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LA BUTTÉ ÉGLISE, DANS L'UTAN

Le cañon n'a point une très grande longueur et la machine à vapeur entraine le convoi avec sa rapidité vertigineuse, Tout à coup le voyageur a devant lui un nouveau coup d'œil inattendu : celui de la Ville-Écho, station très pittoresque destinée sans nul doute à un développement prochain.

Le paysage est vraiment pastoral : on aperçoit une plaine immense entourée de montagnes verdoyantes et arrosée par un ruisseau sinueux qu'ombragent des arbres dont l'essence ressemble fort à celles des pays de l'est des Etats-Unis.

Si l'on examine, en sondant l'horizon, les montagnes régulières dans leurs formes qui entourent la ville, du milieu desquelles se dressent çà et là quelques pics isolés, on comprend sans autre explication les beautés du site où la voie ferrée vous a transportés. C'est à travers les gorges de ces collines que sont tracées les routes aboutissant aux différents établissements mormons, car on se trouve au cœur du Territoire des Saints.

Quoi qu'il en soit,

le convoi n'a pas encore pénétré dans la plus grande vallée de l'Utah : cette vallée, ce cañon, c'est celui que Fon à qualifié du nom de Weber, dont les rochers sont bien

plus grands encore que RARES PS ceux de l'Echo Cañon, dont les formes sont d'un fantastique drôlatique. Du reste, la profondeur de cette gorge dépasse tout ce que l'on peut rêver, et, si par hasard, le soleil s'est voilé le jour où l'on passe par là, le spectacle qui S'otfre à vos yeux est des plus saisissants. La rivière coule au fond du ravin et son murmure est étoutfé par le bruit tonitruant de la locomotive qui semble prête à se lancer au fond des précipices au milieu desquels elle s'aventure. Tout cela suffit pour donner à cette contrée sauvage une apparence terrifiante devant laquelle on ne peut se défendre d'éprouver un certain frisson.

Le vieux chemin des émigrants traverse le “añnon, comme le sait le chemin de fer,

franchissant à plusieurs reprises la rivière et formant un zigzag entre les arbres, s'éloignant et se rapprochant du tracé des rails, Quoique fort peu fréquentée, cette route sert encore à quelques « goëlettes à roues », dans lesquelles un pionnier naïf a préféré se rendre à la destination désirée. Les enfants courent devant l'attelage des mulets; les parents examinent le paysage ou surveillent la marche des animaux. Cette petite caravane s'arrête devant le célèbre « chêne » des 1,000 mètres, rianté à cette place pour indiquer la distance à peu près exacte entre Omaha et le pays de‘ r.

Quiconque examine les parag*s du cañon de Weber doit s'imaginer forcément que messire Satanas exerce dans ces contrées un pouvoir illimité. Du moins les hommes lui ont-ils attribué ces facultés dominatrices, car voici le « Devil's Gate, — la Porte du Diable. — site parfaitement nommé, car on y voit une gorge sombre, flanquée de roches noires à travers lesquelles se rue un torrent dont les eaux écumantes produisent un fracas infernal. C'est bien là le séjour favori du Roi des enfers, car des deux côtés la muraille de pierre répand son ombre au-dessus de ce désert fantastique, au fond duquel l'élément liquide semble bouillonner comme au centre des régions diaboliques. On n'aperçoit pas la moindre trace de verdure dans cette gorge : la nature s’est contentée de faire pousser quelques arbres rabougris, et l'on remarque dans le lit du torrent et sur les bords des roches des formes bizarres qui se trouvent seulement dans ce coin du globe.

Dans l'éloignement, l'œil peut apercevoir des montagnes de pierre noirâtre dont les cimes semblent surplomber cet entonnoir consacré au Diable. Un fait curieux à signaler, c'est que dans ces parages étranges et sur ce Styx de l'Utah, un vent glacial souffle sans discontinuer, mème penclant les journées les plus chaudes de la saison d'été.

On est effrayé, ave juste raison, à la pensée de toutes les difficultés qu'ont eues à surmonter les ingénieur: du chemin de fer du Pacifique, pour arriver à poser leurs traverses et leurs rails sir «2 terrain anguleux et impénétrable. A chaque pas, ces travailleurs zélés ont dû trouver das obstacles à vaincre et ils les ont vaincus.

Ici il a fallu élever un pont suspendu pour traverser un trou profond; là on s’est vu forcé de tailler dans la roche vive un sentier qui eût paru impossible à créer à tout autre qu'à un Yankee. La nature elle-même a contribué à favoriser ces travaux.

Si l’on est attentif à tout ce qui nous entoure, on ne laisse pas passer inaperçue une grande boursouflure dé la roche que les gens du pays ont nommée la « Glissade du Diable ». Qu'on se figure deux murailles de pierre parallèles entre lesquelles se trouve un passage qui s'étend de la base à la cime de la montagne, formant ainsi une route unie et carrossable entre ces deux parois. Cette curiosité de la nature a 800 pieds d’élévation et le rocher, de couleur rougeâtre, descend jusque dans le lit de la rivière Weber, conservant dans toute son étendue une hauteur de 15 à 20 pieds. Pendant la saison des frimas, cette gorge pourrait, en eflet, servir de glissoire, mais nous ne savons point si jamais l'essai en a été fait.

Cette bizarrerie de la nature n’a rien de sublime en soi, c'est de la fantaisie et pas autre chose; ce qui n'empêche pas que l'on ait plaisir à l’examiner de près, quand on en a l'occasion.

Nous voici maintenant au cœur du pays des Mormons. A quelques milles plus loin de la « Porte du Diable », bien plus raporochée que la Glissade, du même nom de la passe extérieure, située à l’ouest du territoire des Saints, la route ferrée touche à la sta-

tion de Wintah, et l'on peut voir devant soi la vallée du lac Salé, Encore quelques tours de roue et la machine s'arrêtera à Ogden, d'où un embranchement se dirige sur la ville capitale du pays.

Cette station de Ogden est située au milieu d'une vaste plaine à l'extrémité de laquelle on aperçoit vers l'horizon une chaine de montagnes dont les lignes sont bien plus pittoz resques que toutes celles que l'on a pu voir jusqu'alors.

De distance en distance, à travers cette ville du désert, on foule aux pieds des tapis de gazon servant de bordure à quelques champs entourés de barrières. Au delà de ces endroits cultivés, c'est la Prairie, mais on ne rencontre pas un seul arbre dans tout ce territoire.

Les voyageurs qui veulent visiter le pays des Mormons doivent changer de wagon à cet endroit et monter dans ceux qui appartiennent à la compagnie de l’'Utah Central Raïbvay. Us arrivent alors bientôt dans une grande vallée qui s'étend de la base des montagnes Wasatch vers le nord, jusqu'aux pics neigeux qui bornent l'horizon vers la partie du sud.

C’est au milieu de cette vallée que les Mormons ont bâti leur ville, et, tout autour des constructions de ces sectaires, on remarque des champs cultivés et des mines en exploitation, arrosés, les uns et les autres, par des courants d’eau si nombreux que la végétation est superbe.

La cité mormonienne couvre un espace de 9 milles. Les rues sont très larges, et des ruisseaux d'eau fraiche les sillonnent des deux côtés. Chaque maison est abritée par de beaux arbres, ornée d'un jardin par devant et d’un verger d'arbres à fruit par derrière, verger dans lequel poussent des abricotiers, des pommiers, des pêchers, des pruniers et des cerisiers; ce qui fait que les Saints ont toujours de très beaux desserts sur leur table. Les amandiers, les catalpas, les cotonniers, croissent simultanément avec les érables, les saules pleureurs et les acacias. Toute cette ville des Saints peut être considérée comme un immense jardin.

La visite de Salt Lake City ne retiendrait pas longtemps un voyageur, si la curiosité ne l’engageait pas à connaître ce qu'il... ne connaîtra pas souvent. Au moyen d'une voiture, on peut, en deux heures, parcourir la ville proprement dite, examiner le Tabernacle, construction de très mauvais goût et fort laide à voir, -- dans laquelle est placé un orgue dû à l'industrie d'une dame coreligionnaire de Brigham Young, Mistress Ridge ; — se risquer dans la ménagerie du prophète, où l’on montre des ours, des lynx et des chats sauvages, — tous capturés dans les montagnes des environs; — regarder ce qui se trouve dans le musée des minéraux et des curiosités indiennes, sans oublier les spécimens des travaux mormons; voir le temple Block... et... c’est tout.

La vue se porte alors sur les horizons de cette cité excentrique, suivant toutes les acceptions de ce mot, et l’on n’a plus rien à faire à Salt Lake City, à moins que l'on n'ait l'intention de prendre un bain d'eau sulfureuse, ou d'aller se promener sur les eaux du lac Salé, sorte de mer Asphaltite ayant une étonnante ressemblance avec celle de la Syrie pour la nature des eaux épaisses et d'aspect plombé, dont la salure diminue ou augmente, suivant l'élévation ou l’abaissement du niveau du lac. Nous dirons seulement en passant que cette salure est toujours plus forteque dans tous les océans de l'univers.

Cette mer intérieure qui brille aux rayons du soleil mérite d'être visitée.

Quoi qu'on ait dit sur la fertilité et la richesse du sol mormon, — très bien choisi du reste par ces pionniers dont le seul mérite est d'avoir visité les premiers ce territoire éloigné de la civilisation américaine, — il ne faut pas s'imaginer que les disciples de Joë Smith, chassés de Nauvoo, aient trouvé dans ce coin du territoire de l'Utah, un sol fertile et prét à leur rendre tous les services que l'homme réclame de la terre sur laquelle il dresse sa tente.

Le pays, quand Brigham Young et ses disciples y arrivèrent, nese composait que de « mauvaises terres », et Ce fut grâce à l'énergie de ces hommes en qui, à défaut de religion, il est impossible de nier une force de volonté indomptable, que l'on vit cette contrée revêtir un aspect tout à fait nouveau. Toutefois, au dire même des Mormons, s'ils cessaient d'arroser pendant une vingtaine de jours leurs jardins et leurs vergers, les végétaux, les arbustes à baie et les arbres portant des fruits périraient aussitôt, Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne voyait pas de verdure sur l'emplacement du Salt Lake City : les nouveaux settlers étaient forcés d'aller chercher leur bois de construction et de chauffage à 15 ou 20 milles plus loin, Ajoutons à cet inconvénient celui de la nature du terrain, qui était plein de cailloux. Il y a là certain jardin, disposé en terrasse sur les flancs d'une montagne, qui a dû coûter bien près de 12,000 dollars pour être ce qu'il est main tenant.

Il est bien prouvé que le prophète Brigham Young avait conduit ses prosélytes dans un territoire qui est revenu à 1,000 dollars l'acre en travaux et en préparations pour être assolé de façon à produire et à donner quelques bons résultats, Les fermes de lHlinois, de l'Ilowa, du Missouri et du Minnesota coûtent bien moins à ceux qui les défrichent sur ces terres encore sauvages de ces différents États. Mais, à parler vrai, il y avait nécessité pour les Mormons de s'établir sur un terrain éloigné de tout centre de population ennemie de l'Utah, lequel — n'en déplaise aux contradicieurs, — fut une vraie trouvaille pour cette population étrange.

En s'éloignant de la station de Ogden, dans la direction de l'ouest, la seconde partie du voyage dans les contrées sauvages commence. La ville de Salt Lake n'est et ne peut être considérée que comme une oasis habitée, mais non civilisée, placée au milieu de la route qui traverse les Plaines, les Prairies et les montagnes du Far West.

Les deux chemins de fer, le Pacifique et le Central se rejoignent à Ogden et les voyageurs continuent leur route dans les wagons du second railway pour se rendre sur les côtes du Pacifique.

Nous passons à l'ouest de Corinne, point d'arrêt dont la prospérité est due à l'exploitation des mines d'argent de l'Utah; puis de là, à Promontory — le Promontoire, — une station qui a pris son nom à un rocher s'avançant en forme de cap au-dessus d'une vallée. Comme souvenir historique, cette station du Promontoire rappellera aux âges futurs la cérémonie qui fut célébrée lors de l’aghèvement des deux tronçons du chemin de fer qui se soudèérent à cette place, le 10 mai 1868.

Les ingénieurs avaient couché sur la voie une traverse en bois de rose, sur laquelle les derniers rails étaient rivés, et lon employa pour réunir les deux tiges de fer un clou en or et un marteau d'argent. Les travaux étaient achevés : l'industrie humaine avait diminué de la sorte la distance qui séparait la civilisation des pays sauvages.

L'assemblée ét" nombreuse à cette solennité, pendant laquelle deux locomotives se

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