LE MONT RÉNIER, VU DK LA RIVIÈRE COLUMBIA
‘11 faut en croire les Portugais qui, en 1520, visitèrent la mer Pacifique, l'océan Indien S était tout bonnement un lac tranquille dont les ondes baignaient les côtes des îles de pourpre.
Mais, en 1876, les choses ont bien changé; les parages dont il s'agit sont devenus très orageux, le vent y fait rage, les vagues rugissent et s'élancent contre les rochers, où elles Creusent des cavernes profondes.
Vers l'embouchure du fleuve Columbia, le capitaine Robert Gray, commandant la barque Badivina, fut arrêté par une lagune de sable, en 1792, et ce fut lui qui donna au grand courant d’eau, qu'il rencontra de l'autre côté du banc, le nom qu'il porte aujourd'hui. Il faut, même en 1879, un habile pilote pour franchir la passe étroite qui sépare la mer du fleuve. Mais une fois que le navire a dépassé la barre, il se trouve en sûreté. On avance, on remonte le courant et on se trouve à Astoria.
Ce settlement, où plutôt cette petite ville, fut le premier établissement fondé par les trappeurs de la « Compagnie de fourrures du nord » qui lui donnèrent le nom de John Jacob Astor, aux inspirations duquel cette entreprise commerciale devait son succès.
Cette colonie d’Astoria a conservé le souvenir de ces hardis chasseurs qui n'avaient qu'un seul but, celui d'approvisionner les marchands de pelleteries qui les commanditaient. Lorsque nous arrivämes dans le port de cette petite ville, un jour d'été de 1874, nous fûmes charmés par son aspect extérieur. Le Columbia mesurait, dans ces parages, 12 milles de largeur: on l'aurait pris pour une mer intérieure et le soleil descendait à l'horizon, faisant irradier ses flots rougeûtres, comme autant de superbes grenats. Le spectacle était
sublime, Cette masse d'ean éclairée de la sorte s'étendait vers le nord et vers l'ouest, ces forêts sombres couvraient l'espace vers le sud : tout était fait pour charmer le voyageur ainsi égaré loin de la civilisation, La nuit se fit et les sons de la cloche de la petite chapelle trappèrent nos oreilles. À ce moment, les fidèles hommes et femmes se rendaient au service divin, pieusement, lentement.
Quand la prière fut terminée, lorsque l'obscurité fut devenue complète, on n'entendait plus que le murmure des vagues deferlant sur les rives et les cri-cris des grillons qui semblaient nous remercier d'être venus égayer leur solitude, A un moment donné, nous nous crûmes sur le meilleur coin des États policés de l'Amérique, dans la baie de New-York, à la barre du Sandy Hook, ou mieux encore vers les hauteurs de Broocklyn.
La nuit fut calme, mais quand l'aurore vint soulever le voile du jour, nous jouimes d'un spectacle qui nous ravit. Ce fleuve immense était teinté de carmin; tout autour de nous des forêts verdoyantes déployaient leurs cimes altières vers l'éther radieux et plongeaient leurs racines dans les eaux du Columbia. Ces arbres, — des pins et des sapins, de 200 pieds de haut, — servaient d'arrière-plan à ce tableau, sur le devant duquel des chênes, des trembles, des ormeaux avaient déjà revêtu la teinte automnale, Enfin, vers le nord, nous apercevions quatre pics couverts de neige qui semblaient braver le ciel : c'étaient les rochers des montagnes Adams, Jefferson, Reinier et Sainte-Hélène. Les deux premières de ces immenses élévations méritent le nom qui leur a été donné, Quant au mont Sainte- Hélène, on le voit ou on en perçoit facilement les contours, mais tout cela est vague à ce point que l'on croirait avoir devant soi une montagne fantôme,
Portland, situé à ro milles en amont du Columbia, est le lieu de débarquement des steamers venant de San Francisco, Seulement cette petite ville n’est point sur les rives du Columbia, mais bien sur celles de la Villamette, à 10 milles de l'embouchure de cette rivière, Un petit navire à vapeur conduit les voyageurs de cette cité minuscule à la mer: il part à trois heures et demie du matin et l'on pourrait se récriminer sur une heure aussi insolite, si l'on n'était dédommagé de l'ennui d'un réveil matinal par le panorama qui se déroule devant vos yeux. Par malheur, le brouillard enveloppe souvent le steamboat et ses passagers, on se croirait perdu dans un nuage. Il faut que le soleil dissipe cette brume pour vous -éconcilier avec les beautés de la nature et les lenteurs du voyage.
Du milieu de la forêt épaisse, se dressaient çà et là des rochers en forme de pyramide, sur la crête desquels quelques pins avaient insinué leurs racines. Toutes ces roches sont autant de falaises qui, s'élevant à pic au-dessus du courant d'eau. offrent une muraille continue que baignent les flots de la Willamette dans leur parcours vers la mer, De distance en distance, un cañon scinde la roche en deux et l’on jette un coup d'œil rapide au fond de ce gouffre, qui disparaît comme une vision. Plus loin une cascade se précipite du haut du rocher, de 40, 60, 100 et même 300 pieds de hauteur.
Le temps viendra peut-être où la civilisation sera maîtresse de tout ce vaste territoire; mais tel qu'il est, il est digne d'attirer sur son sol une colonie de gens laborieux et désireux de réussir. Tout se trouve réuni dans cette contrée du nord pour faciliter l'industrie humaine. Le bois, l'eau, le minerai, le climat lui-même, qui n'est pas aussi rigoureux qu'on peut le croire, tout contribuerait à rendre la vie douce aux colons du Columbia qui y accourront un jour ou l'autre:
Revenons à la description du pays. Les cotonniers se dressent en rangs pressés sur les
LE COURS DU FLEUVE COLUMBIA, 707 flancs de toutes les collines; les érables, les faux ébéniers s'élancent parfois du milieu de la forêt, On voit, perchés comme des fourmis sur le haut d'une muraille, des bûücherons occupés à saper le tronc des arbres, De distance en distance, une cabane grossière apparait sur un cap. Cette habitation est ensevelie sous un berceau de plantes grimpantes qui cachent aussi les arbres déracinés par la foudre ou tombés de vétusté,
Le courant de la rivière est tantôt calme et uni, tantôt torrentiel et fangeux; cela dépend de la nature des eaux qui se déchargent dans la Willamette, Ces rivages sont bordés par des roches basaltiques aux formes aussi bizarres que celles dont nous avons déjà parlé, obélisques, pyramides, manoirs anciens, ou bien encore des remparts abrupts, semblables à ceux du cap Horn.
C'est en suivant les détours de ces méandres nombreux que l'on parvient aux cascades, sortes de rapides tourbillonnants qui se précipitent de la hauteur de 40 pieds, dont la moitié tombe sur une roche et rejaillit sur l'autre placée en dehors. Ce courant d'eau s'échappe avec rapidité, formant des remous et des soubresauts multiples : on a construit un petit chemin de fer le long du Washington. Ce railway borde la rivière à ce point que le voyageur placé sur le côté gauche du wagon ne perd pas un seul coup d'œil du panorama féerique des cascatelles, à dater de l'Hôtel Middle Block, — où l'on montre les souvenirs des dernières guerres indiennes, — jusqu'au cœur de la forêt, Tout le lit de la rivière est bordé de rochers dont quelques-uns se dressent au milieu des eaux, L'élément liquide s'arrête un moment devant ces obstacles et fuit en écumant avec grand tapage. On dirait une mér en courroux. Sur un parcours de 5 mètres, ce ne sont que cascades, rapides, tourbillons qui roulent de pierre en pierre et entraînent tout ce qui se trouve sur leur passage. Au delà de cet endroit, quand on monte à bord d'un bateau à vapeur, les flots se sont apaisés et le courant tranquille suit sa route, sans faire plus de bruit que le modeste Connecticut.
Mais le paysage qui se déroule lentement le long des rives est réellement enchanteur. Le ciel brillant sur la tête du voyageur est d'un bleu de saphir et la forêt aussi verdoyante que l'émeraude, En somme, ce coin de terroir du Columbia est très séduisant. On côtoie en passant le Rooster Rock, — le Perchoir, — au pied duquel est placée une colonne en bois, C'est là qu'en 1856, le lieutenant Sheridan, à la tête de quelques soldats, tint tête à une tribu d'Indiens considérable, qu'il mit en déroute complète.
A dater de cet endroit-là, on se trouve en plein cœur du pays. Les montagaes se rapprochent les unes des autres, et la rivière coule au fond comme un vrai torrent : le vent souffle avec fureur parmi les gorges et, dans la saison du printemps, le courant est si rapide que les bateaux courent souvent le danger d'être écrasés.
La pierre de ces murailles est basaltique, On en remarque un certain nombre, présentant la forme de colonnes dout la hauteur varie de 400 à 1,200 pieds. De distance en distance, ce rempart audacieux atteint des proportions de 2,000 à 2,500 pieds. Les caps et les havres que l'on rencontre sur la route forment des lacs intérieurs curieux à observer. Le mont Hood domine le paysage ; il est couvert de neige et se dresse à 15,000 pieds d'élévation. Nous ferons observer que le mont Blanc, en Suisse, n'a que 10,000 pieds seulement. Sans contredit le mont Hood est bien plus pittoresque que l'autre montagne de Suisse. C'est un fait incontestable.
A l'endroit où la montagne s'avance, devant le mont Hood, la forêt cesse de croître et
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