LA ROCHE MONUMENT
regardaient face à face, ainsi que le poète Bret Harte l'a raconté dans une pièce de poésie dont nous extrayons ces quelques vers :
Ces pilotes de l'industrie Tournaient le dos à leur patrie En sondant l'immense horizon...
A dater de ce jour, on pouvait dire que la mappemonde était maintenue dans un cercle de fer qui soudait ensemble toutes ses parties.
Lorsqu'elle a dépassé le Promontoire, la machine lancée sur la voie ferrée conduit les passagers dans une contrée réellement désolée, un désert où rien ne pousse, si ce n'est la sauge, où rien ne vit, à l'exreption de quelques lézards et de ces quadrupèdes appartenant à l'espèce des rongeurs, les « Jackass Rabbits », — ânes, lapins, — dont on ne peut expliquer les façons de vivre, car les montagnes sont pelées, le sol se compose de sable et de sel et l'atmosphère est imprégnée de poudre d’alcali.
C'est sur ce coin du chemin que l’on trouve Kelton, Motlin et Toano, les points les plus horribles du territoire de la Nevada. L'on ne pourrait souhaiter à son plus mortel ennemi pour se venger de lui, qu'une condamnation inexorable qui l'internät dans ces lieux maudits pendant une vingtaine de jours.
On sait seulement qu'il y a là certaines mines productives, le long du tracé du chemin de fer, mais c'est là tout : à cette exception près, le pays est ne Sibérie, On ne peut s'empêcher de rèver au sort malheureux des émigrants fourvoyés dans ces lieux déshérités, ne trouvant ni pâturage pour leurs animaux, ni eau, ni feuillage. Il leur fallait pour sortir d'embarras, atteindre les « Sources de Humboldt » et alors ils pouvaient rendre grâce au ciel; ils avaient évité le danger de mourir sans pouvoir défendre leur vie, car ils trouvaient là seulement des arbres, de l'herbe, du gibier et du poisson.
On compte une vingtaine de sources à Humboldt, toutes sortant de terre sur un tout petit espace de terrain. L'eau qui en découle est d’une fraîcheur et d’une limpidité sans égale.
Ces sources sont considérées comme « l’antichambre » d’une autre contrée également favorisée du ciel, celle de la rivière Humboldt, bordée d'arbres sur ses deux rives, dont les eaux génératrices répandent la fertilité partout où elles passent. La nature du terrain est propre à la culture des céréales, mais si l'on se transporte à une toute petite distance de là, on est très étonné de trouver des sources alcalines et un pays de nouveau désert.
L'aspect de la contrée, vers le haut de la vallée de Humboldt, est assez pittoresque et ne manque pas, sur certains points, de grandeur et d'attraction. La route traverse des cañons profonds avant d'arriver à la station de Elko, située au pied des montagnes du Nord, dans la chaîne de Humboldt. Cette petite ville fait un grand commerce d’importation, s’il faut en croire « les guides » que l’on consulte en chemin de fer. Sa population est composée de 5,000 âmes; il y a des magasins de vente en grand nombre, et des comptoirs, un hôtel à voyageurs, deux banques, deux journaux, une école et une cour de justice,
On ne peut nier que cette petite ville, qui est venue se former en cet endroit depuis cinq ans et qui prospère sur le bord du désert, ne soit un des prodiges de l'industrie yankee.
Si nous examinons le terrain, après avoir dépassé Elko, nous apercevons devant nous,
LES PLAINES ET LES SIERRAS, Ji
à droite et à gauche, des buissons de sauge, un sol couvert d'alcali, des nids de fourmis et du sable,
Celui qui, par une brûlante journée d'août, traverse les plaines de Humboldt, emporté par la locomotive et commodément assis sur les coussins d'un wagon capitonné, tout en ayant le visage brûlé par la poussière du désert, lui entrant dans la gorge et desséchant son palais, et s'infiltrant aussi au milieu de ses vêtements, celui-là, disons-nous, doit remercier la Providence qui n'a pas voulu qu'il fit la route à cheval, en escortant un wagon de pionniers, sans savoir à quel moment il atteindrait le but de son voyage.
L'émigrant ou le touriste installé dans un wagon Pullman se réjouit en songeant qu'il parviendra bientôt aux Palissades, S'il lui est impossible de satisfaire sa curiosité, à moins qu'il ne quitte la route ordinaire, du moins il jouira certainement, par un côté ou par un autre, du haut de la plate-forme du wagon, d'un coup d'œil sans pareil.
En effet, de quelque côté que l'on se tourne, on est émerveillé de l'aspect de ces collines et de ces pics qui bravent la nue, dont les vues sont autant de chefs-d'œuvre de la nature,
On trouve à cet endroit des sources chaudes dont quelques-unes, situées dans la vallée, fument comme des chaudières, Une odeur de soufre se répand aux alentours, et l'on aperçoit sur le sol des produits chimiques de toutes sortes, comme il y en a sur les bords des geysers de la Californie.
Partout dans les environs on cite le gisement de mines, dont quelques-unes sont épuisées, tandis que tant d'autres sont en exploitation. Les pionniers que l'on interroge vous parlent tous de l'heureuse époque de 1847 et 1848; les plus vieux vous racontent les pulsations de la fièvre de l'or à Austin et les difficultés du transport des machines à laver le précieux minerai, presque oubliées à l'heure actuelle.
Tout le long de la rivière Humboldt, le railway et la route des émigrants s'avancent l'un à côté de l'autre; mais quand la locomotive a dépassé le Battle Mountain, — la Montagne de la Bataille, ainsi nommée en souvenir d'un combat livré aux Peaux-Rouges, — on perd de vue le courant d’eau. On est arrivé à la station de Humboldt,
On salue en passant Golconde et Winnemacca, Lovelock et Brown, et enfin Wodsworth, qui se trouve sur la frontière du Sacramento.
C'est la limite des pays de plaine : c'est à cet endroit que commencent les sierras — les gorges de montagnes.
La monotonie des points de vue a complètement disparu. Le touriste admire le kaléidoscope de ces cimes couvertes d'une admirable végétation. Dès qu ètre dans cette partie du territoire que l'on nomme Pleasant Valley, à travers laquelle coule le Truckee River, ses yeux se reposent sur des contrées moins sauvages. Le convoi s'arrête à la station de Truckee, petit village bâti au milieu des passes désertes de la Sierra.
Ce centre de population, le premier établi vers la frontière de la Californie, est situé dans un endroit très pittoresque et compte 6,000 habitants. On y parle encore d'un grand incendie qui a eu lieu, il y a quelques années, de révoltes et d'aventures, dont le récit rappelle ces mêmes événements ayant eu lieu dans des localités minières plus importantes que celle-là, et situées dans l’intérieur de.l'État.…… &
Les plus beaux points de vue du pays se trouvent t le (ire dés rivages bordés de rochers de la rivière, dont les murailles sont dénudées, mais dont les cimes sont couronnées d'une
PITTORESQUI
forêt de sapins. Les ruisseaux, ou plutôt les torrents, s'échappant en grondant le long des
gorges et des ravins, vont répandre la fertilité dans les plaines inférieures, Sur les bords
de ces courants d'eau, le murmure des roues des moulins rappelle aux passants celui des
usines semblables de la Nouvelle-Angleterre, Le touriste peut, si bon lui semble, s'ins-