ohio ou du Mississipi, car, tandis que les premiers marchent vers un but déterminé, les seconds errent à leur bon plaisir et emploient souvent deux ou trois mois pour accomplir une excursion que les autres feraient en vingt ou trente jours.
Le plus grand nombre des embarcations qui naviguent sur l'Ohio sont des toueurs noirs et essoufflés, manœuvrant à l'aide d'une machine à vapeur. On les voit pousser et non point äirer les bateaux chargés de charbon, ou de bois de construction, Ce sont des nègres qui montent d'habitude ces toy» boats et leurs grimaces, leurs rires grossiers égayent le voyage.
La nuit venue, ces moricauds éclairent la rivière à l'aide d'un feu allumé dans une corbeille de fer et alimenté par des charbons, des bûches où des pommes de pin. Ils chantent, ils dansent, tout en procédant aux travaux du bord. Cela ne ressemble en rien à la brutalité et à la manœuvre sérieuse des matelots, qui sont employés à bord de tous les grands steamboats des lacs du Nord et des fleuves Hudson et Delaware. En somme, ce monde-là offre aux touristes des études de mœurs à faire qui rendent le voyage bien moins monotone.
Nous sommes parvenus jusqu'à Jefferson, rive de l'Fadiana, jolie petite ville bâtie visà-vis Louisville, C'est à cet endroit que l’on trouve la seule chute de la rivière Ohio, si l'on peut appeler de la sorte un grand rapide qui descend pendant 3 milies de distance.
Telle qu'elle est, cette cataracte obstrue la navigation de la rivière pendant la saison des basses eaux, et l'on a été forcé de creuser dans le rocher vif un canal mitoyen du courant.
New Albany, dans l'Indiana, sis à quelques milies en aval, est une ville assez importante, dont la situation est remarquable.
Louisville où nous pénétrons enfin, est le centre de population le plus vanté par l'orgucil les Kentuckiens. Fondée en 1773 par des citoyens de la Virginie, cette ville resta, eudant un certain temps, sous la protection de l'État aux habitants de qui elle devait son existence, et, de nos jours encore, la nationalité de Virginien passe pour un titre de noblesse à Louisville.
Les maisons de la cité s'élèvent sur un plateau hissé à 70 pieds au-dessus du niveau
de la rivière, Les résidences des gens riches sont plus loin. 4{ faut dire que Louisville a bien plus l'aspect d'une ville du Sud que Pitsburg et Cincinnati, L'on trouve sur les quais des balles de coton empilées, Les magasins sont abrités contre les ardeurs du soleil par des bannes aux couleurs nationales. La domesticrté est plus nombreuse dans les maisons particulières, et dans les hôtels, où les nègres cuisiniers portent des turbans, où les femmes de chambre nègres affectent de prendre les airs de leurs maîtresses et où les négrillons pullulent et font à dix la tâche qu'un seul homme suflirait à remplir.
On montre dans le Court House, — Palais de Justice — une statue de bronze de grandeur naturelle du célèbre politicien Henry Clay, que les Kentuckiens tiennent à honneur de citer pour un de leurs illustres compatriotes, Clay à été enterré à Lexington, et le monument qu'on a bàti sur sa tombe est un des plus remarquables de l'Ouest, pour e pas dire de toute l'Amérique.
C'est à Louisville qu'ont été creusées les fosses où lon a enterré les malheureuses victimes de la guerre de Sécession, Sudistes et Nordistes, Sur la planche que l'on a placée à la tête de chaque cercueil on peut lire ces mots qui glacent le cœur : «Agé de vingt-deux ans, de vingt-trois ans », ete., etc.; le plus vieux de ces morts n'a pas plus de trente et un ans : C'est navrant!
I y a là des rangées entières de pauvres diables qui ont péri lé même jour, y compris les hommes blessés pendant une bataille : ramenés à Louisville par le chemin de fer, ils sont venus expirer à l'hôpital.
Tant que les pères, les mères, les femmes et les sœurs de ces infortanés vivront, il y aura deux decorations days, — jour où l'on décore de fleurs les tombes aux États-Unis, — au cimetière de Louisville; mais la nouvelle génération viendra déposer ses couronnes sur tous les tombeaux sans distinction, de quelque nature qu'ils soient, ét peu à peu ce jour fatal ne rappellera plus que le souvenir des braves cœurs qui sont morts pour la défense de leur pays, chacun avec sa conviction et ses entrainements.
Le temps efface tous les crimes, à plus forte ,aison ceux de la guerre civile.
JEVFERSON VILLE INDIANA
HICAGO est aussi remarquable, dans son genre, que l'était et que l'est encore Rome C dans le sien, et sir Richard Cobden avait bien raison de dire à M. Goldwin Smith, qui partait pour les États-Unis :
— N'oubliez pas deux choses en Amérique : les chutes du Niagara et Chicago.
Quelque courte qu'elle soit, l'histoire de cette ville est la plus célèbre de toutes celles de l'Amérique du Nord.
I y a près d'un siècle, l'emplacement sur lequel Chicago a été bâti était tout simplement une station commerciale des aborigènes, dont les habitants se composaient d'une centaine d'hommes blancs, noirs et indiens.
Bien avant cette époque, c'est-à-dire il y a quelques siècles, la légende raconte qu'à la même place où la ville a été élevée se réunissaient, à tour de rôle, diverses tribus des Peaux-Rouges. Ceux de cette nation que lon dit avoir été appelés ‘ramaroas, les plus
St
642 L'AMERIQUE DU NORD PFFTORESQUE, puissants parmi celles de Fini, — racine du mot Iinois, — se rendaient souvent sur cette plage du lac Michigan.
Le nom de Chicago est encore d'origine aborigène : il dérive de l'adjectif Checagua qui, dans le langage sioux, signifie fort, et avait été donnée par les Indiens à une famil'" : de chefs, C'est également cette qualification que l'on avait aflectée, dans ce coin de terre américain, aux oignons sauvages qui croissaient en grand nombre sur les rives de la rivière qui traverse les principales rues de Chicago.
La première interprétation de ce mot étrange nous parait suffisante, Aux oignons disparus nous pr -rons les chefs glorieux qui S'illustrèrent dans la vie guerrière pour la défense du sol que leur avait at légué leurs pères.
L'emplacement de Chicago fut visité pour la première fois par le P. Marquette en 1673, et, peu de temps après lui, certains aventuriers y arrivèrent à leur tour.
La première indication du sol de Chicago est faite dans une carte publiée au Canada, à Québec, en 1683, où il porte le nom de fort Checagou.
En effet, les Français avaient construit en cet endroit une fortification faconnée de terres et de troncs d'arbres, qu'ils abandonnèrent, ou plutôt qu'ils cédèrent à la Grande- Bretagne avec le reste du territoire,
Le gouvernement des États-Unis bâtit sur cet emplacement le fort Dearborn, en 1804, sur la rive sud de la rivière de Chicago et près de son embouchure, Lorsqu'en 1812 la guerre éclata entre l'Angleterre et les Etats de l'Union, le ministre de la guerre américain donna l'ordre aux troupes d'abandonner le fort, dans la crainte qu'il ne tombät entre les mains des ennemis. D'après la volonté du chef de la guerre, la garnison plia bagage et se disposait à rejoindre le corps d'armée, quand, à à mille et demi du fort, elle fut attaquée par les Indiens Pottawattamies, qui massacrèrent soixante Américains, deux femmes et douze enfants. Le lendemain de cette tuerie, le fort était rasé.
En 1816, cette station fut rétablie : elle n'a été démolie qu'en 1856.
Pendant le siècle et demi qui suivit la première visite du P, Marquette, la ville de Chicago ne sortit pas du néant où elle semblait devoir demeurer, Les seules habitations que l'on y trouvait consistaient en plusieurs cabanes construites à l'aide de troncs d'arbres mal équarris, — log cabins, — une mission, autrement dit la demeure des missionnaires, et une chapelle; le tout bâti sur le rivage de la rivière croupissante.
A vrai dire, le pays n'avait en lui aucune de ces béautés indispensables pour attirer les émigrants.
C'est à peine si quelques arbres abritaient les simples maisons de ceux qui s'étaient casés dans cet endroit. A l'ouest, au nord, au sud, les yeux n'apercevaient que la Prairie, le Sahara d'herbages de l'Amérique du Nord. Du côté de l'est, le lac Michigan roulait ses vagues courtes et dangereuses, qui venaient mourir sur une plage plate, dont les réverbérations attristaient l'âme.
Mais si la place occupée par Chicago n'était pas du nombre de celles qui marquent dans les pérégrinations d'un touriste, du moins on comprenait qu'elle pouvait servir à l’établissement d’un centre commercial destiné au plus bel avenir.
En 1830, Chicago n'était tout simplement qu'un port militaire près duquel se faisait le commerce des fourrures, Une fortification à la mode indienne, c'est-à-dire un corps de garde façonné avec des troncs d'arbres superposés en long et une palissade de pieux ali-
CIHICAGO ET MILWAUREH, 643
gnés et munis de meurtrières, abritait deux compagnies de troupes américaines, Tout à côté on avait élevé une agence où les marchands de pelleteries trafiquaient avec les Peaux-Rouges, laquelle était flanquée de deux ou trois tavernes, refuge ordinaire des Indiens adonnés à l'ivrognerie et à la paresse, qui venaient échanger contre de l'eau de feu la somme qui leur avait té comptée pour le produit de leurs chasses, Il y avait également parmi ces habitations deux magasins — stores — où l'on vendait toutes les marchandises prisées par les indigènes, Une échoppe de forgeron, la cabine de l'homme remplissant les fonctions d'interprète, et enfin le « wigwam » du chef des Indiens, complétaient le groupe qui avait pris le nom de Ton.
Deux fois par an, le célèbre John Jacob Astor envoyait à Chicago une embarcation apportant les vivres et les objets de négoce destinés à ravitailler la place. A son retour, le bateau rapportait les fourrures que l'on avait achetées pour son compte.
Ce John Jacob Astor était le vrai type du commerçant, Il nous a été donné de le voir, à New-York, dans une occasion toute particulière, dans son palais d'Astor Place, et son visage pâle et émacié, son Corps malingre, usé par le travail, nous faisaient songer à tout le mal que se donnent les millionnaires pour acquérir des richesses dont ils ne peuvent plus jouir... quand ils songent à le faire.
Ce malheureux heureux, qui avait travaillé toute sa vie, était devenu impotent et ne pouvait plus se mouvoir; deux domestiques attachés à sa personne le charriaient de son lit dans un fauteuil roulant, à table, à la promenade et aux atfaires, car l'honorable négociant est mort sur les planches comme les comédiens, tandis que ses fils et ses petitsfils, oisifs et lancés dans toutes les folies du high life, dépensaient gaiement les dollars de leur père et aïeul, Ainsi va le monde. Si John Jacob Astor avait marqué dans le nombre des aristocrates du commerce américain, sa famille avait pris rang à la tète du codjish aristocracy. Revenons à Chicago.
Bientôt les gens de l'Ouest vinrent se grouper ensemble dans ce lieu aride; en 1831, on comptait à cet endroit douze feux, autrement dit douze familles, et en outre la garnison du fort Dearborn; mais, après 1833, on évaluait les habitants de la ville au nombre de 550, formant soixante-dix familles.
‘Foutes ces bonnes gens s'évertuèrent à transformer en rues, en jardins, en champs de maïs la prairie inculte, Ces « settlers », au milieu de l'immense solitude, auraient pu croire qu'il y avait assez de place pour eux ét pour les Indiens; mais telle ne fut point leur opinion.
Eu 1834, le mardi 4 octobre, un citoyen de Chicago accourut trouver ses 599 compatriotes et leur annonça qu'il avait été poursuivi par un ours noir jusqu'à une portée de fusil des limites de la colonie. L'occasion était propice, et sur-le-champ les chasseurs, appartenant à la masse des jeunes horimes valides, S'emparèrent de leurs armes à feu et se dirigèérent vers la forèt, où, après une quête qui dura à peine une heure, maitre Bruin était occis, dépouillé et dépecé en bearsteaks.
Sans songer le moins du monde à rentrer chez eux, les hommes vainqueurs organisèrent une battue contre les « coyotes » qui, dès que la nuit était venue, hurlaient autour de Chicago. Le soir même, près de cinquante de ces carnassiers avaient mordu la poussière, mais, quelques années plus tard, leur nombre était encore si considérable, que leurs cris sinistres réveillaient la population.
Chicago prit le rang de ville en 1837, quand le recensement donna un etlectit de 4,170 amies,
Mais cela ne voulait pas dire que ce fût une ville agréable à habiter, Les abords de ce coin du territoire étaient fort malpropres, et les Indiens eux-mêmes éprouvaient une certaine répugnance à se hasarder jusque-là, L'odeur de l'oignon empoisonnait latmosphère, et les Peaux-Rouges — c'est un fait à constater — n'aiment pas ce légume, ni cru ni cuit.
D'autre part, la cité nouvelle n'avait rien de très pittoresque. La prairie, sur ce rivage du lac Michigan, avait tout au plus deux mètres au-dessus du niveau de celui-ci, et le voyageur qui se rendait à Chicago était forcément obligé de marcher dans un chemin marécageux Où il entonçait à chaque pas.
A l'endroit où, de nos jours, est bâti le quartier le plus élégant de la grande cité de FOuest, les marais couvraient le sol, on n'aurait pas voulu pour 6 cents lacre d'un terrain qui se vend de nos jours 1,000 dollars le mètre carré, Les hommes compétents en agriculture déclaraient que le sol était impropre à tout défrichement utile, Jusqu'en 1S3S, Chicago tira ses approvisionnements de l'Est américain; mais quel changement de nos jours ! cette ville est celle qui, sans exagération, nourrit une partie du monde civilisé.
Ceux qui avaient songé à s'établir dans un site aussi peu propice ne s'étaient point laissé arrèter par le mauvais état du territoire, Ce qui les avait déterminés dans leur choix, c'était l'emplacement : la rivière de Chicago servait de retuge aux navires, sur ce lac Le plus expose aux tempêtes de tous ceux de l'Union américaine.
A vrai dire, cette rivière n'est qu'un enfoncement du lac, une crique, qui avait 100 milles de large sur 1,200 métres de profondeur, divisée en deux branches, l'une se dirigeant vers le nord, l'autre vers le sud et allant se perdre dans l'intérieur des terres.
Nous ajouterons que ce fossé, n'ayant ni Courant ni marée, n'a d'autre mouvement que celui que donne la pression du vent à ses eaux limpides, C'est ainsi que le flux et le reflux se font sentir, selon la direction du vent.
Dans les premiers temps, la passe qui sépare le lac de la baie intérieure mesurait 9 milles de profondeur, et c'est à peine si les navires jaugeant 30 à 40 tonneaux pouvaient franchir ce barrage; mais les ingénieurs du port draguèrent le chenal, si bien qu'à l'heure actueile non seulement tous es steamboats de haut bord, mais encore les navires lancés sur le lac Michigan, peuvent se mettre à quai le long des wharfs de Chicago.
On peut dire sans trop s'avancer que la situation de la ville est exceptionnelle pour le commerce, Quel que soit le quartier où l'on se trouve, on voit des marchandises circuler du moulin, de l'usine, du magasin, etc., en bateau et arrivant soit à la porte du commerçant, soit le long des flancs du navire où on va les arrimer dans la cale.
En somme, les habitants de Chicago peuvent se glorifier de leur entreprise et surtout de leur ténacité, Sans cette qualité inhérente au caractère yankee, ils ne seraient pas établis sur ce point du territoire le plus important qui soit dans le Nouveau-Monde pour le trafic avec les États de l'Ouest.
Les premiers colons avaient eu à surmonter des obstacles sans nombre : en premier lieu contre les Indiens fainéants et ivrognes dont nous avons déjà parlé, L'histoire a transmis jusqu'à nous la journée du 22 septembre 1833, où 7,000 Peaux-Rouges se réunirent à Chicago pour y vendre aux délégués du gouvernement de Washington leurs terres
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646 L'AMÉRIOUE DU NORD PEFFORESQUI
du Wisconsin et de l'Illinois, Une tente avait été dressée sur le bord de la rivière, et les chefs apposaient leur signature sur le traité qui concédait aux « visages pâles » 12 millions d'hectares du sol du Nord-Ouest; ils consentaient en outre à se retirer à vingt jours de marche à l'ouest du « Grand-Père des eaux ».
L'année d'après, 4,000 de ces sauvages revinrent à Chicago pour y toucher le premier terme de leur redevance, Il y eut combat entre ces Peaux-Rouges au sujet de la distribution des marchandises, qui ne se faisait pas assez rapidement au gré de tous, Plusieurs d'entre eux furent tués ou blessés, La nuit s'écoula en orgies et le lendemain il restait peu de chose aux mains des enfants du Far West, sur les 150,000 francs de marchandises qui leur avaient été distribuées.
En 1835, des scènes semblables de désordre se reproduisirent à Chicago, mais le gouvernement y mit fin en faisant transporter à travers la prairie les Polawattemies, hommes, femmes et enfants, lesquels, à dater de ce moment, ne vinrent plus importuner les habitants de Chicago.
Celui qui, de nos jours, se promène dans les rues de la ville ne se douterait pas que les Peaux-Rouges ont été dépossédés, il y a si peu de temps, du territoire de leurs ancêtres.
Graduellement, en 1850, la population s'éleva à 28,163 habitants; en 1870, à 300,000 individus, sans compter ceux qui demeuraient dans les faubourgs, et maintenant, en 1879, Chicago est la cinquième ville de l'Union.
La cité, commerciale par excellence, a été bâtie sur la rive ouest du lac Michigan, à 18 milles au nord du point extrême sud de cette petite mer intérieure, à l'embouchure de la rivière ou plutôt du bayou.
Les quais, les rues, les maisons, sont à 14 pieds au-dessus du niveau des eaux, L'emplacement en question était bien plus bas dans l'origine, mais, depuis 1856, le terrain a été exhaussé de 5 à 9 pieds en plus. La cité est divisée en trois quartiers par le « bayou » dont nous avons déjà parlé, que l'on nomme assez improprement la rivière de Chicago, — lequel s'étend du bord du lac à un mille environ dans l'intérieur des terres et se divise ensuite en deux branches, l'une se dirigeant vers le nord, l'autre vers le sud, en ligne presque parallèle avec celle du lac jusqu'à la distance de 2 milles dans chaque direction.
Cette « rivière », d'un bout à l'autre et ses méandres, donne une surface de 38 milles environ, baignée par les eaux, non compris celle du rivage de Michigan.
Pour montrer jusqu'à quel point peut aller l'espèce d'industrie des Yankees, nous raconterons qu'en 1859 on avait commencé à saler un peu de viande de bœuf et à l'expédier au dehors. Cette industrie avait pris un certain développement : 3,000 têtes de bétail avaient été amenées des prairies, préparées et exportées, Un négociant, plus hardi | que ses confrères, avait également eu l'idée de créer, à Chicago, un entrepôt pour les céréales, et des quantités de grains considérables étaient, chaque année, apportées du fond de la plaine jusqu'aux rives du Michigan. Par malheur, la saison des transports était aussi celle des pluies; les chariots attelés de bœufs avaient grand'peine à faire une longue route sur le sol détrempé, et, quand ils arrivaient à la ville, ils s'éembourbaient dans la vase, qui tenait lieu et place du macadam, non encore inventé. Les lourds véhicules s'accrochaient, s'enchevêtraient les uns dans les autres, et tout cela formait un tohu-bohu indescriptible. Les habitants s'inquiétaient et les passants étaient bien vite couverts de boue des pieds à la
CHICAGO ET MILWAUKEE, 647 tête, Lorsqu'on était parvenu à rétablir l'ordre, il fallait jeter des planches en travers des ornières pour rétablir la circulation, En un mot, la future « Cité Reine des lacs » était, de toutes les villes des prairies, la plus désagréable de toutes, L'étranger qui s'y était rendu pour ses aflaires, où bien par un motif de curiosité, s'éloignait au plus vite et ne soupconnait en aucune façon que ce terrain paludéen serait un jour le sol sur lequel se dresserait une ville grandiose, l'orgueil du Nouveau-Monde, le grand entrepôt, le comptoir et la capitale du Lointain-Ouest,
Ceux de nos lecteurs qui ont lu notre volume jusqu'à ce chapitre savent déjà que rien n'effraye, rien ne décourage le Yankee, Le mot « impossible » est inconnu dans le langage américain,
Deux choses manquaient à Chicago pour développer les germes de prospérité qu'elle avait en elle; il lui fallait des voies de communication par terre et par eau, Le canal qui unit la ville à la rivière de l'Illinois et par suite au Mississipi fut commencé en 1836 et terminé en 1848. Dès ce moment-là, une ère nouvelle s'ouvrait pour les settlers et les fermiers qui s'occupaient à défricher les fertiles prairies de l'Ouest; leurs grains, leurs bestiaux, leurs fourrages, amenés facilement à Chicago, étaient expédiés par les lacs vers le littoral de l'Atlantique et jusqu'en Europe,
La création des chemins de fer vint rendre cet essor plus rapide encore, Un an après l'achèvement du canal, le sifilet de la locomotive retentissait pour la première fois dans les plaines du Michigan, Le convoi ne parcourait encore qu'un espace de 3 lieues; mais les colons avaient compris de quelle importance il était pour eux de rendre les moyens de transport prompts et nombreux; chacun répétait que tout coin de terre mis en communication avec les villes serait une source de richesse durable, Or, chez un peuple qui a l'habitude de penser et d'agir, l'exécution suit vite le projet. Nul homme d'État ne connait les besoins aussi bien que les intéressés eux-mêmes; nul ne sait y pourvoir avec autant de zèle et d'intelligence, Quinze ans ne s'étaient pas écoulés qu'un réseau de 3,000 lieues de voies ferrées rayonnait autour de Chicago, reliant cette ville aux principaux centres de l'Est et du Sud, faisant atiluer vers elle toutes les richesses de l'Ouest. I n'y a pas, dans tout l'Illinois, une ferme qui soit éloignée de plus de 15 lieues d'une station de chemin de fer; la plupart en sont bien plus rapprochées ; la distance moyenne est d'environ 2 lieues. On compte par millions d'hectares les terres mises en culture par le développement des voies de communication.
I est facile de comprendre l'impulsion que ces travaux gigantesques donnent au commerce, Depuis ce moment-là, Chicago faisait une quantité d'affaires si prodigieuse qu'elle en eût été étonnée, si elle avait eu le temps de s'arrêter et d'aligner des chitires. L'exportation des grains, qui avait commencé en 1838 sur une échelle bien humble, 78 barils, en comptait 16 millions en 1855, 6o millions en 1867 et 110 millions en 1878.
Les eaux du Michigan, naguère silencieuses où troublées seulement par les pagaies des Indiens, étaient devenues le point de ralliement d'une flotte nombreuse : bricks, steamers, goëlettes, bâtiments de toutes sortes, jaugeant ensemble 300,000 tonneaux et employant 10,000 marins, distribuaient, sur les rives des grands lacs, une partie considérable des céréales amenées à Chicago par les canaux et les chemins de fer.
Grâce à l'esprit actif et pratique du colon, toujours en quête d'améliorations utiles, ces montagnes de grains, dont le chiffre étonne l'imagination la plus docile aux calculs,
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