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L'ÉCHELLE DU GASSR-COU A QUÉBEC

Souvre la ville basse aux maisons de forme ancienne, recouvertes de zine et d'ardoises.

Un peu plus loin se dressent les remparts et la terrasse de Durham qui domine le fleuve et se prolonge à la base de la fortification ; on aperçoit aussi les arbres des jardins du gouvernement et l'obélisque élevé à la mémoire des deux héros Wolfe et Montcalme.

Le vainqueur et le vaincu des plaines d'Abraham reposent sous le même mausolée. On lit sur le socle cette inscription en style lapidaire :

WoLFrE, MonrcazM. MoRTEM. VIRTUS. COMMUNÉM Faumau. Hisroria MONUMENTUM, POSTERITAS

Deprr HUJUSCE CE MONUMENT A ÉTÉ ÉLEVÉ MONUMENTI IN MEMORIAM A LA MÉMOIRE DES HOMMES ILLUSTRES VIRORUM ILLUSTRIUM, WOLFE ET MONTCALM WOLFE ET MONTCALM FUNDAMENTUM P, C, GEORGIUS COMES PAR GEORGE, COMTE DE DALHOUSIE, CHEF SUPRÊME DE DALHOUSI. IN SEPTENTRIONALIS DANS LA CONTRÉE AMERICÆ PARTIBUS AD BRITANNOS DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONAL® PERTINENTIBUS, SUMMAM RERUM QUI TOUCHE AUX CONFINS DE LA NOUVELLE-ANGLETERRE, ADMINISTRANS : OPUS PER MULTOS REPRENANT DE SON AUTORITÉ M'RIVÉE ANNOS PRATERMI:SSUM (QUID DUCI CET OUVRAGE EGREGIO CONVENIENTIBUS!) AUCTORITATE INTERROMPU PENDANT DE NOMBREUSES ANNÉES PROMOVENS, EXEMPLO STIMULANS EXCITANT LES CITOYENS PAR SON EXEMPLE MUNIFICÉNTIA FOVENS. ET LES AIDANT DE SA MUNIFICENCE. DIE NOVEMBRIS XV, A MDCCCXXVII LE 15 NOVEMBRE 1827 GEORGIO IV, BRITANNIARUM REGE, | GEORGE IV ÉTANT ROI D'ANGLETERRE

Nous ne ferons pas ici l'éloge de ce latin, que l'on pourrait qualifier d'une certaine façon; mais enfin, tel qu'il est, il prouve que les Canadiens ont le respect du courage.

Il faut également visiter, à Québec, le séminaire et l’université de Laval, dont les bâtiments sont du grand style du xvu siècle, II y a une chapelle et un musée où l’on montre aux touristes certains bons tableaux des écoles italienne et française : des Philippe de Champagne authentiques, un Van Dyck contesté et de charmants portraits de Marie Leczinska et de Mesdames, filles de Louis XV, par Boucher et Vanloo.

L'université et le séminaire de Laval sont riches : ils se soutiennent l'un par l'autre

N'oublions pas la magnifique cathédrale, qui est certainement un des édifices les plus importants du Canada.

C'est au pied de ce monument que se tient le marché en plein air dans toutes les saisons. En été, l'on trouve dans les stalles des marchandes, — dont le chef est invariablement couvert d'un chapeau de paille, — tous les légumes possibles et des panier: d'écerce tressée, remplis de myrtiles, de fraises et de framboises. Les myrtiles — que l'on nomme les bleuets au Canada — sont très goûtés par les amateurs.

En visitant les fortifications du château fort, on ne peut s'empêcher de déplorer l'abandon de cette place : le drapeau anglais flotte bien au sommet de la citadelle, mais les murailles sont couvertes de mousse et de parietaires; çà et là un canon rouillé e.t horizontalement couché sur son affût; et si, deux fois par jour, au lever et au coucher du soleil, on ne tirait as ua coup de pierrier, on oublierait facilement qu'il y a là un donjon qui fut témoin d: i cureuses attaques et de sérieuses défenses.

Autrefois les highlanders venaient en garnison à Québec : ils ont été remplacés par des volontaires. Plus de fêtes, comme autrefois sous la domination française. Les habitants sont calmes et placides plus que dans toute autre ville américaine. On se sent isolé à Québec comme on l'est à Londres ou à Berlin, et l’on y éprouve des accès de spleen irrésistibles.

La rue de Breakneck — Casse-cou — est une de celles que l'on montre aux étrangers. Ce nom est très spirituellement attribué à une sorte de passage montueux, une sorte d'échelle dont les rayons sont des dalles de pierre très glissantes, le long desquelles les boutiques de cordonniers et de bottiers sont nombreuses. La plupart de ces négociants travaillent sur le pas de leur porte et se livrent à des conversations oiseuses entre eux et les passants.

Le soir venu, cette promenade de Durham, dont nous avons déjà parlé, se peuple peu à peu, et la foule vague de ci de là, sur le bord de la terrasse, le long des jardins et vers les bosquets de la place d'Armes. Les dames ont fait toilette, et les gentlemen, oublieux de leurs affaires, causent avec gaieté et papillonnent au milieu de leurs parents et amis, Cela dure jusqu'au moment où l'obscurité se fait : chacun rentre alors chez soi, et à neuf heures, quand le canon tonne et annonce le couvre-feu, les habitants se mettent au lit. C'est l'usage dans cette cité puritaine e* l'on y faillit rarement.

La population de Québec est d'environ 60,000 âmes; son commerce principal est celui des bois, et l'on fait dans ce genre des affaires pour plus de six millions de dollars par an. La construction des navires est considérable, et le marché des grains compte parmi les meilleurs de l'Amérique du Nord.

Le lendemain de cette journée passée à Québec, le touriste monte, dès le matin, dans une calèche de louage et se rend à Montmorency : seize milles de distance aller et retour. Cette voiture a la forme d'une énorme cuiller montée sur des roues. Le cocher s’assied à la pointe et le voyageur dans l’intérieur. On traverse la rivière Saint-Charles sur le pont de Dorchester, et l'on suit une route macadamisée des deux côtés de laquelle le paysage est charmant et enjolivé, de ci de là, par des résidences de riches bourgeois, On parvient ainsi au village indien que l'on appelle Beauport, composé de vieilles maisons sans style et dénuées de pittoresque. Le chemin passe ensuite entre des marécages couverts de fleurs odoriférantes, et aboutit aux chutes d'eau de Montmorency, qui sont très belles et dont l'aspect est réellement imposant. Pendant la saison d'hiver l’eau se transforme en glace et les blocs solidifiés sont si remarquables, si originaux que les Canadiens, montés dans leurs tobogins — traîneaux, — se rendent en foule en cet endroit, comme ils le feraient à une partie de plaisir, dans le but de contempler ce spectacle et pour s'amuser à des glissades.

Il ne faut pas s'imaginer que, parce que l'été est torréfiant dans le Canada, l'hiver soit, par conséquent, moins rigoureux, Dès que novembre arrive, les arbres se dépouillent de leurs feuilles, les oiseaux qui annoncent l'hiver émigrent en bandes innombrables. Les voyez-vous passer là-haut dans l'espace éthéré, en triangle, se dirigeant vers des climats plus tempérés? La brise souffle, la mer déferle, les lacs et les fleuves se boursouflent, les « habitants », — c'est-à-dire les Canadiens, — amoncellent le bois et le charbon qui doivent servir aux provisions de chauffage de l'hiver, Ils abritent leurs animaux domestiques, rentrent le grain qui est encore en meule, enterrent les pommes de terre et les pommes dans des silos profonds, sortent de l'armoire les pelleteries qu'ils ont renfermées

LA

au milieu d'aromates et d'herbes parfumées pour'les préserver des mites et des papillons; bref, iis se préparent contre les inclémences de Borée et de l'hiver.

Règle générale, quand le milieu d'octobre arrive, la neige tombe dans le Canada, le thermomètre descend et le froid commence à sévir. Les promenades à picd sont devenues impossibles, et toute communication avec un village voisin, avec la ville prochaine, la villa amie, est désormais interdite, à moins que l'habitant n'ait à sa disposition un séeigh, un fobogin auquel il attellera un cheval harnaché de clochettes, dont l'allure rappellera celle de Pégase... sauf les ailes, dont l'animal n'a malheureusement pas été

pourvu par le Créateur. É

Chaque citadin, chaque fermier huppé dans

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le Canada possède son tobogin, Ce véhicule fait partie des « ustensiles » de sa maison, de sa demeure champêtre, Comment pourrait-il se résigner à vivre seul, loin de ses amis, privé de toute communication? Dès que le besoin s'en fait sentir, dès que l'ennui le gagne, le citoyen canadien fait atteler son traineau et le voilà parti seul ou en compagnie de sa

femme, où de quelques-uns des siens pour se hasarder sur la neige glacée.

Le véhicule part, ou plutôt il vole, emporté par le cheval rapide, excité dans sa course vertigineuse par le bruit des grelots et des sonnettes attachés à son collier et à tout son harnachement, C'est de la joie, c'est du délire. Les voyageurs, bien emmitoufés dans des fourrures, à l'abri de ioute impression glaciale, franchissent des distances énormes. Les voilé arrivés au but 4 leur coûrse, bien accueillis, bien choyés : ils causent de leurs

affaires, de leurs plaisirs e‘, l'estomac lesté de boissons chaudes, punch, thé, vin sucré et

autres, ils remon-

tent dans leur vé-

hicule et retournent

chez eux, charmés d'avoir

ainsi parcouru la plaine recou-

verte de neige. Le cheval rentre à

l'écurie et reçoit double ration, juste

récompense de sa peine et de ses efforts.

LES CHUTES DE MONTMORENCY Qu'elle est douce et calme la nuit de repos

qui s'écoule après cette escapade hivernale!

Le plus grand plaisir des Canadiens, pendant la saison des frimas, c'est de préparer

sur le versant d'une colline, à proximité de leur ferme, une « montagne russe » sur

laquelle ils pourront se livrer aux plaisirs de la glissade sur des traineaux qui seront montés par des dames et dirigés par leurs cavaliers servants.

A cet eflet, on transporte de l’eau sur le sommet du monticule choisi dans ce but; on

fait couler le liquide sur la neige où il se gèle et l'on obtient ainsi une surface plane

net :.«aùt noatees … 4

comme l’est celle d’un Saint-Gobain des mieux réussis. Au jour fiv“ pour la réunion, tous les amis des alentours arrivent au manoir : on commence par déjeuner d'une façon plantureuse, puis on se rend à la montagne russe.

Nous laissons à penser la vie que font ces braves gens. Si la glissade est réussie, on crie bravo aux exécutants; si le /obogin culbute, des rires accueillent cet accident, et cela dure aussi longtemps que les exécutants le veulent. Des boissons généreuses, des sandwiches, des gâteaux sont offerts aux dames et aux parents et amis; et, quand la partie de plaisir est terminée, chacun remonte dans son traineau et songe à rejoindre son home. On s’est, naturellement, donné rendez-vous chez l’un des invités, pour un jour prochain, où la politesse de M. X... sera rendue à lui et à ses amis, et cela dure tant que dure l'hiver.

Ce sont là des plaisirs arcadiens, s’il en fut jamais au monde, et les chalets de Montmoréncy ont souvent été témoins de ces charmants passe-temps de la jeunesse canadienne.

A un quart de lieue des chutes, on va visiter les gradins naturels, sortes de marches d'escalier que la nature a taillées de la façon la plus régulière dans la roche d'une montagne; enfin l'on rentre à Québec très satisfait d’une excursion qui mérite réellement d'être faite,

Le jour suivant, on s'embarque à bord du vapeur qui va au Saguenay. Il y a foule généralement, car les Américains et les Anglais sont très amateurs de ces excursions de plaisir. On se rend d’abord à Salt Water — eau salée — autrement dit à Murray Bay ou Cacouna, station balnéaire fréquentée par les Canadiens. Naturellement on passe devant les, chutes de Montmorency. A cet endroit le Saint-Laurent se sépare en deux, et l'ile que divise le courant d'eau se nomme Orléans. Elle est couverte de pins et de chènes sous l'ombre desquels on remarque des fermes et des villas très bien entretenues. Au delà, le fleuve a atteint une largeur qui ne permet plus de distinguer les deux rives autrement que comme une ligne dans un lointain horizon. Quelques vaisseaux passent lentement à côté de notre steamer; un peu plus loin, une barque de pêcheurs le frôle et nos marins hèlent souvent un vapeur de la ligne Allen venant d'Angleterre et rempli de passagers qui couvrent le pont dans toute son étendue.

Tout en lisant ou bien en rêvant, les heures passent et l'après-midi arrive, Où ne débarque à Murray Bay qu'à ce moment-là de la journée.

Triste plage que celle-là; à part un vaste caravansérail qui donne asile et fournit la nourriture aux baigneurs, à part quelques maisons particulières, tout cet endroit du littoral est désolé, inculte, déboisé. L'arrivée du steamer est le moment le plus gai de la journée pour les «exilés » de Cacouna, Ils attendent les nouvelles, leurs lettres et leurs journaux, voire même quelques amis pour les distraire et éLayer leur solitude, Mais le vapeur dérape : toute la joie s'est éteinte. Il n'y a plus que la mer; le triste, quoique sublime Océan à contempler.

Le soleil s'est couché avant l'heure où le navire qui nous porte parvient à l'embouchure du Saguenay. Le débarquement s'opère à Tadoussac, autre station de bains fréquentée par les Canadiens. Mais là, à part un hôtel peu confortable, on ne trouve que des log-cabins — maisons faites avec des troncs d'arbres superposés, — quelques cahutes, le tout semblable à ce qu'était cette station de la compagnie de la baie d'Hudson il y a un siècle,

On fait escale en cet endroit pendant deux ou trois heures, et les touristes vont visiter

la plus ancienne église de l'Amérique qui est bâtie au nord de Florida. Sauf la vétusté des murs, la richesse du maïtre-autel et deux tableaux médiocres, ce monument n'a rien de très Curieux.

La cloche du steamer sonne, il faut réintégrer le bord; mais les nuages se sont amoncelés, le vent souffle, la pluie tombe, la mer a grossi, et c'est au milieu de la tempête que les passagers pénètrent dans les eaux de la rivière de Saguenay.

On comprend que les premiers marins qui se sont aventurés dans ce courant d’eau mystérieux aient été fortement impressionnés. Tout d'abord ils n'avaient vu que € dangers autour d'eux : récifs très dangereux, tourbillons en entonnoir; mais bientôt ils découvrirent des trésors à conquérir sous la forme de baleines et des cachalots. La moisson fut vite cueillie et les poissons à huile disparurent peu à peu; de nos jours, les radeaux de bois de construction descendent lentement les eaux de Saguenay : un

es

commerce a remplacé l'autre.

Le Saguenay — nommé Pitchitanichetz par les pêcheurs — est formé par le trop-plein des eaux du lac Saint-John, perdu au milieu d'un pays sauvage, à cent trente milles nordouest de Tadoussac. À quelque distance au-dessous du lac, le Saguenay franchit des rochers et forme des cascades pittoresques. La profondeur du lit est insondablé en certains endroits et la couleur des eaux ressemble à celle de l'encre. Les poissons abondent dans ce fleuve rapide, où l’on pèche des saumons, des truites, des esturgeons et des brochets £normes.

On n'arrive que vers le matin au village de Ha Ha Bay, terme de la navigation du Saguenay, où le paysage est moins triste que sur les autres points de la route liquide suivie par le steamer, — Les habitants apportent, pour les vendre, des cerises et des fraises exquises dont ils font commerce avec Québec et Montréal.

Vers midi, habituellement, le vapeur qui a amené les touristes jusqu'à Ha Ha Bay vire de bord pour rentrer à Québec. On voit, en descendant le Saguenay, le paysage que l'on n'a pas pu inspecter pendant la nuit. De hautes montagnes taillées à pic, entre 1esquelles la rivière coule lentement, font croire que ce courant d’eau s'est formé au milieu d'un abime creusé par quelque convulsion volcanique ou un tremblement de terre. Ni d’un côté ni de l’autre du Saguenay, on ne remarque le moindre champ, la plus mince prairie: c'est à peine si quelques sapins rabougris ont pu glisser leurs racines dans les fissures du rocher.

Toute cette partie du Canada est d'un aspect dantesque et chaotique. Les pierres géantes, les cascades qui ressemblent à de vastes déversoirs d’un lac invisible; la solitude de ce coin du globe que les oiseaux ont déserté, que les animaux sauvages semblent fuir, tout est solennel au plus haut degré.

Le navire passe devant Trinity Rock et le cap Eternity. Le premier de ces endroits est ainsi nommé à cause des trois pics qui s'élèvent à la cime de la montagne; quant à l'appellation du second , elle est fort difficile à expliquer.

Nous citerons, en terminant, Point-Noir, l'ile de Saint-Louis, masse gigantesque sans la moindre verdure, et Point-Crepe, où les rochers ressemblent au lit desséché d'une cataracte disparue.

Vers la tombée du jour notre steamer est rentré dans les eaux du Saint-Laurent; la lune brille et illumine la Murray's Bay, On y voit tellement clair que, sur une plage de

sable, l'on montre au touriste un canot indien échoué ou abandonné. Cette excursion sur les deux fleuves du nord de l'Amérique est une des plus intéressantes que puisse faire celui qui veut s'instruire en parcourant le nouveau monde et ajouter une page intéressante à son carnet de souvenirs de voyages,

Si l'on descend jusqu'aux rives de la mer qui sont situées à droite et à gauche de l'embouchure du Saint-Laurent, on se trouve en présence de sites sauvages, déserts, tantôt plats, tantôt hérissés de récifs et de montagnes formant falaises qui remontent ainsi jusqu'au Labrador. Quelques villages, formés de cabanes en pisé et de troncs d'arbres mal équarris, se cachent çà et là dans les anfractuosités des rochers et des vallons; ils sont tous habités par des pêcheurs et... des naufragés. Nous n'affirmerons pas que chaque fois que la tempête sévit, ces misérables ne cherchent à attirer sur leurs côtes dangereuses les navires qui se trouvent exposés dans leur atterrage; mais il est certain que ces « accidents » sont assez fréquents sur les plages inhospitalières du Labrador.

I n'y a pas longtemps encore, en France, les Bretons, dans certaines contrées du Finistère, du côté de Penmarck, se livraient à cet effroyable crime, et, par les nuits où la tempête sévissait en pleine mer, attiraient vers la côte les malheureux marins égarés, à l'aide de signaux qui leur faisaient croire qu'à l'endroit où ces phares se montraient, ils pouvaient trouver un refuge et y attendre la fin de la tourmente pour reprendre leur route. Ils mettaient le cap sur la terre, et la mort était toujours la conséquence fatale de cette confiance irréfléchie,

Les romanciers ont usé et abusé de la narration de ces événements horribles. Le vaisseau, quel que füt son tonnage, était mis en pièces par les récifs, et les épaves devenaient la proie des bardits, auteurs volontaires du sinistre, Quant aux naufragés, s'ils n'étaient pas massacrés ou noyés, ils se voyaient dépouillés non seulement de leurs malles et de tout ce qu'ils avaient pu sauver, mais encore des vêtements dont ils étaient couverts. On voyait souvent des hommes, des femmes, des enfants, se revêtant de paillassons ou d'herbes flétries, marcher jusqu'aux premières maisons qui s'élèvent aux abords de Quimper, pour y trouver un abri, du pain et quelques habits indispensables pour se présenter devant les autorités françaises afin d'obtenir leur rapatriement.

Ces drames terribles se continuent encore sur les rivages du Labrador, et l'on ne comprend pas qu'en plein xix° siècle il existe encore des hommes assez sauvages, assez criminels pour spéculer sur le malheur de leurs semblables et les attirer vers une mort certaine dans le seul but de s'emparer de leurs dépouilles.

Les sauvages qui vivent sur ces plages inhospitalières sont, du reste, le rebut de la société des deux hémisphères, Bon nombre de convicts ont fait élection de domicile dans ce coin du globe, où ils peuvent, loin des yeux vigilants de la police anglaise, commettre des actes infâmes qui, trop souvent, restent impunis.

Un fait entre plusieurs que l'on pourrait citer, à l'appui de nos assertions, donnera une idée exacte de la façon dont procèdent les naufrageurs pour arriver à leurs fins.

Un navire norwégien de deux mille tonneaux, le O/i-Sell, avait quitté la baie de New-York, il y a deux ans, au mois d'octobre, pour se rendre dans les eaux du Groënland et s'y livrer à la pêche de la baleine. Après avoir franchi le détroit qui sépare l'île de Terre-Neuve de la côte du Labrador, par le 5o* de latitude et le 80° de longitude, l'Oli-Sell se trouvait en plein océan, dans le voisinage du cap Charles. Le 13 novembre,

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quoique le vent fût un peu tombé, le temps était devenu menaçant et le navire tamponnait sur les roches des brisants. La houle de l'ouest et les courants portaient à la côte, et le capitaine Adonto était d'avis que, si l'on ne parvenait pas à s'élever au vent, on courait grand risque d'être porté sur les bas-fonds du Labrador. L'O/i-Sell se trouvait alors par le travers du dehors de Belle-lle, et il s'agissait de doubler à tout prix la pointe du cap Charles, opération très difficile par une mer énorme et avec un bâtiment tout à fait dégréé. L'équipage était à bout de forces et il ne fallait plus compter que sur quelques hommes plus dévoués et plus audacieux que les marins ordinaires. six prisonniers qui s'étaient révoltés contre Je capitaine Adonto et avaient été mis aux fers.

Une voie d'eau s'était déclarée qui avait été « aveuglée », puis s'était rouverte et la manœuvre exigeait les bras disponibles de tout l'équipage. Le capitaine regretta amèrement alors d'avoir sévi contre ses hommes, mais il ne songea même pas à les employer.

Vers le soir du second jour qui s'était écoulé depuis le commencement de cette tempête, il devint évident que le navire allait être jeté sur les rochers de la pointe du cap Charles, qui passe, avec juste raison, pour un des points les plus dangereix de la côte. Les officiers essayaient de diriger quelques manœuvres propres à retarder le naufrage, ou du moins à le rendre moins affreux; mais les marins, désespérés et épuisés, obéissaient mal, et il semblait qu'une fatalité poussait le navire à sa perte. On voyait déjà, à travers la brume, les vagues surmontées d’écume blanche qui entourent comme d'un finceul les roches noires du cap Charles. À ce moment-là, les gens de l'O/i-Sell virent courir sur les rochers des lumières qui ressemblaient à une sorte de phare. Dans des parages plus civilisés, on aurait pu attendre des secours, mais le capitaine Adonto éprouvait les plus grandes appréhensions au sujet des habitants de cette plage inhospitalière,. Quoiqu'il connût très bien les atterrages du Labrador, il se demandait s'il n'avait pas été entraîné par le courant et si les feux qu'il apercevait devant lui n'étaient point ceux du port de Saint-John, dans l’île de Terre-Neuve? Tel n'était malheureusement point le cas. Le désir du pillage avait amené sur la côte du Labrador tous les misérables d'un village voisin, qui se tenaient embusqués au milieu des rochers, comme des oiseaux de proie prêts à se jeter sur le navire que la mer allait jeter sur les rochers et mettre à leur merci. La tempête leur amenait un butin assuré et ils cherchaient à hâter la catastrophe en promenant sur la falaise des lanternes afin de laisser croire au navire hollandais qu'il avait près de lui un autre vaisseau se défendant aussi contre les attaques de la tempête.

Toute cette scélératesse était d’ailleurs superflue, car l'O/i-Sell n'en était pas à choisir sa route, II ne gouvernait plus et arrivait fatalement sur la triple ceinture d'écueils qui défend la côte canadienne. Sa perte n'était qu'une question de temps. Dans l'entrepont, la scène était épouvantable; les six matelots mis aux fers étaient oubliés à fond de cale et les imprécations, les blasphèmes, les cris de douleur se croisaient dans cet étroit espace. Deux parmi ces misérables avaient réussi à briser leurs fers et cherchaient à enfoncer là porte de ce cul de basse-fosse. :

Un choc épouvantable ébranla tout à coup l'Oli-Sell, qui venait de talonner et qui se coucha sur le flanc à bâbord. Des hurlements terribles dominaient le bruit de la tempête. Les six condamnés, roulés les uns sur les autres, se ruaient vers la porte pour tâcher de fuir : la mer entrait déjà par un sabord défoncé; la dernière heure était venue. L'ouverture du fond de cale céda enfin sous les efforts des prisonniers, qui se précipitèrent pêle-

mêle sur le pont du navire. Leur apparition ne fut pas même remarquée. Les matelots, accrochés aux agrès, tâchaient de résister aux attaques furieuses de la mer, qui déferlait sur l'Oli-Sell. Le capitaine et ses officiers réfugiés sur la dunette essayaient encore de commander, mais leur voix se perdait dans la tempête. C'était le moment terrible où toute discipline disparait, où chacun pense à son propre salut, Les vagues immenses qui balayaient le pont enlevaient quelques grains de la grappe humaine suspendue aux cordages. Certains, — les plus braves, — cherchaient autour d'eux un espare, une cage à poules, afin de s'y attacher et gagner la terre.

Le navire avait touché sur une roche, à quelques encablures de la côte; il était évident qu'avant une heure, la mer l'aurait complètement démoli.

Tandis que ceci se passait à bord de l'Oli-Sell, des hommes vêtus de peaux de bêtes, dont le chef était recouvert de longs cheveux retombant sur leurs épaules et de grands chapeaux goudronnés, couraient comme des démons sur la grève. Des femmes déguenillées, portant des falots, se ruaient vers la mer et remontaient vers la falaise : on eût dit quelque sabbat mené par des sorciers, ‘

Le premier marin que le ressac jeta sur la côte était un solide gaillard : cramponné à une bille de sapin, il avait avalé de l'eau salée et se trouvait évanoui. Il fut réveillé de cette torpeur par des ongles crochus enfoncés dans ses chairs meurtries et des mains avides cherchant à arracher les lambeaux de vêtements qui le couvraient. Les naufrageurs croyaient dépouiller un cadavre; mais quand ce marin jeta un cri, les oiseaux de proie s'enfuirent; mais bientôt ils revinrent à la charge le bâton levé, le couteau prèt à frapper.

Ce brave homme était disposé à se défendre, mais eût-il résisté à une vingtaine de bandits? Ceux-ci, par bonheur pour lui, lui enjoignirent de s'éloigner, en lui promettant que s'il s'en allait, on ne lui ferait pas de mal. On eût pu © voir, un moment après, s'avancer en trébuchant et se hisser sur un rocher du haut duquel il assista au hideux spectacle de ces sauvages, arrachant les vêtements et volant les bijoux des morts que la mer rejetait sur le sable. De tout l'équipage, personne ne‘paraissait avoir échappé à la catastrophe, et quand le jour se fit— un jour de Labrador — brumeux et terne, la lumière n'éclaira que des cadavres,

La troupe de ces misérables s'était recrutée de quelques horribles mégères qui avaient amené par le licou des chevaux à longs poils, maigres et malpropres, qu’on aurait dit créés pour porter des sorcières à un rendez-vous diabolique. Le butin fut empilé dans de vastes paniers que les rosses furent chargées de porter.

Au moment où le hideux cortège allait se mettre en route, un homme essoufflé arriva qui annonça aux naufrageurs qu'un détachement de troupes régulières à cheval s'avançait vers la côte et que tous couraïent le risque d'être cernés avant d'arriver au village où ils résidaient.

La situation était critique. La loi est formelle au Canada : tout naufrageur est pendu haut et court. Il s'agissait de ne pas être trahi et de passer aux yeux des soldats pour de braves pêcheurs qui revenaient de la mer et en rapportaient du poisson. Les naufrageurs se hätèrent de ramasser du goëmon, ils en couvrirent les paniers de façon à cacher leur pillage. S'adressant ensuite au matelot qui se tenait sur la roche, ils le firent descendre, le forcèrent à recouvrir ses épaules d'un caban et de poser un chapeau de toile cirée sur sa tête. Cela fait, ils s’avancèrent vers la falaise, dont ils gravirent le sentier, entraînant avec eux le marin de l'Ofi-Sell, Au moment où ils débouchaient sur la cime de la montagne.

les naufrageurs aperçurent devant eux un escadron de dragons du Canada qui s'avançaient à leur rencontre. Ceux-ci sommèrent,les forbans de répondre à diverses questions. Le capitaine voulut savoir d'où ils venaient, ce qu'ils faisaient, s'ils avaient de la contrebande. Les naufrageurs satisfirent à cet interrogatoire et on leur permit de passer.

Mais au moment où le matelot se vit à portée de la troupe des soldats, il se jeta d'un bond au milieu d'eux, leur demandant aide et secours.

Le chef des naufrageurs eût voulu prévenir cette conversion, il n'en eut pas le temps : il cria à ses gens de se sauver comme il leur en donnait l'exemple, mais les chevaux mal nourris de ces coquins ne pouvaient rivaliser avec la vitesse de ceux des dragons. Il y eut un sauve-qui-peut général.

Les dragons de la reine coururent sus aux fuyards et s'emparèrent du plus grand nombre, Les femmes demandèrent merci et implorèrent les vainqueurs de cette « course pour la vie». Elles furent réunies en groupe et conduites avec les autres prisonniers au fort le plus voisin, où leur procès fut fait en peu de temps. Les chefs furent condamnés à être pendus: les autres, y compris Jes femmes, envoyés dans les pénitenciers du pays, ont été soumis aux travaux forcés.

Le pauvre marin de l'Oli-Sell, après s'être remis de ses fatigues, demanda à être rapatrié, Il revint seul de tous les homme: de son navire dans son pays natal.

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