LA RIVIÈRE TRUCKEE, DANS LA NEVADA
liés avec des cordes, et l’on se prépara à partir en
emmenant les femmes. Rien n'était plus émouvant à entendre que les gémissements des
malheureuses femmes opposant une résistance, hélas! inutile, à ceux qui les entraînaient, et que les cris des enfants séparés violemment de leurs mères.
Tout espoir semblait perdu, lorsque soudain à la clarté de la lune, on vit une troupe nombreuse d'Indiens à cheval arriver au grand galop dans la direction du camp. Leur chef était une jeune et belle femme, vêtue d’habits de peau de daim ornés de plumes, de broderies aux couleurs brillantes et de plaques d'or. Elle était montée sur un magnifique cheval blanc qu'elle maniait avec une habileté sans pareille.
« Voilà les Soshones! » s'écrièrent à l'instant les Utahs saisis d'une irrésistible terreur, fuyant dans toutes les directions, et abandonnant leurs prisonniers, qu'une délivrance aussi inattendue remplissait d'étonnement.
L'un d'eux cependant ne laissa point sa victime. Le bandit Bill Moore saisit entre ses bras le corps inanimé de la jeune Emma, et escaladant, avec la vélocité d’un chat sauvage une éminence qui s'élevait à une petite distance du Camp, il disparut bientôt avec son fardeau derrière les sinuosités du terrain.
A peine s'était-il éloigné que les libérateurs Soshones entraient dans le camp et se hâtaient de couper les cordes qui garrottaient les membres des malheureux émigrants. La noble et belle sauvage qui commandait les Indiens s'expliqua au moyen de signes et de quelques mots d'anglais; elle parvint à faire comprendre que celui qui commandait les Utahs était son mari. Le matin même il était parti, sous le prétexte d'aller à la chasse; mais elle avait été informée, par un des siens, que le traître se disposait à enlever vers le campement de la passe de la Source du Pacifique une femme blanche qu'il avait aimée autrefois, avant de se réfugier chez les Indiens. Le hasard la lui avait fait retroûver quelques jours auparavant au milieu d’une troupe d'émigrants qui s'étaient reposés le long de la rivière des Eaux-Douces,
Henry fut le premier à comprendre le langage animé de la femme Soshone, et il lui expliqua à son tour que son mari avait réussi dans son projet criminel, qu'il était parvenu à son but et fuyait dans ce moment, entraînant Emma avec lui. Il supplia la belle Indienne de courir sus à Bill Moore et de lui permettre de l'accompagner.
Cette explication redoubla le courroux de l'épouse outragée, dont le cœur brûlait de jalousie et de désirs de vengeance. Par ses ordres, Henry obtint un cheval rapide, et comme il avait retrouvé sa carabine, qui, par le plus grand des hasards, avait échappé aux yeux des Utahs et était encore intacte, il changea la capsule afin d’être plus sûr de son coup lors de sa rencontre avec le ravisseur d'Emma, et s'élança sur les traces de ce misérable, à la tête des Soshones et à côté de l’Indienne.
La troupe entière contourna la colline au sommet de laquelle Bill Moore avait disparu, et se trouva bientôt dans la prairie au milieu de laquelle on apercevait le géant, emporté par un vigoureux cheval lancé au galop. Devant lui une draperie blanche, la robe d'Emma, flottait au gré du vent.
La femme Soshone poussa un cri de rage répercuté par les échos des montagnes et des cañons, et la course recommença, plus rapide et plus obstinée, Chaque élan des chevaux raccourcissait la distance qui séparait celui qui était poursuivi de ceux qui volaient sur ses traces. Cette chasse à l’homme se dirigeait du côté de la tour basaltique de Jacob, et lorsque le faux Indien parvint à sa base, ceux qui étaient lancés sur ses pas n'étaient séparés de lui que par un espace de 100 mètres. Il paraissait impossible qu'il leur échappât;
la structure du monolithe aux parois lisses comme celles d'une construction faite par la main des hommes semblait inaccessible à tout être animé qui neserait pas muni d'ailes pour en atteindre le sommet.
Cependant, au grand étonnement des Indiens, Moore se jeta à bas de son cheval et, sans abandonner la pauvre Emma, il commença à gravir les parois du roc. Il avait découvert un sentier étroit qui faisait saillie et par lequel il parvint bientôt au sommet de cette merveille de la nature.
Tous les Soshones, malgré les exhortations de leur chef, paraissaient se refuser à tenter une ascension aussi périlleuse; Henry lui seul n'hésita pas. Saisissant sa carabine d'une main, il s'aida de l'autre pour s'accrocher aux interstices du rocher, et ce fut ainsi qu'il parvint au sommet.
Moore, qui n'avait pu échapper à ceux qui le poursuivaient, résolut d'assassiner sa victime, mais comme dans sa course haletante il avait perdu ses armes, il s'efforça d'étrangler l'infortunée Emma. D'un seul bond Henry s’élança sur lui et, ne pouvant faire feu, ce fut avec la crosse de sa carabine qu'il brisa le crâne du misérable, dont le corps rebondit et tomba dans le vide, pour être mutilé à la base de la tour basaltique.
Henry se jeta alors sur le corps inanimé de sa femme, craignant qu'elle ne fût morte. Sa bouche cherchait un reste de vie sur celle d'Emma, dont les lèvres bleuies, couvertes d'une écume teintée de rose, étaient froides et desséchées. Mais lorsque la douce chaleur de la poitrine de celui dont elle était la bien-aimée eut pénétré ses sens engourdis, elle revint peu à peu à la vie; ses yeux se rouvrirent, et bientôt sa bouche murmura lentement ces paroles : « O mon ami, quel horrible sève j'ai fait! »
Nous ne suivrons pas plus loin les érnigrants de la Source du Pacifique qui, escortés par la femme indienne et sa tribu, parvinrent sans encombre aux premières limites du territoire californien. Les deux familles vivent et prospèrent, à l'heure qu'il est, sur les bords de la rivière Feather. Emma est mère de deux charmants petits garçons qui promettent d'être bons et courageux comme leur père. Pour perpétuer le souvenir de la délivrance miraculeuse de sa femme, Henry a élevé, sur la pelouse qu'il a semée devant leur habitation, un rocher auquel il a donné la forme de la tour de Jacob, et sur la base duquel il a gravé cette date: « 4 juillet 1868 ».
Vers la partie ouest, le paysage est moins sévère; des abîmes ont remplacé des montagnes; mais on doit signaler la forme de certains cañons qui descendent d'une façon parallèle, du sommet à la base, sur un parcours de 25 milles.
Ces fissures, qui sont généralement d'une profondeur de 3,000 pieds, ont, les unes, l'aspect de la carcasse intérieure d’un navire, les autres d'un V, creusé à la profondeur de 500 pieds et plus, dont la base, ou plutôt l'entrée, regarde les plaines de San Joachim et du Sacramento.
Quoique d’une couleur uniforme et terne, ces rochers offrent quelques points curieux à observer dans leur zone inférieure. Leurs pentes, couvertes de chènes, se prolongent parfois en forme de vastes promontoires, s'avançant sur une mer de verdure, quand vient la saison du renouveau. Les collines, soit rondes, soit allongées, sont séparées l’une de l’autre par des cañons, dans le fond desquels coulent des ruisseaux, ou des torrents.
Au-dessus de cette région dont le sol est rougeâtre, par delà les bosquets grisâtres d'arbres desséchés, le long desquels on aperçoit des villages de mineurs, des ranchos