R SUNSET — SOLEIL COUCHANT
lant d'un vallon à l'autre. Il crut donc s ètre trompé et se mit de nouveau à marcher, mais la même voix l'appela encore une fois.
Woolf, qui jusque-là avait couru devant son maitre, se rapprocha tout à coup de celui-ci, tenant sa queue entre ses jambes, et poussant un grognement contenu. À cet instant, Rip van Winckle aperçut un homme qui gravissait la montagne,
courbé en deux et poussant devant lui un fardeau qu'il semblait remuer avec peine, Revêtu du costume des vieillards hollandais, ce personnage transportait un barillet apparemment rempli de genièvre, et il priait Rip van Winckle de l'aider à rouler ce tonnelet, Celui-ci ne voulut point refuser un pareil service, et s'approchant de l'inconnu, il lui préta la main. Un fait étrange se passa alors : des coups de tonnerre se firent entendre dans le lointain : mais ces bruits d'orage ne pouvaient effrayer Rip, qui continua à aider le vieillard ils parvinrent enfin, l'un et l’autre, vers une sorte d'amphithéâtre situé au centre de la montagne au milieu duquel se tenaient un grand nombre d'individus habillés d'une façon étrange qui jouaient aux quilles. Tous étaient revêtus de vêtements d'une autre époque : le couteau passé à la ceinture, le Chef couvert de chapeaux aux larges bords, la barbe longue et inculte; c'était une étrange assemblée qui obéissait à un chef dont le costume était plus excentrique encore que celui de ses compagnons.
Ce qui parut incompréhensible à Rip van Winckle, c'est que tous ces gens-là, qui semblaient être réunis dans le seul but de s'amuser, ne desserraient jamais les dents. Les boules seules en roulant sur le sol interrompaient le silence de la nature : on eût dit qu'elles imitaient le tonnerre.
Au moment où Rip et son compagnon arrivaient près de ces étranges personnages, ceux-ci interrempirent leurs jeux : tous regardaient Rip avec des yeux hagards, &t pendant ce temps-là l'homme au barillet remplissai: des flacons avec le liquide contenu dans le récipient. Il signifia brusquement au chasseur complaisant de les distribuer aux joueurs de quilles. Rip obéit, et quand la compagnie eut bu, elle recommença ses ébats silencieux.
Quelle était cette liqueur? Rip voulut la goûter à son tour; il la trouva exquise; il y revint plusieurs fois, à ce point qu'il s'enivra et tomba lourdement sur le sol, où le sommeil s'empara de lui.
Lorsqu'il se réveilla, il se retrouva sous le même arbre et à la même place où il était couché quand il avait entendu les appels du vieux qui roulait le barillet. Le soleil se levait, les oiseaux chantaient sous la feuillée, les aigles volaient dans l'immensité limpide et incommensurable. Rip van Winckle se frotta les yeux et chercha à se rappeler ce qui s'était passé. Il se souvint de tout et se dit à part lui que dame Rip allait le « secouer comme un prunier », lorsqu'il rentrerait au logis.
Il se leva pourtant et chercha son fusil; mais quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il trouve à la place de cette arme, d'ordinaire bien fourbie, un canon couvert de rouille, une platine disloquée et une crosse complètement rongée par la pluie et les ans? Qui lui avait joué le tour d'escamoter son fusil et de lui laisser cette rouillarde à la place?
Rip van Wincke siffla pour appeler Woolf : le bon chien ne répondit point à ces sommations. — Il sera retourné au logis, se dit-il. Soit! Mais je veux visiter, avant de m'en aller, l'endroit où ces hommes étranges jouaient aux boules. Il s'en alla à la découverte; mais il erra en vain de côté et d'autre; jamais il ne put apercevoir la moindre trace du lieu où il avait vu jouer aux quilles.
Rip van Winckle ne s'obstina pas davantage; il redescendit la montagne. Il s'aperçut bientôt que ses jambes fléchissaient sous le poids de son corps. Quelle était la cause de cette fatigue , de ce ralentissement forcé dans sa marche? Le brave homme ne pouvait pas s'en rendre compte. Lorsqu'il descendait le long des flancs de la montagne, il allait encore avec assez de prestesse; mais, dès qu'il lui fallait gravir une côte, escalader une cime
LES MONTS CATSKILLS. 195
plus ou moins ardue, il soufflait, se sentait épuisé et reconnaissait avec douleur que ses pieds n'avaient plus une élasticité suffisante pour se hisser sur lu déclivité où il se trouvait forcément obligé de passer,
La route qu'il eût franchie en deux heures, il mit une journée à la parcourir; bref, après une marche pénible, arriva sur les confins du village où il résidait. Tout d'abord il crut rêver, Ses concitoyens, hommes et femmes, ne portaient plus leur costume habituel, et, chose bizarre, tous le regardaient avec stupeur en portant leur main à leur menton.
Rip van Winckle fit de même et se sentit atterré quand il comprit qu'il avait une barbe très longue, lui qui ne ‘a laissait jamais pousser. Les enfants, qu'il ne reconnaissait point, couraient sur ses pas en se riant de lui. Les chiens aboyaient et cherchaient à lui happer les jambes.
Pauvre Rip van Winckle! plus il avançait, plus il était ahuri; il ne reconnaissait ni les rues, ni les maisons; les noms des habitants gravés sur la plaque de cuivre de la porte lui étaient inconnus, Qu'est-ce que cela voulait dire?
I parvint enfin devant son logis : le toit s'était effondré, la porte se disjoignait, les fenêtres n'avaient plus de vitres. Un chien famélique, qui devait être Woolf, se leva du seuil pour le flairer et retourna se coucher, Enfin, l'habitation était vide.
Rip van Winckle s'arracha à ce spectacle navrant et courut vers la place où se tenaient d'habitude les clients de la taverne du roi Georges HT, La vieille auberge n'existait plus : elle était remplacée par une grande construction, au-devant de laquelle une enseigne apprenait que le maitre de « l'Union Hotel » se nommait Jonathan Doolittle. Au’lieu du portrait du roi d'Angleterre, on voyait celui d’un officier supérieur en costume, au-dessous duquel était écrit ce nom : « Général Washington »
Rip crut d'abord qu'il rêvait, ou bien qu'il s'était trompé de route et qu'il se trouvait dans un village inconnu, où jamais auparavant il n'avait porté ses pas. Cela pouvait bien être ainsi, car il ne s'était jamais éloigné de son pays autrement que pour monter vers les Catskills, où il allait chasser et pêcher, revenant toujours au giron de sa famille. Il n'y avait donc rien d'impossible à ce qu'il eut tourné à droite au lieu de se diriger vers la gauche.
Il fallait donc se renseigner ; c'est ce qu'il y avait de plus simple : c'est pourquoi Rip van Winckle se hasarda à pénétrer dans la nouvelle taverne. Il questionna l'hôtelier sans se nommer et apprit toute une histoire qu'il crut tirée d'un roman.
Le pays n'était plus sous la domination anglaise; une révolution avait eu lieu; les États-Unis étaient formés; tous ceux qu'il avait connus et qu'il désignait à Jonathan Doolittle étaient morts, soit à la guerre, soit par les effets de la maladie ou de la vieillesse.
-- Mais d'où vient, cher monsieur Doolittle, que vous avez changé votre enseigne? Quel est ce général Washington que je ne connais pas, qui a remplacé le roi Georges I?
— Eh! quoi, mon brave homme, vous ne savez pas qui est le général Washington, le héros de la guerre de l'indépendance, le libérateur de la patrie?
— Je l'ignore, répondit benoîtement Rip van Winckle.
— De quel pays venez-vous donc? demanda l'hôtelier,
— Ma foi, j'arrive des Catskills, où je m'étais rendu pour chasser les écureuils.
— Pendant qu'on se battait ici pour chasser les Anglais maudits!
— Chasser. les... Anglais... maudits! répéta Rip. Ma foi, je me perds dans tous ces rébus, Connaissez-vous Rip van Winckle? dit-il enfin à l'hôtelier. ù
— Certainement, répondit celui-ci : le voila étendu là-bas, au pied de cet arbre; regardez.
L'homme désigné se tenait allongé sous un platane : on eût dit un malheureux oubliant sa misère dans le sommeil, ou bien cherchant à se débarrasser des étreintes de l'ivresse.
Rip van Winckle ne comprenait rien à ce que M. Doolittle venait de lui dire : il s'approcha de cet homme à cui l'hôtelier avait donné son nom, le secoua et lui dit qu'il avait à lui parler.
La conversation qui eut lieu entre Rip et l'individu à moitié endormi lui apprit toute la vérité.
C'était bien son fils, vieilli de vingt ans, et paresseux comme lui son père l'avait été, Que signifiait ce mystère? Rip l'apprit enfin de la bouche d'un vieillard qui passait. Il comprit qu'il avait dormi vingt ans et que, pendant ce temps-là, sa femme était morte, son fils avait vieilli, tandis que lui avait été au pouvoir des êtres fantastiques de la montagne.
La fille du vieux Rip van Winckle vivait encore; c'était une grosse gaillarde, très active, mère de trois garçons, dont l'aîné avait déjà dix ans, et le plus jeune quatre ans : trois petits enfants joufflus et bien portants qui examinaient avec stupéfaction le bon vieux à la longue barbe, mais qui se rapprochèrent bien vite de lui quand mistress Roberts leur dit que c'était leur grand-père, La brave femme recueillit le vieillard dans sa maison très confortable; son mari fit un excellent accueil à son beau-père qui revenait de l’autre monde, si bien que le pauvre Rip vécut encore une dizaine d'années.
Le jour de sa mort, un orage épouvantable se déchaina dans les Catskills et l'on entendait de violents éclats de tonnerre dans le lointain, si bien que le pauvre agonisant prononça ces dernières paroles : d
— Îls jouent encore aux boules! les entendez-vous?
On montre la tombe de Rip van Winckle dans le cimetière du village dont il a fait la
célébrité... avec l'aide du romancier Washington Irving, bien entendu.