LA GROTTE DES VENTS
a pu la vibration et qu'il a réussi à la rendre insensible. Non loin du Suspension Bridge, on trouve l'Elevator, — l'ascenseur, — qui conduit auprès des rapides.
La largeur de la double cataracte, au-dessus du courant qui est immédiatement suivi par la chute d'eau, est de 8,000 pieds. La couleur du liquide au centre de ce tourbillon est presque noire, cela se comprend si l'on songe au creux qui a été formé par la force de la chute.
Non loin du Whirl-pool se trouve un autre « Elevator » appartenant au collège de Veaux, lequel, — grâce au tarif imposé à chaque visiteur qui veut en faire usage, — rapporte assez de bénéfices au chef de cette institution pour qu'il puisse défrayer les dépenses de sa pension.
Le chemin tracé au bas de cet ascenseur circule au milieu d'un amas de roches de toutes sortes, gypse aussi dur que du marbre, granit d'un bleu rosé, à tailles diverses variant en grosseur depuis plusieurs tonnes jusqu'à un quart de livre. Un fait bizarre à signaler, c'est que, du côté américain, les géologues sont d'avis que la pierre est calcaire tandis que, du côté canadien, elle est d’une nature sablonneuse, Tous ces blocs sont couverts d’une mousse épaisse d'un vert sombre, presque noir.
On se trouve en cet endroit au-dessus du tourbillon, dont les éclaboussures arrivent jusqu'au-dessus de la tête. On dirait que l'eau bout et écume. Un amas de branches hachées <’enroule, se déroule, s'enchevêtre de nouveau et disparaît peu à peu au milieu de ce chaudron creusé par la main de la nature. C'est en cet endroit que lon aperçut, — il y a quelques années, — le cadavre de François Abbott, l'ermite de l'ile de la Lune : c'était un amalgame de chairs pétries que l'on eût eu de la peine à reconnaître, lorsqu'on les harponna pour les tirer sur la rive, si le chien de ce pauvre diable, que l'on avait amené en cet endroit, ne se fût mis à lécher ces restes informes en poussant des hurlements sinistres.
Cet homme bizarre, qui était bien connu des touristes, visiteurs annuels des cataractes, ayant voulu prendre son bain quotidien, avait été surpris par une crampe et entrainé par les rapides. On ne retrouva son cadavre que trois jours après dans les conditions ci-dessus rapportées.
A l'endroit appelé le Whirl-pool, la bataille des éléments est réellement effrayante. Les eaux, les vents se ruent les uns contre les autres avec un bruit tonitruant, et dans la saison d'hiver tous les arbres qui couvrent les flancs de la montagne sont couverts de givre qui brise leurs branches lorsque le poids en est trop lourd. Seulement la nature a dessiné mille fantaisies qui rappellent les ornements des verrières de Murano.
En remontant par l'ascenseur du collège de Veaux, on se fait conduire en voiture jusqu'à l'hôtel de la cataracte qui relie la rive américaine à Bath et à Goat Island. De la première de ces deux îles la vue des rapides est cent fois plus belle que vers la rive du Canada, eu égard ar. grand nombre d'ilots couverts de cèdres qui en sont parsemés de tous les côtés. Les eaux se précipitent torrentiellement entre ces méandres divers, et tout ce spectacle danse autour de vous comme les morceaux de verre d'un immense kaléidoscope.
Le meilleur moment pour visiter cet endroit des cataractes, c'est quand il fait nuit, par ua beau clair de lune dont les rayons imitent les eaux de la cataracte et des rapides. La masse de la chute d'eau est presque aussi noire que l'ébène, tandis que sa poudre liquide ressemble à de l'argent impalpable,
Le guide conduit le touriste dans l’île de la Chèvre, transformée en un jardin embaumé par les héliotropes et les roses, dont le sol est très fertile et où des ombrages formés par des bosquets de cèdres et d’ormeaux invitent à la réverie et au doux far niente.
Par malheur, l'avenir de l'île de la Chèvre est très menacé. Dans un temps donné, cette langue de terre sera emportée par les eaux qui, chaque année, chaque mois, chaque jour, taillent de ci, de là, comme le ferait une lime sur du fer.
Dans la saison d'été, ce petit coin du monde est très fréquenté et l'on se plait à voir les mouettes prendre leurs ébats le long des rapides, saisissant au passage un poisson luttant contre le courant qui l’entraine. L'adresse de ces oiseaux est réellement merveilleuse; quelques-uns sont même assez audacieux pour se jeter sur leur proie au moment où elle tombe avec la masse d'eau qui l'emporte.
Du côté gauche se trouve le pont qui aboutit à la tour Terrapin bâtie sur un recher encore très solide, juste au-dessus de la cataracte écumante, On monte avec rapidité les escaliers qui aboutissent au sommet de cette construction, car on a hâte de contempler ce spectacle, qui ne peut être qu'imparfaitement décrit même par la plume la plus habile. On n'aperçoit de là, il est vrai, que la chute du fer à cheval, mais ce que l’on peut admirer du haut de ce belvédère est tellement grandiose, qu'on croit assister à un cataclysme épouvantable dans lequel on va être entrainé. L'arc-en-ciel irradie en face de vous, l’eau en poussière monte du fond de l’abime, comme le ferait un nuage de fumée, et entoure par intermittence cette tour, que l'on dirait à la veille de s'effondrer. On croirait souvent voir des fantômes géants qui se ruent sur vous prêts à vous emporter dans leurs bras impalpables, C'est le sublime de l'horreur!
En descendant de cette tour dangereuse, on revient sur ses pas, du côté de l'île de la Chèvre, où l'on va forcément se reposer des émotions que l’on a subies et prendre quelque liqueur réconfortante, indispensable dans l'état de nervosité où l’on se trouve.
De l'endroit appelé Termination Point, on se rend à l'escalier de Biddle, et, revêtu de nouveau des vêtements soi-disant imperméables, on descend, non sans de grandes difficultés, en bas des rochers, dont la forme creuse est bien plus accentuée que celle que l'on remarque au-dessous de la cataracte canadienne, C'est à cet endroit-là qu'est située la célèbre cave des vents, qui a passé pendant de si longues années pour la grande curiosité du Niagara. L'industrie américaine a déployé là toute son habileté en établissant entre les roches éparses des ponts communiquant entre eux, à l'aide desquels on se rend d'un point à un autre sous la chute d'eau elle-même.
Un guide précède les touristes dans cette excursion aquatique, pendan: laquelle le brouillard pulvérisé les aveugle ou tend à les renverser, tant est grande la force du vent. Si l'on ne se tenait pas à deux mains aux parapets des ponts fragiles, on serait fatalement entrainé, Ces parapets sont en fil de fer tressé en corde.
Rien n'est plus beau que l'aspect des rayons du soleil tamisés par la cataracte et produisant des eflets d'optique dont rien ne peut donner une idée, On se croirait au milieu d'une poussière de diamants impalpables, Par malheur il est impossible de s'arrêter afin de donner un libre cours à son admiration, Du reste, c'est à peine si l'on ose lever la tête, c'est à peine si l'on peut ouvrir les yeux : on se sent entouré d'eau comme si l'on prenait une douche et il est impossible d'entendre une parole, tant fe bruit de la cataracte est épouvantable,
NDANT L HIVER
I faut avoir éprouvé ce plaisir de curiosité pour le comprendre : des éclats inconnus, des mugissements de l'autre monde, sur tous les tons de Ja gamme, dans toutes les clefs du solfège, un orchestre abrutissant, tel est l'ensemble de l'audition du
tumulte sans rival de la chute
du
Niagara, On a cru ouïr des chœurs infernaux, des voix
éplorées, des cris stridents
Cest à n'y pas croire et ‘pourtant Cela existe; mais on peut, en revenant de cette cxcursiIon
de la cave des Vents, se faire une idée de ce que peut être l'enfer de la reli-
gion catholique Non loin de l'escalier de Biddle, on est conduit à l'entrée du pont aboutissant à l'Ile de
la Lune, un petit coin de terrain placé dans une des courbes de la cataracte, C'est là encore
une des promenades fa-
vorites des touristes qui
viennent, pendant l'été, se mettre à l'abri des ardeurs du soleil sous les arbres toujours verts qui y poussent en abondance, On cueille également en cet endroit des fleurs sauvages dont on fait des bouquets
ravissants, Le soir, par un beau clair de lune, le spectacle dont
on jouit au milieu du pont est réellement magnifique; c'est à “MES < 4
cause de ce spectacle même que les Yankees ont donné le nom nn 1)
de « Phæœbé » à cette île du Niagara C'est sur le Niagara qu'il y a une quinzaine d'années, un acro-
bate, nommé Blondin, — que nous avons vu à Paris, l'an dernier, au .
palais Ge l'Industrie, aux Champs-Elysées, tenta, pour la première fois,
la traversée aérienne dont tous les journaux rendirent compte, avec un fracas cent lois plus bruyant que celui de la chute elle-même, A les entendre, le Niagara était vaincu : Blondin, le célèbre, l'incomparable, le divin Blondin était la neuvième merveille
du monde
Nous confessons qu'il fallait de l'audace pour accomplir un pareil tour d'adresse; mais, en admettant que cet Icare de la corde raide eût fait un plongeon, — ce qui était possible, — il n'eût eu que ce qu'il méritait pour avoir osé montrer tant d'outrecuidance. Jamais le proverbe latin : Abyssus abyssum invocat n'eût été mieux appliqué.
Cet intrépide saltimbanque av: t fait tendre, au-dessus du fer-à-cheval, une corde qui était solidement amarrée à deux j atres géantes. Il avait d'abord essayé la solidité de son « fil de chanvre » à l’aide de poids qui roulaient d'un côté à l’autre sur des poulies, comme fait un bac pour traverser une rivière, puis il s'était risqué en se tenant des deux mains.
Une fois ces expériences terminées, des avis dans les journaux, des affiches apposées dans toutes les grandes villes du nord de l'Union avaient appris urbi et orbi que tel jour on verrait au Niagara, — moyennant finance, bien entendu, — le spectacle le plus émouvant, le plus surprenant auquel gentleman où lady eût jamais assisté, Les chemins de fer organisèrent des trains de plaisir, les hôteliers se procurèrent des provisions de bouche suftisantes pour alimenter la foule qu'ils avaient ainsi amorcée : ils louèrent grand nombre de matelas pour héberger leurs hôtes futurs et la spéculation réussit, comme cela devait être, au delà de toute espérance, On évalua à plus de trente mille personnes le nombre de ceux qui arrivèrent la veille de la représentation au Niagara, tant du côté canadien que du côté américain.
Bref, la fête commença : Blondin, en costume de son emploi, pailleté et flambant d'or et d'argent, se hissa jusqu'au sommet du mât en présence d’une foule qui avait payé un dollar pour pénétrer dans les enceintes du sein desquelles on pouvait seulement jouir du spectacle annoncé. La cataracte grondait et écumait, comme si elle eût éprouvé une sourde colère contre l’audacieux qui allait la braver.
Tous les yeux étaient fixés vers le point où l'acrobate se tenait prêt à commencer son expérience, On eût entendu voler une mouche, si la cataracte l'eût permis. |
Blondin, armé de son balancier, fit quelques pas en avant et salua la foule. II avança lentement, sans eflorts, et parvint au bout de vingt minutes de l'autre côté de l'abime. Après s'être reposé un quart d'heure, il revint par le même chemin et son triomphe fut célébré par des hurrahs sans nombre. C'était du délire. Lorsqu'il descendit du haut de son belvédère et mit les pieds sur la terre, on l'emporta sur les épaules jusqu'à l'hôtel voisin, où des libations multiples fétèrent cet audacieux innovateur.
Un mois après, Blondin avait pu lire le récit enthousiaste de son exploit dans tous les journaux du nouveau et du vieux monde.
Il voulut recommencer l'expérience : mais cette fois on le vit passer d'une rive à l'autre, portant devant lui une brouette dans laquelle se trouvaient un réchaud, des œufs, une poêle, un pain, une bouteille de vin et des biscuits. Parvenu au milieu de la course, Blondin fit cuire une omelette qu'il mangea sans en laisser une bribe; il dégusta verre par verre le claret qu'il avait emporté, fit des mouillettes avec ses biscuits et enfin, le repas terminé, acheva sa traversée périlleuse sur la rive du Canada pour revenir, après une pause, vers le côté américain,
Cette fois le délire devint de la folie; on ne parlait plus que de Blondin. La mode s'en mêla : on inventa des chapeaux Blonain, des robes Blondin, etc., etc., et l'acrobate, à l'exemple de Louis XIV, prit pour devise : Quo non ascendam!
Nicolet avait dit : De plus fort en plus fort : Blondin voulut prouver qu'il était plus
sérieux que Nicolet. Il parvint à convaincre un de ses semblables, un homme, un insensé, qui, moyennant finance, consentirait à se laisser brouctter d'un côté à l’autre du Niagara.
Tous ceux qui étaient venus pour assister à cet acte de démence avaient la ferme conviction que Blondin et son partenaire ne sortiraient pas vivants de cette sotte entreprise, Elle réussit pourtant : le grand, l'illustre acrobate revint encore victorieux au point de départ. Cette fois il n'y eut plus de termes assez élogieux pour célébrer la gloire de l'acrobate.
Il traversa l'Océan, alla montrer ses tours de force à Londres, au palais de Cristal, à Paris, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg. A cette heure, nous le croyons à Pékin, d'où il se dirigera vers Yeddo. Blondin pourrait tenter d'escalader le ciel et il l'eût fait s'il eût su à quel endroit de la lune il lui serait possible d'accrocher sa corde. Ce qui nous a fait croire que nous n'exagérons rien, c'est que nous avons vu, sur une de ses malles, cette devise bien connue : Sic itur ad astra.
Bien avant Blondin, vers 1848, un autre fou, nommé, s'il nous en souvient bien, John Turner, avait fait parler de lui en donnant le spectacle à ses concitoyens d'un tour d'audace qui eût mérité un dénoûment moins fatal, Cet homme, excellent nageur, qui traversait, sans être fatigué, toute la baie de New-York de Halles Island à Castle Garden, sur la cime des vagues, paria un soir, dans une taverne de Bowery, où il se trouvait en compagnie de quelques sportsmen, de sauter par-dessus les chutes du Niagara et de se retrouver sain et saut dans la rivière au delà de la cataracte. Tout d'abord on taxa de folie une pareille proposition, mais John Turner ne voulut pas en démordre; il déclara qu'il voulait risquer l'expérience, et, en présence d’une pareille ténacité, les amateurs de gageure acceptèrent le défi, On était au mois de juin et la saison était superbe cette année.
Rendez-vous fut pris pour la semaine suivante. John Turner et ses partners se rendirent au Niagara, escortés par tous les oisifs de la ville de New-York, qui avaient été prévenus par leurs amis et connaissances,
Dès le lendemain, audacieux Turner mit son projet à exécution. Il se déshabilla le long des rapides, à un mètre au-dessus de la grande cataracte, et, ÿ prenant son élan, se jeta dans les tourbillons, On le vit descendre rapidement, entrainé par le courant, et, quand il fut parvenu au bord de la chute, l'anxiété générale fut à son comble : on le crut perdu.
Mais John Turner, en habile nageur, s'était toujours tenu au-dessus de l'eau, si bien que lorsqu'il fut entrainé par la masse géante, au lieu de se laisser immerger par les eaux, il glissa et fut porté en bas, plutôt que roulé et écrasé, Le saut était accompli; il disparut un instant par le poids de son corps, mais cinq secondes à peine s'étaient écoulées qu'il revenait à la surface en regagnant la rive sud de la rivière.
Les hurrahs les plus frénétiques accueillirent ce triomphe John Turner avait gagné son pari.
Il eût bien fait, le malheureux, de ne plus tenter Dieu une seconde fois; mais l'amourpropre, très mal placé en pareille matière, poussa cet insensé à recommencer par trois fois la même expérience, Trois fois encore il réussit; mais la cinquième ce fut autre chose. John Turner disparut , et l'on ne retrouva son corps que vingt jours après, accroché à un tronc d'arbre qui passait dans la rivière. Triste fin d'une triste vie, car Turner était un des hommes de sac et de corde de la ville de New-York.
C'est particulièrement en hiver que l'ile de la Lune est dans toute sa splendeur. Les arbres sont vous recouverts de flocons de givre, de chandelles de glaces, dont les
reflets diamantés, les facettes brillantes étonnent le visiteur et le jettent dans une extase sans fin. La matière congelée assume les formes les plus fantastiques. Ce sont des cactus géants, des palmiers antédiluviens, des animaux, des oiseaux mème, dont aucun naturaliste n'a encore donné la description; c'est le chaos inventé par Gustave Doré,
Quelques audacieux s'aventurent souvent jusqu'aux bords mêmes de l’abime, afin de contempler des colonnes de glace qui s'élèvent du fond jusqu'au sommet de la chute, On dirait un de ces palais des contes des fées, où l'or, l'argent, le lapis, les pierres précieuses, ont contribué à l'élévation d’un monument idéal.
Sous la cataracte, dans la cave des Vents. on se croirait au milieu de la Bolgia décrite par Dante Alighieri, car on trouve comme là des corps humains formés par la glace, lesquels sont faits indubitablement poar rappeler ceux dont parle le poète italien. Il y a même des serpents représentés par la cristallisation qui semblent prêts à sortir de leur sommeil frigorifique pour s'élancer sur les damnés du Bolgia et les étreindre dans leurs replis.
Il est bon d'ajouter ici que, si l'aspect des bizarreries de l'hiver donne un charme de plus aux cataractes du Niagara, la masse des eaux est bien amoindrie, eu égard à la congélation des lacs qui alimentent les chutes; aussi les amateurs de la couleur, de la lumière et du bruit majestueux accourent-ils en été sur les rives du Niagara, tandis que ceux qui préfèrent les formes fantastiques et les horreurs d'une nature entièrement endormie par la mort attendent l'hiver pour entreprendre le voyage. Notre avis est qu'il faut avoir vu le Niagara sous ces deux aspects, lesquels ont chacun un charme infini et une majesté sans égale.
MACKINAC ET BUFFALO
e E qu'il y a de plus curieux à noter sur la frontière nord de l'État de New-York, c'est que tous les établissements que l'on y visite sont de date récente. En quelque endroit que l'on s'arrête, il se trouve quelqu'un pour vous dire : Ce village n'existait pas il ÿ a cinq ou dix ans; voyez, à l'heure actuelle, il y a dix mille âmes agglomérées dans cette vallée où sur cette montagne. En ceflet, toutes les maisons de cette partie du territoire sont de construction nouvelle :
elles ont été faites à la hâte pour la plu LE ROCHER ARCHE, — & ARCH ROCK, »
part et se ressentent de la rapidité de labeur pour ce qui a trait à leur solidité et à leur durée, I va sans dire que la partie historique de ces bordures du lac Ontario et du lac Eric est dénuée de tout intérêt, Aussi le voyageur se lasse-t-il bien vite de l'hôtel où il est descendu, du paysage uniforme qui l'entoure sur les bords de ces grandes masses d'eau douce, de l'invariable drapeau étoilé et de l'écusson que l'oiseau de Jupiter tient dans son bec acéré.
On peut faire la même observation au sujet des établissements de pionniers que l'on rencontre dans le haut du lac Huron et du lac Michigan.
Arrétons-nous d'abord à Buffalo.
La ville, située à l'extrémité du lac Érié, à l'entrée de la rivière du Niagara, est la troisième ville importante de l'État de New-York. Son port, sur le lac, est admirablement situé, et c'est à cet endroit que se s'ouvre le canal de l'Érié, qui joue un rôle si grand dans les transactions commerciales des États du Nord.
Lorsqu'on se promène sur les quais de Buffalo, on ne peut s'empêcher d'admirer l'activité des Yankees, qui déploient en cet endroit toute l'énergie qui leur est propre. On charge, on décharge les bâtiments de tout tonnage, les élévateurs fonctionnent, les navires entrent et sortent du port : c'est un spectacle aussi curieux que celui qu'offrent la rade et les quais de New-York.
A proprement parler, la ville n'a rien de très pittoresque : dans la partie nord seulement, les maisons des gens riches sont assez bien construites; de vastes avenues plantées d'arbres, le long desquelles se trouvent placées les habitations, donnent à ce quartier une apparence de bien-être qui est une réalité, car l'air et la lumière circulent librement pour la plus grande jouissance de ceux qui en profitent.
Pour visiter les méandres du lac Érié et remonter du côté de Mackinac, on s'embarque à Buffalo, et l'on se croirait au milieu d'un océan inconnu, tant les rives sont lointaines, les vagues élevées et clapotantes. C'est à peine si l'on aperçoit sur les rives Duncan et Sheboyan; le steamer vous emporte vers les passes de communication entre le lac Huron et le Michigan aux parages de Bois-Blanc et des récifs de Rond-Point, séjour, — au dire des poètes, — des fées géantes qui ont choisi pour demeure l'ile de Mackinac, dont la réputation date de deux siècles,
I n'y a rien de neuf ni rien de vieux à Mackinac. Le village, bâti au pied de la montagne, est démantelé à cause de sa vétusté. La forteresse qui le domine se trouve dans le mème état. Il reste une seule habitation où demeure un blanc, et encore date-t-elle d'un siècle, Le commerce est nul à Mackinac, à part cependant celui des pelleteries, et c'est à cause de cette stagnation des affaires que le touriste s'imagine, en parcourant le village, errer à travers les rues de la Pompéï du nouveau monde.
En été, si les eaux du lac Huron le permettent, les bateaux à vapeur apportent trois fois par semaine les journaux et les lettres àMackinac; mais la baie de Saginaw est souvent en fureur, le vent souffle avec rage du côté des iles de Thunder Bay, — la baie du Tonnerre, — et la poste se trouve ainsi arrêtée. Dans la saison hivernale, le courrier traverse le pays, emporté par des traîneaux auxquels les hommes attellent des chiens; mais ces moyens de communication sont eux-mêmes peu sûrs, et l'on pourrait voir, en regardant sur les créneaux du fort de Mackinac les lunettes d'approche sonder l'horizon en cherchant à y découvrir Fapproch: du « mail » qui se fait trop attendre.
MACKINAC ET BUFFALO. 147
L'origine de ce nom de Mackinac vient de la langue des aborigènes, qui appelaient cet endroit Mish-il.e Mak'-e-Naw'; son histoire se divise en trois périodes : celle des explorateurs, celle de l'invasion militaire et celle de la venue des commerçants de fourrures. La première a trait aux voyages du P. Marquette, qui y éleva, en 1671, un collège pour l'éducation des jeunes Indiens. À sa mort, on fit à ce missionnaire des funérailles royales, et deux ans après, son corps, porté sur une grande pirogue, revint escorté jusqu'a la mission mère du détroit de Mackinac par une centaine de canots montés par des Indiens. On éleva à cet homme de bien un mausolée façonné par les mains de ses ouailles, près de la petite église en ruines dont il ne reste plus que les fondations; mais il est question de nos jours d'ériger une tombe monumentale à la mémoire de cet « inventeur » du territoire du Michigan.
En 1679, le célèbre voyageur Robert Cavalier de la Salle vint essayer le premier ‘à remonter les lacs, afin de découvrir les sources du Mississipi et descendre le courant d'eau
jusqu'à son embouchure. Il avait fait construire un bateau de soixante tonneaux, — /e Griffon, — sur le lac Erié et vint jeter l'ancre à Mackinac. Les Indiens, au dire de
l'historien Hennepin, étaient dans le plus grand étonnement, car « oncques ils n'avaient encore vu pareille embarcation. »
En 1688, un officier français, le baron de la Houton, vint explorer les passages ct décrivit le commerce des pelleteries.
En 1695, commença la période militaire. Ce fut un M, de la Motte-Cadillac qui vint d'abord jeter les fondements de la ville de Delsort sur le lac Sinclair, qui relie le lac Huron au lac Érié, et s'en alla ensuite construire un fort sur les bords du passage du lac Huron au lac Michigan. Ce fut seulement en septembre 1761 que le poste de Mackinac, ainsi que les autres possessions françaises, fut abandonné, après de nombreuses batailles dans lesquelles les Indiens prirent part tantôt pour les uns, tantôt pour les autres combattants qui s'opposaient à la domination de la Grande-Bretagne.
La conspiration de Pontiac eut lieu en 1763, conspiration ourdie avec audace et mise à exécution avec un courage inouï. Pontiac était un Indien qui marquait parmi les chefs des tribus voisines des lacs: très attaché aux Français, il combina diverses attaques contre les Anglais, maîtres des forts dans ces parages, et s'empara de neuf fortifications sur douze. Tous ces blockhaus furent brülés et anéantis. Pendant bon nombre d'années, la Grande- Bretagne n'osa pas envoyer de troupes dans ces parages; mais, quand la paix eut éte suce avec les Peaux-Rouges, on alla de nouveau rétablir le drapeau anglais sur les territoires nord du Michigan.
C'est pendant la guerre de l'Indépendance que les Américains élevèrent le fort qui existe encore de nosjours dans l'ile de Mackinac. Mais, en 1812 et en 1813, cette place subit de nouvelles attaques de la part des Anglais, qui finirent par l'emporter sur leurs adversaires. Les combats du commodore Perry sont restés aussi célèbres qu'infructueux dans l'histoire nationale.
Le P. Marquette, en 1671, avait fait connaître au monde entier les difficultés qu'il y avait à parcourir les bois sans danger, eu égard aux fureurs des vents qui, après avoir sévi sur le lac Huron, retombaient sur celui du Michigan, et vice versa. Aussi les naufrages ont-ils été fréquents sur cette parti: du territoire de l'Amérique du Nord depuis l'époque où les Européens ont bravé les t:'apètes.
Le Gibraltar des lacs — c'est ainsi que l'on nomme Mackinac — a été le point de ralliement de la Compagnie des fourrures depuis l'année 1688; mais, eu égard aux guerres qui troublèrent ce genre de commerce, on ne peut lui assigner de véritable période de
prospérité qu'à dater du moment où, en 1809, John Jacob Astor, ayant acheté l'aflaire,