LE LAC SALÉ
en effet, sur une étendue de 400 milles, les pics élevés tont ressembler le territoire à une mer en courroux qui aurait été tout à coup congelée. On ne voit de toutes parts, du côté
de l'est, que des arcs-boutants formés par des rochers sombres se projetant souvent audessus d'une muraille géante, ou au centre d'une déclivité vertigineuse, La base de ces roches pelées est complètement nue en cet endroit et l'on n'aperçoit nulle part un brin d'herbe, et à plus forte raison le moindre arbrisseau,
Le pays que nous décrivons n'est pas désert, loin de là : la race blanche et la race de couleur rouge s'en disputent la possession, Aussi loin que les élans et les bisons peuvent fouler le sol, aussi haut que peut s'élever l'abeille sauvage, et malgré l'opposition des Peaux-Rouges, des milliers d'Américains se sont fixés dans un lieu où leurs seuls visiteurs sont les aigles et les vautours, La misanthropie, l'avarice, l'amour, les désillusions, l'entrainement, le crime peut-être, ont amené cette horde hétérogène de commerçants, de pionniers et de chasseurs au milieu de ces solitudes sublimes, Ce qu'il y a de fort singulier dans cette vie du désert, c'est qu'elle attire comme le vide, et que tous ceux qui en ont vécu n'ont jamais songé à retourner vers les centres habités, autrement que pour y vaquer à des affaires indispensables à conclure, se hâtant, dès qu'elles étaient terminées, de retourner dans leur solitude adorée. Et cependant le sol est partout humecté de sang humain, semé d'ossements blanchis par les becs des oiseaux de proie et les dents des animaux carnassiers. Tout, là, parle de la mort : le bruit des vents qui attriste le cœur, celui des torrents qui cifraye l'imagination; les gorges des montagnes, les rochers caractéristiques, les rivières même portent le nom de ceux qui ont été assassinés, Chaque nouvelle appellation est un baptême de mort, et malgré cela des recrues viennent sans cesse prendre la place de ceux qui ont péri sur la route; l'air que l'on respire dans les montagnes est si enivrant!
Au premier aspect, cette chaîne de pics ardus paraît impraticable, L'aridité de sa base, les cônes dont les pointes se perdent au milieu des nues, semblent opposer une barrière insurmontable au flux de l'émigration. Quel est le grossier chariot qui porte la femme et les enfants du pionnier, qui pourra s'élever au-dessus de ces murs cyclopéens, sur les créneaux desquels veillent, pour en défendre le passage, des barbares avides de sang? Quelque impossible que paraisse ce tour de force, il est chaque jour accompli, depuis quarante ans, par des émigrants dont le courage tient du prodige. Bien avant le voyage d'exploration du capitaine Frémont, dont les récits ont étonné le monde entier, des hommes et des femmes, les pieds nus et le corps couvert de haillons, avaient foulé le sable de la Passe du Sud des Sierras lointaines, Ni les rochers, ni les rivières, ni la mer, ne peuvent entraver la marche d'une armée de pionniers américains. Le danger, les privations, les fatigues de ces avant-gardes de la civilisation émeuvent bien un peu les cœurs les plus héroïques, mais rien n'a le pouvoir de refroidir l'ardeur, d'ébranler même le progrès d'un peuple qui n'admet pas dans son vocabulaire les mots avoir peur et reculer.
Le 4 juillet 1868, deux familles d'émigrants avaient dressé leurs tentes sur les bords d'une source appelée Pacific Spring. Ces pionniers avaient quitté Independence (dont ils étaient alors éloignés d'environ 1,100 milles) en compagnie d'un très grand nombre d'émigrants; mais bientôt des querelles étaient survenues, comme cela arrive dans une troupe sans Chef, la débandade avait eu lieu dans toutes les directions, chaque parti prenant toujours pour boussole les vallées aurifères de la Californie.
Les deux familles qui figurent dans cette narration avaient résolu de se séparer de leurs compagnons de route, dont l'esprit querelleur ne convenait point à leurs habitudes placides et douces, Pourvus d'excellents chariots, de nombreux mulets de transport et de
bœufs pleins de vigueur, qui se relayaient entre eux dans la journée pour porter le bagage, ces émigrants ne craignaient point les périls de la route, Ils avaient donc pris les devants, et étaient parvenus à cette source connue de tous les pionniers américains, qui est appelée la Source du Pacifique, parce que ses eaux s'écoulent dans la direction de l'océan qui porte ce nom, De cette manière ils avaient évité les neiges qui tombent souvent dans les premiers jours d'automne sur les pics des Sierras, et s'étaient débarrassés d'une société plutôt dangereuse qu'utile, même pour se protéger contre les attaques des Indiens.
Les émigrants qui composaient ces deux familles ne se dissimulaient cependant pas que plus ils avançaient, plus leur petit nombre était insuffisant contre le péril qui les menaçait à chaque pas. Leur troupe n'était composée que de douze personnes dont quatre étaient des enfants trop jeunes pour se défendre; quatre autres des femmes et les derniers des hommes, Grâce à leur énergie, à leur prudence et à leur ferme vouloir, les deux familles, quoique environnées de toutes parts de sauvages qui surveillaient leurs moindres mouvements, étaient arrivées à la moitié de leur route, et elles auraient franchi les 1,200 milles qui les séparaient des premiers établissements élevés sur les bords du Sacramento, sans les événements imprévus que nous allons raconter.
Le jour allait finir: les émigrants, qui avaient dressé leurs tentes, attaché leurs animaux et allumé leurs feux, préparaient leur repas du soir, composé de viandes boucanées qu'ils faisaient cuire au-dessus d'un feu entretenu au moyen de fiente de bisons. Tous se montraient joyeux et satisfaits. Ils plaisantaient entre eux, riaient, chantaient, comme devaient le faire autrefois les Israélites guidés par Moïse vers la terre promise,
Au coucher du soleil, une jeune fille et un jeune homme s'éloignèrent du camp, et se dirigèrent vers un roc élevé qui dominait la route qui traverse la Passe du Sud. Du sommet de ce rocher les yeux découvraient un paysage pittoresque au delà de toute description, Au loin, partout à l'horizon, on apercevait des plaines immenses, des montagnes superposées les unes aux autres, éclairées par les feux du soleil couchant, noyées dans une teinte dorée de tous les prismes décevants de la terre californienne; mais le point de vue le plus pittoresque de cette nature grandiose était sans contredit la Passe elle-même : un immense arc de triomphe, formé de rochers entassés les uns sur les autres, sous lequel dix chariots pouvaient avancer de front sans difficulté,
Les deux amoureux gardaient le silence; l'un et l'autre se livraient aux émouvantes impressions que produisait sur leur cœur la sublimité de la nature. Les mains de la jeune fille étaient enlacées dans celles du jeune homme, sa tête inclinée sur l'épaule de celui qu'elle aimait; leurs deux cœurs battaient comme s'ils eussent été renfermés dans la même poitrine : tous deux apercevaient le nom du Créateur de toutes choses gravé sur les rocs qui les environnaient, Quoique nés sur une plage lointaine, quoique vêtus de bure et de vêtements grossiers, ils avaient dans l'âme cette noblesse de sentiments qui relève l'homme, à quelque rang de la société qu'il appartienne. Si le jeune émigrant était courageux au delà de toute expression, celle qui se trouvait auprès de lui possédait la beauté d'une madone. Leur amour mutuel était donc une nécessité de leur jeune âge, aussi naturel que le parfum des fleurs, ou la pousse des feuilles au mois de mai.
— « Quel magnifique temple pour notre mariage! murmura Henry à l'oreille de sa fiancée, dont les yeux étaient fixés sur les blanches tentes du camp. Entends-tu, ma bienaimée, les clochettes de nos mulets et la voix naïve des petits enfants? »
Emma (c'était le nom de la jeune fille) laissa tomber un tendre regard sur son amant; un sourire s'épanouit sur ses lèvres, et une rougeur charmante vint teinter ses joues.
« Te rappelles-tu ta promesse? ajouta Henri, te souviens-tu qu'il y a un mois, quand nous étions encore sur les bords de la rivière Platte, tu m'as juré de devenir ma femme dès que nous aurions atteint la première fontaine dont les eaux s'écoulent du côté de la Californie? Cette source, près de laquelle nous avons campé, roule sur un lit de cailloux jusqu’à la rivière Verte, qui, là-bas, à l'horizon, prend le nom de Colorado et se jette dans le golfe des Perles, ;
Henry parlait encore, lorsque sa fiancée lui fit remarquer, dans la direction d'une roche basaltique appelée la Tour de Jacob, plusieurs formes de couleur sombre qui se mouvaient lenteinent. Tous deux crurent d'abord que c'étaient des Indiens; mais leur appréhension se dissipa à mesure que les objets se rapprochèrent. C'était, suivant toute probabilité, un troupeau de daims paissant tranquillement dans la prairie. Hélas! les émigrants ignoraient que les Peaux-Rouges revêtent bien souvent des dépouilles d'animaux dont ils imitent les allures vagues dans le but de surprendre, au moyen de cette métamorphose, les voyageurs non instruits de ces ruses particulières à la race indienne de l'Ainérique du Nord.
Le crépuscule faisait graduellement place à la nuit, lorsque les deux amoureux retournèrent au camp. Le mariage devait avoir lieu après le souper du soir. Le père d'Emma, ministre protestant, officiait comme chapelain, et la cérémonie empruntait sa seule solennité à la nature grandiose au milieu de laquelle elle avait lieu. La lune, qui était en son plein, les étoiles, dont le ciel était constellé, éclairaient cette scène imposante dont le caractère était à la fois religieux et nationa! C'était là, en effet, un symbcle digne d'être apprécié selon toute sa valeur, car si l'émigration est le moteur du progrès en Amérique, le mariage est dans ce pays l'élément suprême de l'émigration. Aussi un mariage parmi les émigrants, célébré à la passe des Montagnes le jour anniversaire de la Déclaration de l'Indépendance des États-Unis, était un événement remarquable dans l'existence des deux familles.
La cérémonie était à peine terminée qu'une douzaine d’Indiens s'élancèrent au milieu du camp. Comme ils étaient entièrement nus et sans armes, leur irruption ne causa pas d'abord une très grande émotion. L'un d'eux, cherchant à se faire comprendre, annonça qu'ils appartenaient à la tribu des Utahs. Ils offraient à vendre une sorte de pain fait de graines de tournesol et de sauterelles mélangées à parties égales, pilées et grillées ensemble : or, comme on le pense bien, cette nourriture trouva peu d'amateurs parmi les émigrants. Dans un très court espace de temps, les Peaux-Rouges furent rejoints par un grand nombre des leurs qui, tous nus et sans armes, ne paraissaient pas être animés par des sentiments hostiles,
Un d'eux cependant, qui ne ressemblait nullement à ses camarades, un colosse, aux yeux farouches, à la barbe longue, aux cheveux tressés au-dessus de sa tête, s'avança soudain un tomahawk à la main: ses épaules étaient couvertes d'une peau de daim; un pantalon et des mocassins complétaient son costume, A voir ses yeux gris, sa tournure sinistre, sa bouche grimaçante de cruauté, on devinait sur-le-champ que cet être sans nom était un blanc, honni de la société, et ayant cherché un refuge parmi les Peaux-Rouges. Ce misérable jeta un regard sinistre sur les émigrants et les examina les uns après les autres,
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jusqu'à ce qu'enfin ses yeux s'arrêétérent sur la nouvelle mariée, Un horrible sourire glissa alors sur ses lèvres.
Mais à ce moment Emma, qui le reconnut, s'écria avec horreur: « Ah! c'est Bill Moore, le meurtrier de mon frère! »
A ces mots, le faux Indien proféra le terrible wAoop d'attaque, signal convenu entre lui et ses camarades : ceux-ci, pareils à des panthères affamées, s’élancèrent sur les émigrants, qui tous, malgré leur courageuse résistance, furent bientôt renversés, meurtris, et se virent à la discrétion de leurs ennemis. Le chef de ces hommes sans pitié commanda alors aux Utahs de briser tous les fusils
des émigrants. Par ses ordres les hommes furent