LE DÉBARCADÈRE D'OWL'S HEAD
L. voyage du Canada à New-York peut &re accompli par chemin de fer en trente-six heures; mais ce moyen de locomotion ne remplit pas le but d'un vrai touriste, qui met souvent plusieurs semaines pour arriver au terme de son excursion. Du reste, il faut ne pas être pressé quand on circule pour son agrément.
Et d'ailleurs, quel charme n'éprouve-t-on pas à s'égarer le long des prairies diaprées
de fleurs odorantes, à l'ombre des bois, dont les senteurs résineuses ravivent la santé! Ces excursions dans les montagnes ont rendu plis de malades à la vie que toute la science des médecins.
En quittant Montréal pour retourner à New-York, avec le dessein de visiter les curiosités naturelles des divers États du Nord de l'Amérique, on ne peut oublier une excursion au lac Memphremagog, un pays arcadien, dont les prairies couvertes de marguerites embaument l'atmosphère. C'est un des coins les plus enchanteurs de la vallée du Connecticut qui rivalise avec le lac Georges et touche d'un côté au bas Canada et de l'autre aux limites nord du Vermont, La longueur de cette nappe d'eau est de trente milles et sa largeur de deux seulement. De nombreux îlots émergent du sein de l'élément, le long desquels des truites exquises et d'une taille géante prennent leurs ébats.
Interrogez les habitants du bord du lac, ils vous diront tous que la pêche est un de leur passe-temps favori, et qu'elle suflirait à les faire vivre si l'on pouvait se passer de viande et de légumes.
Un bateau à vapeur circule sur la surface de ce lac enchanteur; il se dirige lentement vers les rochers d'Owl's Head — la «tête de hibou,» — masse granitique imposante qui domine toutes les autres et qui est entourée par un paysage verdoyant, des terrains cultivés et des fermes florissantes. Les rives du lac sont de diverses natures : tantôt des rochers s'élèvent à pic ou bien des montagnes descendent graduellement vers la plage de sable , tantôt les prairies déploient un tapis de verdure jusqu'au bord même du lac.
A côté d'Indian Point on aperçoit un petit village après lequel on se trouve en face des îles Twin Sisters — « les jumelles » — couvertes d'un épais fourré de pins et d'arbres toujours verts; on examine, en le longeant, un îlot ou plutôt un jardin cultivé de cent acres nommé Province Island.
Près du rivage est Memphremagog, voici l'île de Tea Table, où des cèdres offrent leur abri aux visiteurs qui se rendent là en partie de plaisir.
On se trouve en cet endroit du lac sur le territoire anglais, et on s'en aperçoit facilement si l’on examine le mode de culture des champs qui sont aménagés d'une tout autre façon qu'aux États-Unis. L'île Whetstone était autrefois visitée par des industriels yankees qui y exploitaient une carrière de pierres à repasser les instruments de fer et d'acier; mais le gouvernement britannique a mis le holà à cette intrusion sur son territoire : les Américains ont dû s'abstenir de prendre le bien d'autrui,
On parvient, en continuant le voyage, à Magoon's Point, déclivité cultivée qui descend graduellement jusqu'aux bords du Memphremagog. Tout près de là se trouve une caverne qui a sa légende, comme toutes les cavernes du monde. On raconte que des maraudeurs ayant volé le trésor d'une église catholique — que l’on ne nomme pas — avaient jadis renfermé le produit de leur crime dans un coffre de fer et l'avaient enfoui dans une des salles, restée introuvable, de cette fissure du rocher, D'aucuns affirment que l’on a déja trouvé deux superbes chandeliers en or dans une niche taillée dans le rocher. Le reste est encore renfermé dans quelque crevasse de Magoon’s Point.
On approche du Owl's Head, et le navire à vapeur circule entre les méandres des îlots couverts de cèdres verdoyants : Round Island qui forme une sorte de cap; Minnow Island, célèbre parmi tous les amateurs de pêches; Skinner’s Island qui servit de refuge à un intrépide contrebandier qui se riait de la douane et a été choisi comme le héros des
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ouvrages d'un ou de deux romanciers américains. Au nord de cette île voici celle que l'on désigne sous l'appellation de Long Island, dont la surface est d'un mille carré. L'un des côtés de cet ilot est perpendiculaire, tandis que sur l’autre on visite un piédestal curieux au sommet duquel se balance une houle énorme de granit : on dirait le bilboquet d'un géant,
Cà et là se dressent, au milieu du feuillage, quelques villas appartenant à de riches marchands de Montréal,
Owls Head est le pic le plus élevé du lac Memphremagog ; après lui on montre aux touristes le Mount Elephantus, qui offre réellement l'aspect du train de derrière d'un pachyderme, et un peu plus loin, vu d'un autre point, celui du fer d'un cheval.
L'eau est devenue plus profonde en cet endroit : on jette des sondes qui donnent trois cents pieds vers la pointe de Gibraltar, où les rochers sont taillés à pic et tombent droit au fond du lac.
Derrière ce point de la côte on aperçoit le Mount Oxford, qui ressemble à Owl's Head. Le steamer qui promène les voyageurs sur lé Memphremagog fait escale en cet endroit : c'est la pointe extrême du lac. Le village qui s'y trouve se nomme Magog : les habitants n'ont d'autre distraction que celle d'assister aux arrivées et aux départs des voyageurs du steamer. Parmi eux, certains se montrent tellement satisfaits qu'ils poussent des hourras pour célébrer la bienvenue de ces hôtes de quelques instants.
Certains touristes cependant veulent rester en cet endroit pour tenter l'ascension du Owl's Head. Ils trouvent dans un hôtel très confortable une hospitalité sinon écossaise, du moins offerte à des prix modérés : repas confortables, lits assez douillets et d'une propreté digne d'être mentionnée.
L'ascension de la montagne commence dès le matin, le chemin que l'on gravit est surplombé d'un côté par les sazins et les cèdres qui couvrent les flancs des rochers superposés; de l’autre, la vue s'étend sur des prairies verdoyantes, Les oiseaux gazouillent sous l'ombrage, les écureuils se livrent à des gambades fantastiques sur les branches des arbres ; l'atmosphère est embaumée par la senteur enivrante des fleurs, des résines et des fougères des bois; l'ombre produite par les branches qui couvrent la route est si épaisse que c'est à peine si, de temps à autre, on peut apercevoir l'azur du ciel. On s'arrête quelques instants pendant cette ascension à l'abri d'un rocher proéminent, afin de laisser passer un orage qui dure à peine. À quelques pas plus loin le touriste se trouve devant une roche couverte de lierre et de mousse. De cet endroit il découvre le lac d'un bout à l’autre : on est arrivé sur le sommet du pic, et la vue récompense le hardi voyageur des difficultés qu'il a surmontées pour arriver jusque-là. Tout ce paysage est enseveli dans une auréole formée par les rayons du soleil. .
La cime du Owl's Head se divise en quatre pointes séparées les unes des autres par des ravins complètement déserts.
Une fois par an on voit arriver dans ces parages une troupe de francs-maçons qui viennent dans ces lieux voisins du ciel, en face de la création, célébrer leurs rites mystérieux loin des regards des profanes.
Memphremagog est également choisi par quelques familles américaines pour le but d'une excursion de plaisir à l'époque de la fête du 4 juillet, anniversaire de la déclaration de l'indépendance du pays, en 1777.
Nous avons été témoin, il y a quelques années, d'une de ces réunions à laquelle on nous pria de prendre part, et ce récit trouve sa place dans ce livre Comme un épisode des mœurs américaines, ne füt-ce que pour rompre la monotonie forcée des descriptions, indispensable cependant pour arriver au but que nous nous sommes tracé : celui de faire connaître par la plume et par la gravure l'aspect général et particulier de tous les États de l'Union.
Nous étions descendus à l'hôtel le 2 juillet, revenant du Canada, et nous nous disposions à repartir le lendemain, quand le « landlord » nous invita à prolonger notre séjour chez lui pour y passer la journée du 4 juillet. I attendait, nous dit-il, de nombreux excursionnistes qui avaient l'intention de s'amuser et de passer joyeusement le jour de la fête consacrée aux États-Unis.
Cette insinuation nous détermina. En effet, le lendemain le bateau à vapeur nous amenait à Magog une centaine de gentlemen et de ladies qui, fuyant les explosions par trop populaires de New-York, venaient là pour se distraire à leur guise. Nous assistèmes un débarquement, et nous ne pümes nous empêcher d'admirer le coup d'œil oftert par cette invasion réellement très pittoresque.
Au loin, vers l'ouest, le soleil déclinant à l'horizon dorait de ses rayons incandescents les bois dont la verdure résistait aux eflorts de la chaleur destructive; les montagnes qui entouraient le lac revétaient des teintes diverses qui changeaient à chaque instant, comme ls couleurs d'un caméléon, suivant que la lumière les éclairait ou les laissait dans l'ombre.
Le long du chemin qui va du rivage à l'hôtel, on admirait, dans les vergers parfaitement entretenus, les branches qui se courbaient Comme pour rendre à la terre les fruits dont elles ctaient chargées. Nonchalainment étendus sur l'herbe, les troupeaux ruminaient en se livrant au repos.
Toute la bande joyeuse se rua vers l'hôtel, où elle fut casée, entassée et pourvue de tout le nécessaire pour se rafraichir et secouer la poussière du chemin de fer. Le diner fut grandiose, extraordinaire, et l'appétit de tous ces hôtes répondait à l'abondance des mets. Chacun se retira de bonne heure dans les chambres et dortoirs aménagés pour cette foule d'étrangers. La nuit fut calme et bien employée.
Le lendemain matin, nous étions debout dès l'aube, bien décidés à ne perdre aucun détail de l'étude de mœurs dont on nous avait vanté le piquant et l'imprévu.
Le soleil étincelant montait dans l'azur des cieux; le zéphvr, qui ridait la surface du Memphremagog, nous apportait les senteurs enivrantes des fleurs cultivées et sauvages des alentours: les oiseaux modulaient leurs chants les plus doux dans les haies, et des milliers d'insectes tourbillonnaient et dansaient dans les rayons de l'astre brillant.
Depuis une semaine, le « landlord » de l'hôtel avait préparé vers la base de la grande montagne de « Owl's Head » un vaste berceau de verdure recouvert de toiles, pour servir de salle de festin et de salon de danse.
Tout à côté de ce refuge improvisé étaient établies les cuisines en plein vent, —comme à la foire des Loges à Saint-Germain. Un bœuf entier devait rôtir accroché à un tournebroche gigantesque; des jambons cuisaient dans de vastes marmites; des poules d'Inde coupéés en morceaux prenaient couleur dans des casseroles; les poissons du lac, truites et saumons, n'avaient pas été oubliés, et un régiment de bouteilles de claret, porto-wine,
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sherry, ale, stout, liqueurs de toutes sortes, depuis le brandy jusqu'à la mixture la plus douce — pour les dames — se tenaient pressées les unes contre les autres sur une vaste table : il y en avait dessus et dessous. Nous allions oublier le dessert : melons de toutes sortes, pêches, poires, fraises, myrtiles, mûres, etc. Il y aurait eu de quoi approvisionner un marché.
Des colonnes de fumée, montant des feux que l'on venait d'allumer, s'élevaient audessus des arbres, et plus de vingt cuisiniers ou marmitons allaient et venaient, vaquant à leurs importantes fonctions. Des swaiters nègres disposaient les plats, les verres et les bols à punch en mettant le couvert sur une table improvisée au moyen de tréteaux et disposée en fer à cheval.
Cependant l'odeur des rôtis et des ragoûts commençait à parfumer l'atmosphère, tandis que tous les hôtes s'étaient dispersés dans les bois, sur les aspérités du Owl's Head, pour attendre l'heure du diner homérique en voie de préparation.
A onze heures du matin, tout ce monde-là revenait par petites troupes vers l'hôtel de Memphremagog. Chaque maître d'hôtel était à son poste, prêt à satisfaire un apoétit aiguisé par la promenade.
Les jeunes dames avaient revêtu de charmants costumes et toutes portaient sur un des coins de leur robe Îles couleurs américaines, soit à la ceinture, soit au corsage, soit dans les cheveux; chacune se suspendait au bras d'un cavalier et se dirigeait vers la salle du festin, On eût dit une procession de nymphes ou de divinités déguisées. Les pères et les mères couvaient leurs enfants d'un tendre regard. À ce moment-là une détonation se fit entendre, suivie de plusieurs autres : on avait mis le feu à des boîtes de fonte pour célébrer la grande fête nationale. |
Un vieillard monta alors avec précaution sur une chaise et s'adressa à l'assemblée, à laquelle il raconta, dans des termes très éloquents, la glorieuse conquête de la liberté américaine , et quand il eut fini, les auditeurs entonnèrent d'une voix unanime les hymnes nationaux ÆJail! Colombia, happy land! et le Star spangled banner.
C'était, il faut l'avouer, un véritable enthousiasme qui régnait parmi ces bonnes gens, tous convaincus et heureux de l'être.
Midi sonnait : les maîtres d'hôtel prévinrent l'assemblée que le diner était prêt, et la procession commença; les vieillards prirent place vers le haut bout de la table, les jeunes gens s'assirent Chacun où bon lui sembla; mais chaque dame avait près d'elle un ami, un amoureux peut-être, qui voulait veiller à son service spécial,
L'action commença : ce fut un combat sans pareil; les mets disparaissaient comme par enchantement, les vins circulaient autour des tables, les verres s'emplissaient et se vidaient sans cesse, Le Champagne parut enfin et pétilla dans les verres : l'heure des toasts était arrivée; et ils furent nombreux, incessants, gretlés les uns sur les autres, À chacun d'eux l'assemblée répondait par des Æip! hip! hurrah! suivis de l'absorption du liquide mousseux.
L'enthousiasme était arrivé à son apogée et l'on était resté quatre heures à table : il était temps de songer à la danse.
. Les dineurs se levèrent comme par un ordre magique, et, en moins de temps qu'il n'en faudrait pour fumer un cigare, les tables furent desservies et enlevées. L'orchestre avait été placé au fond de la salle, dans une tribune pavoisée; la musique se fit entendre et la fête
LE LAC MEMPHREMAGOG. 127 Re LE VE AD à Qu ae ne Le PRE AGE SR RE PER ARTS pyrrhique commença; violons, cornets à piston, clarinettes, grosse caisse, donnaient le signal de la ronde et des cotillons. s
Ce fut un spectacle vraiment curieux pour un Européen que de voir toute cette assemblée, les vieillards, les femmes d'un âge mûr, les jeunes couples, les enfants même se mettre à tressauter, sans ensemble, sans s'occuper souvent de la mesure. Chacun allait où bon lui semblait : l'entrain avait gagné tout le monde; les esprits ne se livraient qu'au plaisir. Peines et soucis s'étaient envolés avec le vent. Dans les intervalles de repos on faisait circuler des rafraichissements, et pendant que les dames se contentaient d'humecter leurs lèvres à des sirops de toutes sortes, leurs cavaliers étanchaient leur soif par d'amples rasades de Zced punch et de Zrish whisky julep, qui teur rendaient des forces.
Peu à peu le soleil déclina vers l'horizon, l'obscurité du soir commença à circuler sur la scène : on alluma des lanternes, des lampes dans les allées de verdure et même des feux de joie sur la rive du lac.
A ce moment, une détonation retentissante se fit entendre. On allait tirer un feu d'artifice sur une grande barge qui avait été amarrée à cinq ou six encablures sur les caux du lac. Les boites de fonte qui avaient annoncé le commencement de la fête ‘ignalèrent l'approche de son apothéose.
Tous les danseurs s'étaient groupés en avant sur le rivage, dont les pentes abruptes, disposées en gradins, semblaient un vaste cirque admirablement situé pour donner l'hospitalité à un nombre triple et quadruple de curieux,
La première pièce d'artifice qui prit feu représentait une étoile tournante, dans les rayons de laquelle une voie lactée semblait bouillir et se trémousser, émergeant de toutes parts.
Vint ensuite un soleil énorme, radieux, répandant des torrents de lumière et éclairant une sorte de carte géographique qui aflectait la forme des États-Unis de l'Amérique du Nord, On lisait au-dessus, en lettres de feu, ces mots expressifs :