VUES DE CHICAGO
1. La rivière, — 2, Le parc de Jefferson, — 3. La rue Madison Street, — 4. Chicago, vue du pont de la rue Clark. $. Partie ouest, vue du pont de la rue du Lac,
étaient chargées avec tant d'ordre et de rapidité que les habitants y prenaient à peine garde.
A l'heure actuelle, où le commerce a centuplé, un étranger peut demeurer à Chicago pendant un ou plusieurs mois sans se douter que l'on s'y occupe de la vente ou de l'achat des céréales ; 90 élévateurs puissants, établis le long des quais, attendent l'arrivée des grains, les puisent ou plutôt les aspirent dans les bateaux ou les wagons qui les amènent, puis les transportent, au moyen de boyaux gigantesques, jusqu'à l'embarcation, placée de l’autre côté de l'appareil et que l'on tient prête à les recevoir, Les machines sont mues par la vapeur, de telle sorte que l'opération entière s'accomplit en quelques minutes.
Ce progrès ne satisfaisait pas complètement les habitants de Chicago, qui trouvaient que le blé tenait encore trop de place.
« Rien n'est plus facile, leur dit un jour un économiste, que d’expédier dans un seul baril dix ou douze sacs de maïs. Il faut les convertir en une puissance animale. Que représente un porc? 10 où 12 sacs de grains sur quatre jambes. Le maïs s'incarne de la sorte : le porc mange le maïs, l'homme mange le porc ».
Les négociants de Chicago estimèrent le conseil bon à suivre, et le commerce des salaisons atteignit bientôt des proportions colossales. En une seule saison de trois mois, Chicago expédia g00,000 porcs tout préparés, c'est-à-dire les trois quarts au moins des animaux de cette espèce abattus dans l'Ouest pendant le même espace de temps. Cette masse de bètes, marchant à la file, formerait une chaîne de 250 lieues.
Livrer à la consommation, cette quantité de viande, alors que le commerce de grains absorbait déjà tant de bras, ce n'était pas une tâche facile pour une cité puissante; mais les difficultés ne faisaient que stimuler l'esprit inventif des habitants de Chicago. Le travail augmentant, on fonda des usines, on imagina des procédés pour préparer les salaisons, comme on avait inventé des élévateurs pour manier les blés. Grâce à un aménagement ingénieux, à l'emploi des machines, à la dextérité des ouvriers, grâce à la division du travail, l'incessante marée de porcs qui, du matin au soir, arrive vivante et grognante à l'entrée de l'abattoir, en sort quelques minutes après par la porte opposée, sous forme de jambons, de saucisses, de lard, de boudin, chacun des animaux ayant été, dans son passage à travers l'édifice, égorgé et tailladé suivant la règle. Ce qui se passe à Cincinnati a lieu à Chicago, avec quelques variations dans les procédés.
Et, pendant que l’industrie se développait, les embellissements de la ville suivaient un cours ascensionnel. Chicago était devenu le centre de population le plus admirable de l'Ouest, quand un terrible événement vint changer la face des choses.
Nos lecteurs se souviennent sans doute d'une date terrible dans l’histoire de Chicago : celle de 187r, qui fut l’année de l'horrible conflagration de cette ville, Jamais, de mémoire d'homme, pareille catastrophe n'avait eu lieu dans les temps modernes. Mais la cité fut réédifiée comme par miracle et les monuments reconstruits, les maisons réédifiées dépassèrent de cent coudées ce qu'ils étaient auparavant.
Tout le quartier du commerce et une grande partie des édifices particuliers de Chicago avaient disparu en 1871; l’espace couvert par les décorabres mesurait 70,000 actes et demi carrés ; le nombre de constructions abattues se décomptait de la sorte : 17,000, y compris la Court House, la Douane, la direction des postes, cinquante et une églises, trente-deux hôtels, dix théâtres et salles de concert, et la perte totale se chifirait par 190 millions de dollars.
Ce sinistre épouvantable fut attribué var les uns à la maladresse d'une femme qui aurait renversé chez elle une lampe à pétrole, et par les autres à un jeune homme qui, allant traire des vaches, avait mis le feu à l'étable, Ce qu'il y a de certain, c'est que la conflagration commença à Dekoven street, le 8 octobre 1871, à neuf heures du soir, Par une fatalité incompréhensible, il fut impossible de prendre les précautions indispensables pour réprimer l'incendie dès le début.
La veille, un feu aussi considérable avait tenu la police et les firemen sur pied, et quand on vint les avertir qu'on avait de nouveau besoin d'eux, on les trouva harassés, endormis. Quelle que fût leur hâte pour se rendre dans Dekoven Street, ils arrivèrent trop tard pour qu'on püt se rendre maître du fléau. D'autre part, le vent d'ouest soufflait avec rage, et l'incendie se propagea dans des proportions fantastiques. Tout prenait feu à la fois, les maisons et les pavés de bois enduits de goudron. En trois heures, Chicago était un océan de feu. On arrêta enfin le désastre à la douzième rue, vers la partie sud. Sur près de 350,000 âmes qui composaient la population de Chicago à l'époque de l'incendie, près de 100,000 habitants se virent, du jour au lendemain, sans asile et complètement ruinés. Les morts se comptaient par centaines, et dans les pertes matérielles figuraient 17,500 maisons et magasins, 1,800,000 boisseaux de grains, et 20 millions de mètres de bois de construction.
A peine ce désastre était-il connu aux États-Unis, que la charité se montra à la hauteur des circonstances. De tous les points extrêmes et de ceux de l'intérieur du pays, on expédia des secours aux malheureux incendiés. A peine les rues étaient-elles déblayées et les débris fumants enlevés, que de nouvelles constructions s'élevaient comme par magie.
Ce fut sur des ruines géantes que se releva Chicago. Nous ne dirons pas que, malgré la rapidité de la reconstruction, les architectes ont toujours observé le sentiment du beau : nous ne pouvons nous empêcher de reprocher quelques ornements d'assez mauvais goût dans toutes les maisons particulières, mais la partie de la ville consacrée aux aflaires est heureusement exempte de ces trivialités qui déparent les autres quartiers. L'effet produit par l'examen attentif des façades est assez grandiose.
On remarque généralement aux États-Unis, dans les rues les plus fréquentées, des maisons splendides joue à joue, — comme disent les Américains, cheek by jaw, — avec une hutte de pisai, ce qui forme des « hauts et des bas » très hideux.
On sait qu'en France des règlements municipaux s'opposent à ces irrégularités; mais aux États-Unis de pareilles lois ne sont point en vigueur. Toutefois, à part quelques exceptions, il est facile de se convaincre, en regardant les gravures qui accompagnent notre texte, que l'architecture yankee mérite quelques éloges. Madison Sheet contient des monuments très remarquables et donne une idée de ce que sont les nouvelles constructions de Chicago.
Les villes américaines, généralement parlant, n’ont rien de très pittoresque. La situation qu'elles occupent a été choisie parce que tel ou tel endroit était plus propice qu'un autre pour le commerce. C'est à cause de cette « circonstance atténuante », que les rues de ces cités sont plates. La durée des temps n'a point encore donné à ces constructions des teintes dorées, les siècles n'ont point non plus apporté leur consécration à ces monuments qui datent d'hier. L'artiste qui visite ces villes nouvelles ne se contente pas de ces larges façades uniformes et de ces avenues plantées d'arbres abritant des cottages tous sem-
blables l'un à l'autre, Ce qui le satisfait, c'est la vue de la rivière qui s'avance au cœur de la cité, bordée de quais, le long desquels sont d'un côté, — celui de la terre, — bâtis de vastes magasins, et de l’autre, dans les eaux du bayou, de nombreux navires alignés côte à côte,
Ce port, cette animation, ces couleurs variées et éclatantes des coques de vaisseaux, des banderoles et des drapeaux, tout réjouit le visiteur, qui se plaît à suivre les embarcations se glissant sur les eaux, à écouter les chants des matelots, à examiner les allées et les venues des passants qui courent à leurs affaires et traversent à la hâte les ponts et les rues,
On compte 33 ponts à Chicago et, malgré ce nombre sans rival, dans d'autres cités, de passages subaquatiques, les habitants de Chicago, qui se trouvaient souvent empêchés de se rendre à leurs occupations, eu égard aux ponts tournants qui étaient ouverts où qui s'ouvraient, les habitants, disons-nous, ont cru devoir faire exécuter des passages sous la rivière, diminutifs du célèbre Tunnel dé la Tamise de Londres.
Ces passages sont une des curiosités de Chicago, qui se trouve ainsi en communication constante ävec tous ses quartiers, sans que le piéton qui va et vient éprouve une seconde de retard dans sa marche.
Par bonheur, lors de la grande conflagration de 1871, un des plus beaux quartiers a été préservé; c'est celui qui contenait des avenues admirablement plantées et qui se prolongeait dans la direction du sud.
L'avenue Wabash et celle de Michigan sont aussi célèbres que la cinquième avenue de New-York, sans avoir pour cela le moindre point de ressemblance, Ces boulevards ont un aspect villageois, toutes les habitations sont abritées par des arbres; on y aperçoit plusieurs belles églises et c'est là que, dans l'après-midi, les voitures élégantes, les cavaliers et les amazones s'en viennent arpenter le terrain. pour le plus grand plaisir des piétons qui jouissent de la vue, quand ils ne peuvent pas se donner eux-mêmes la satisfaction de la locomotion équestre et carrossante.
Chicago est en outre embelli par des parcs très remarquables que l'on compte au nombre de six et qui couvrent un espace de 1,900 acres. Quelques-uns de ces jardins publics sont encore inachevés.
Un de ces parcs est situé sur les bords du lac Michigan, et l'on se plaît à la promenade le long du rivage où les vagues viennent mourir.
Le parc Lincoln est encore un site Charmant; on y remarque au centre un grand bassin, complété par une rivière factice se frayant un passage à travers des bosquets, supportant l'encombrement de plusieurs ponts lilliputiens jetés çà et là pour les besoins des communications.
N'oublions pas le parc Jefferson, qui n’a qu'un seul défaut, celui d'être calqué sur le précédent.
Le voyageur ne saurait oublier, dans ses pérégrinations, de visiter le grand canal souterrain servant à amener l’eau du lac dans la ville. On a également creusé à Chicago des puits artésiens, des élévateurs pour mesurer le grain, du haut desquels on jouit d'une vue admirable.
Le touriste qui est venu pour bien se rendre compte de l'importance de Chicago n'oubliera pas de se faire montrer les vastes magasins, aussi bien que les monuments destinés