‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 31 sur 211 · IX PP SR PORT · texte numérisé non relu

IX PP SR PORT

GX LE NIAGARA

D EUX compagnies rivales de chemins de fer : « le Pensylvania road

Erie » et le « New York Central and Hudson River », se font une mutuelle concurrence pour conduire le voyageur de New-York aux chutes du Niagara. Cela coûte cinq dollars — vingt-cinq francs et, moyennant cette somme, on parcourt 442 milles, près de 600 kilomètres. Ce n'est pas un prix élevé, si LE FER À CHEVAL € HORSE SHOE l'on songe surtout à la valeur de l'argent monnayé ou papier fiduciaire, qui est, en Amérique, infiniment supérieur au taux de l'Europe.

Pour se rendre de la Cité-Empire au Niagara, on traverse les vallées pittoresques du Delaware et du Susquehanna et l'on monte sur une pente peu marquée jusqu'au village que l’on appelle « Summit », situé à 1,360 pieds au-dessus du niveau de la mer. La route ferrée s'est frayé ensuite un passage le long du rivage des deux courants d’eau qui coulent entre des collines élevées, tapissées d'arbres verts et touflus. A travers les éclaircies, on aperçoit tantôt une cabane, tantôt quelques maisons de plaisance, crépies à la chaux et ornées de volets verts,

Moelleusement assis dans le « drawing car » — salon — d'un wagon Pullmann, on peut suivre du regard les méandres de te long ruban que parcourt la machine à vapeur, tout en lisant des journaux ou en savourant des glaces exquises, conservées dans des boîtes métalliques. On traverse Buffalo, — dont nous parlerons plus tard, — et par un embranchement établi à cet endroit du parcours, on se rend en une demi-heure au célèbre Niagara.

Si l'on est parti de Montréal, c'est encore par ce même embranchement que le touriste parviendra aux chutes.

C'est généralement vers onze heures du soir, par une combinaison complotée entre les directeurs des compagnies des chemins de fer et les hôteliers qui attendent les voyageurs, que l'on entre dans un de ces établissements pour se reposer des fatigues d'une longue excursion. On soupe et l'on s'endort au bruit d'un grondement sourd qui rappelie celui d'une canonnade incessante, et dès que l'aube parait, généralement, à moins que l'on ne soit l'être le plus paresseux du monde, on se fait indiquer le chemin qui conduit aux chutes.

Nos lecteurs voudront bien nous suivre : nous nous chargerons de les guider comme personne au monde.

Nous allons visiter l'une des merveilles du monde ies plus célèbres, les moins incontestées, Les chutes du Niagara sont réellement, dans leur genre, ce que les monts Himalaya représentent parmi les chaînes de montagnes, Ni les cataractes du Zambèze, ni le saut du Wagogo, dans le centre de l'Afrique, ne peuvent être comparés aux chutes qui sont le parangon de la nature pittoresque des Etats-Unis. Le Niagara est un spectacle sublime. Certainement certaines autres chutes d’eau ont une plus grande élévation et se perdent dans des abimes plus incommensurables ; mais, en aucun pays du monde, on ne peut trouver une aussi vaste nappe de tiquide se précipitant sur une aussi immense étendue de terrain.

En effet, ce sont les eaux de quatre mers intérieures qui, suivant une pente rapide, viennent se précipiter, en passant par le même lit, dans un même précipice, Le territoire sur lequel coulent les eaux qui alimentent ces lacs est de grandeur égale à celui de tout le continent européen, et l'on sait que, presque toutes les rivières qui remplissent le lac Supérieur ont leur lit à plus de 2,000 mètres de distance de cette mer intérieure.

Cette nappe d'eau géante, qui tombe en demi-cercle dans un bassin profond, ne gagnerait donc rien à tomber d'une plus grande élévation. Du reste, cette hauteur est de 1,054 pieds sur le côté américain et de 1,055 sur la rive canadienne, ce qui forme une chute des plus grandioses,

Le seul reproche que l'on puisse faire au Niagara, c'est que les environs, le décor de ses chutes, sont très peu pittoresques. La contrée qui entoure cet abîime aquatique est

plate, comme qui dirait la Beauce, à laquelle elle ressemble fort, car ce ne sont partout que moissons sur pied, müries ou en gerbes. Çà et là des fermes peintes en blanc, ornées de volets verts, des églises aux clochers d'une élégance douteuse, des manufactures fort laides et des moulins sans valeur artistique. Les bois sont absents, et si quelques arbres sont plantés, sur les bords de la cataracte, ils l'ont été par la main des hommes, car ceux qui étaient venus habiter sur ces bords par amour de la nature, où par spéculation, déploraient l'absence du pittoresque dans ce paysage monumental.

On ne peut non plus accorder la moindre velléité de bon goût aux constructions qui se sont groupées en villages autour des chutes du Niagara. Les hôtels eux-mêmes, vastes caravansérails qui donnent asile aux nombreux visiteurs de tous les pays du monde, n'ont pas été entourés de jardins, voire même de pelouses. Ce sont là, ont pensé les architectes, des détails inutiles, des hors-d'œuvre dont on peut se passer.

Le Niagara, — qu'on nous passe cette expression, — est un splendide diamant enchâssé dans du fer. La pierre est brillante, mais le chaton n'a rien de beau.

Les naturalistes qui ont étudié la nature géologique du terrain ont découvert que jadis les chutes de ce canal, qui réunit les eaux du lac Érié à celles du lac Ontario, étaient situées à l'endroit appelé Lewerton. Peu à peu la force du torrent a usé la pierre, assez tendre par elle-même, si bien que la chute s'est opérée dans le coin où elle se trouve actuellemenn.

En admettant que, dans un temps futur, les chutes se trouvassent reportées plus loin, elles deviendraient conséquemment plus élevées et naturellement plus pittoresques.

Le professeur Agassiz, qui a étudié sérieusement la question du Niagara, prétend qu'il y avait autrefois trois ou quatre cataractes à la suite les unes des autres sur le canal de l'Érié à l'Ontario. Une croyance, qui ne manque pas d’une certaine autorité, semblerait indiquer qu'il existe un courant d'eau souterrain sous le lit de la rivière du Niagara, de telle sorte que la moitié du trop plein du lac Érié coule dessus et dessous par égale partie. L'un et l'autre de ces courants d'eau mesurent 100 pieds de profondeur.

En somme, il est indubitable que les chutes du Niagara changeront de place à un moment donné. Tous les spéculateurs qui ont construit dans le voisinage de la cataracte sont tellement convaincus de l'avenir plus où moins prochain de ce cataclysme, qu'ils n'ont rien fait pour l’ornement de leurs habitations. Mieux encore, tous se sont entendus pour faire flèche de tous bois, pour écorcher les touristes au plus près possible de la chair, sans se soucier s'ils crient ou s'ils se plaignent, Cette rapacité empoisonne réellement le plaisir que l'on éprouve en allant contempler ce spectacle, qui n'a rien d'égal au monde.

Le premier Européen qui découvrit le Niagara comprit bien vite que, pour être bien placé en présence de ce spectacle magique, la « stalle » la meilleure était la pointe du Table Rock, sur la rive canadienne, Mais il existe aussi d'autres points de vue très remarquables, d'où l'on peut également embrasser cette merveille de la nature. Depuis la chute du Rocher Table, on a placé à la pointe extrême de la pierre plate, qui 2st encore en cet endroit, un banc rustique servant aux visiteurs pour se tenir assis sans danger et sans crainte de vertige, afin de contempler attentivement le fer à-cheval, l'ile de la Chèvre, la tour Terrapin — la tortue — et enfin l'île de la Lune, dans lesquelles on se rend en passant sur des ponts d'une hardiesse insensée, jetés par des audacieux sur les rapides vertigineux.

Entre l'île de la Chèvre et celle de la Lune, on s'arrête devant une petite chute d'eau que l'on nomme Schlosser.,

C'est de l'autre côté de l'ile de la Lune que se trouve la cataracte américaine. La largeur de toute cette nappe d'eau. franchissant ainsi son « saut de Leucade » est de 4,500 pieds. Les iles de la Chèvre et de la Lune mesurent 1,400 pieds sans tenir compte de la courbe de la double cataracte.

L'impression des visiteurs du Niagara est de diverse nature. Celui-ci s'étonne de la

masse imposante du liquide, celui-là de sa couleur vérdoyante et argentée; l'un s'extasie devant le brouillard ou plutôt la poussière liquide qui l'entoure; l'autre se bouche les oreilles pour ne pas entendre les rugissements de la cataracte. Le fait est que tous sont stupéfaits en présence d'un spectacle complètement inattendu. On a beau rester des heures entières — en admettant que les loueurs de place, les photographes et les spéculateurs vous le permettent, même en payant très cher, on ne se rend point un compte com-

plet des sensations que l'on éprouve. Ce n'est qu'après avoir visité en détail tout ce qu'il

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