‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 193 sur 211 · VUE · texte numérisé non relu

VUE

Pénétrons maintenant dans les eaux de San Francisco, Cette cité a été si souvent décrite que nous n'en dirons que quelques mots, Chronologiquement parlant, San Francisco est une « nouvelle ville » parmi les cités de l'Union, et le plus vieux enfant de cette capitale est à peine majeur, Il y a vingt-huit ans, la métropole californienne n'existait pas encore. En 1879, elle compte plus de 300,000 habitants, et son commerce ne le cède qu'à celui de Boston et de New-York. Chaque année, on exporte pour plus de 500 millions de francs de métaux précieux du port californien. Pendant des siècles, ce magnifique port est resté désert; ce fut seulement en 1847 qu'arrivèrent les chercheurs d'or, attirés par les nouvelles des découvertes du capitaine Sutter.

Ce nom espagnol de San Francisco, d'où lui vient-il? D'un couvent élevé en 1773 par deux moines franciscains. Le vieux monastère de briques existe encore à 5 kilomètres de la ville à laquelle il a donné son nom.

A son début, San Francisco était un village dont les habitants couchaient sous des tentes, préparant eux-mêmes leur nourriture, sans faux amour-propre. Un domestique recevait de 500 à 1,000 francs de gages par mois; un cheval de trait se louait 500 francs par journée, À cette époque, la débauche et le désordre étaient la règle ordinaire; aujourd'hui les mauvaises mœurs sont l'exception. Les jeux sont interdits, les femmes aussi retenues qu'à New-York, ou dans les autres villes de l'Union.

Les théâtres, les cafés-concerts, les sociétés chorales et philharmoniques, de cricket, de tir, de courses de chevaux prospèrent de toutes façons. Enfin, il y a 55 journaux quotidiens ou hebdomadaires, imprimés dans les langues française, italienne, allemande, espagnole, anglaise, voire même chinoise,

Parmi les monuments religieux, on cite la cathédrale Sainte-Marie, l'église du Cal: vaire et le temple israëélite, Le dimanche est rigoureusement observé par tous les habitants, sauf par les juifs et les Chinois, qui ne connaissent pas les règles imposées par le puritanisme yankee.

Détruite par les incendies de 1849 à 1851, la jeune cité est maintenant une ville de pierre et de briques qui ne le cède à aucune autre dans l'Union américaine.

Une des merveilles architecturales de San Francisco est sans contredit le Grand Hôtel de Baldwin, caravansérail sans égal dans le monde entier, dont la superficie est ainsi divisée: 210 pieds de façade sur la rue Market, 275 sur celle de Powell et 140 sur celle d'Ellis. La forme extérieure ressemble à s'y méprendre, mais avec des embellissements multiples, à celle des Magasins-Réunis de la place du Château-d'Eau, à Paris, avec cette différence que le Baldwin Great Hotel a cinq étages et qu'il est surmonté de neuf pavillons ayant la forme des quatre coins du bâtiment de l'Exposition universelle du Champ de Mars en 1878, au haut desquels flottent neuf drapeaux étoilés. Dans l'intérieur de ce palais destiné aux voyageurs, les plantes tropicales ont été groupées dans tous les escaliers, dans tous les couloirs, Les appartements vastes et aérés, la disposition la plus confortable de toutes les pièces, ont rendu et rendront longtemps ce séjour digne de la renommée qu'on lui accorde. Le salon réservé aux dames eût fait rêver Crésus, d'opulente mémoire, La soie, le velours, les dentelles de prix, ont été prodigués en tentures, ameublements et ornements de toute sorte, Jamais prince ou souverain ne dépensa sommes pareilles pour son palais.

Quatre ascenseurs montent et descendent à toute réquisition et le plus grand plaisir

de la société résidant à l'hôtel est de se hisser dans ce chemin aérien, pour se rendre sur la terrasse construite au-dessus de la toiture, d'où l'on jouit, en été, aussi bien qu'en toute saison, d'un spectacle unique. La vue de San Francisco, la nuit, par un beau clair de lune, dépasse tout ce que l'on peut imaginer.

Ce qui étonne encore le voyageur, c'est la partie inférieure de l'édifice, où il trouvera une immense boutique d'épicerie, avec celles du boucher, du pâtissier, du boulanger, du marchand de faïences et de porcelaines, etc., etc. Tailleurs, bottiers, chapeliers, marchands de soierie, etc., sont également placés dans le pourtour de l'hôtel Baldwin et on montre dans le sous-sol les machines à vapeur à l'aide desquelles tout marche dans la maison. C'est une amélioration qui mérite une mention des plus chaleureuses.

L'inventeur de ce caravansérail est un homme de haute intelligence qui fait honneur à son pays. Il a réussi et on l'a surnommé le Lucky, — l'heureux, — Baldwin, qualification qu'il a bien méritée, car c'est par la ténacité qu'il est arrivé au succès.

Mais nous n'avons pas tout dit sur cet hôtel géant de San Francisco, On a construit un théâtre dans le beau milieu du monument, et la salle coquette, élégante, vaste et bien ventilée, a cela de particulièrement remarquable qu'elle est privilégiée pour son acoustique, A quelque endroit qu'un auditeur soit placé, il entend tout ce que l'on dit ou tout ce que l'on chante, sans perdre une parole, ou une note de musique. La troupe la plus renommée, les chanteurs les plus célèbres ont paru sur ce théâtre et y ont fait florès. Nous pourrions raconter ici d'autres merveilles relatives à ce « Palais des Hôtes, » mais par malheur l'espace nous manque.

Nous voulons décrire en quelques mots une autre curiosité de la ville Eldorado, celle du « Palais des Diamants », immense magasin de bijouterie dont toutes les murailles sont couvertes de glaces de Saint-Gobain, et le sol orné de mosaïque de Murano. Des colonnes d'ébène, ciselées et dorées à mi-hauteur, encadrent tous les casiers.

Si l'on relève les yeux du côté des plafonds, on aperçoit une voûte percée dans le genre de celle du grand Opéra de Vienne. C’est du meilleur goût possible.

Et maintenant, si nous jetons les regards vers les étagères, dans les montres et sur les vitrines qui remplissent le palais magasin, nous serons étonnés de la quantité de vaisselle plate, de bijoux, de diamants, de pierres précieuses qui brillent de toutes parts et dont les feux éblouissent le spectateur. C'est le palais des Aile et une Nuits. On assure que la valeur des marchandises de ce magasin sans pareil peut être évaluée à un million de dollars. Cela n’a rien de très étonnant.

Les Chinois constituent en Californie une population de plus de 150,000 âmes. Ce sont les plus industrieux habitants du pays.

Mais ce sont aussi ceux qui, leur travail achevé, aiment le plus à s'amuser. Au delà de la rue Dupont, on pénètre dans la ville chinoise de San Francisco, boulevard allongé, étroit, où deux personnes peuvent à peine passer de front. L'obscurité règne dans ce passage, car il n'y a pas de lanterne, et c'est à peine si, de loin en loin, on perçoit une lueur provenant de la lampe fumeuse d’un Chinois retiré chez lui, un malade peutêtre, un fumeur d’opium sans doute. Là, dans cette fissure, se glissent des ombres... chinoises qui, sans proférer un mot, ne faisant pas même de bruit en marchant, — eu égard à la semelle de feutre de leurs chaussures, — s'avancent dans la direction de Jackson street pour entrer au Théâtre Royal, où l'on donne une représentation de gala. Le porche

de cette salle de spectacle n'est pas plus large que la rue, mais en revanche il est brillamment éclairé, A droite de l'huis est placé un marchand de pains, de morceaux de coco, de bonbons, de confitures, ou plutôt de pastèques glacées, qui fait d'assez bonnes affaires.

Ce Théâtre Royal est une miniature de salle de spectacle, malgré le titre pompeux dont il se targue, On n'y voit ni peintures sur les murs, ni ornements sur les pourtours des loges. Des bancs sont disposés comme dans une école, et chacun s'assoit où il peut, comme il peut. Sur ce théâtre, dépourvu de rideaux, il n'y a aucun décor. Deux portes placées à droite et à gauche, faites avec des bambous et ornées de lambeaux d'étofles en guise de rideaux, telle est la mise en scène. Dans le fond du théâtre, adossée contre la muraille se tient la troupe des musiciens, deux joueurs de guitare et un cymbalier qui frappe comme un sourd ses deux plaques de cuivre l'une contre l'autre. N'oublions pas un joueur de gong, qui se démène avec des airs de possédé,

Et maintenant la fête commence : c'est une pantomime qu'un fumeur d'opium doit avoir écrite à ses heures d'enivrement. Des acteurs, le visage couvert d'un masque, revétus d'oripeaux déparcillés, se querellent, se battent, se renversent, se relèvent, sortent, entrent, etc., etc. Bien fin serait celui qui expliquerait ce qui se passe sur la scène chinoise, Jeux d'acrobates, de prestidigitation, tout est mêlé dans ces drames importés du Céleste-Empire. Les Chinois s'en contentent. Cela suffit.

Mais, si ce spectacle n'amuse pas le spectateur européen, celui-ci peut aller étudier dans les coulisses les mœurs des cabotins chinois qui ont un certain attrait. Là, sur des tables, sont étalés du thé, des gâteaux, du riz, un ou plusieurs cochons de lait rôtis et dépecés dont se nourrissent à tour de rôle les acteurs, dès qu'ils ont fini leurs exercices. C'est à ne pas croire que l'on est dans un théâtre, on s'imaginerait être dans un restaurant.

L'Européen qui vient se rendre compte de la vie chinoise à San Francisco ne doit pas oublier de visiter les fumeurs d'opium. Les élus de ce paradis chinois se rassemblent dans une salle blanchie à la chaux, où l'on voit appendus des versets religieux de Confucius. Sur des bancs recouverts de nattes sont couchés des «ivrognes » qui, saturés d'opium, s'abandonnent à leurs rêves. C'est hideux! mais nous devons avouer que cette ivresse opiacée n'est pas aussi dégoûtante que l'ivresse vineuse. Mieux encore, le Chinois qui rêve n'est plus aussi laid que celui qui se promène. Il se croit transporté dans le ciel habité par les houris aux yeux de diamant, et il laisse errer sur ses lèvres un sourire qui l'embellit..…. si cela est possible, Qu'importe ! il est heureux !

Quelques mots encore pour terminer ce chapitre.

La côte en aval, C'est-à-dire sur la route qui descend à Monterey, est fort belle. Partout des montagnes couvertes de pins s'étagent le long du rivage. Le sable le plus fin semble attirer sur la grève; mais derrière les buissons sont embusqués les Comanches et les Utahs, prêts à scalper les malheureux qui feraient naufrage.

— Beware the Indians ! Prenez garde aux Peaux-Rouges!

Telle est la recommandation de tout commerçant faisant ses adieux à la caravane audacieuse qui se risque à traverser les pays aboutissant aux frontières du Mexique.

Page 1