‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 48 sur 211 · LA CHUTÉ · texte numérisé non relu

LA CHUTÉ

Rien n'est plus attrayant que la contemplation de cette nature grandiose. Il nous souvient avoir, un certain jour, suivi des yeux le sillage d'une voiture qui gravissait les pentes abruptes des Catskills. C'était d'abord un point à peine aussi gros qu'une fourmi, puis, à mesure que le véhicule avançait, il devint de la taille d'un pigeon, puis de celle d'un chat, d'un chien, et enfin au moment où il traversait le pont rustique jeté sur la cascade, il apparut dans toute sa grandeur, et nous le vimes pénétrer à travers bois pour continuer son chemin jusqu'à destination. Cet examen gradué nous avait retenu pendant plus d'une heure et demie, qui nous parut ne durer qu'une minute.

Pendant ce temps-là nous admirions la beauté des nuages courant dans l'espace, nous prêtions l'oreille au bruit assourdissant du Kauterskill et nous tentions follement de compter les soubresauts de l'élément limpide qui bondissait sur les pierres du torrent : ce fut une belle journée qui marqua dans les fastes de notre jeunssse.

Ce rocher que l'on a nommé le « Sunset », — soleil couchant, — parce qu'on y vient contempler la disparition de l'astre du jour, est admirablement situé. On dirait la plateforme d'un château-fort où la margelle d'un vaste amphithéâtre. Le tronc d'un pin élancé se dresse, comme la hampe d'un drapeau, prêt à recevoir l'emblème de la nation américaine pour flotter au gré du vent dans l'espace libre, La montagne, de l’autre côté du précipice et derrière le rocher du « Sunset », se dresse abruptement, et à l'horizon l'on aperçoit, comme un large ruban argenté, la cascade qui tombe dans un abime de verdure. C'est féerique!

D'autre part, les lignes de la montagne du sud et les cimes du High Peak, comme celles de Round Top, se fondent si bien ensemble qu'il est difficile de deviner en quel endroit est le lit du Kauterskill et de ses affluents, Ce que l'on distingue sans difliculté, c'est la cime de la « Montagne du Chasseur », d'où s'élance la cascade qui porte le nom de Hayne.

On ne peut se dispenser, en visitant ces parages, de diriger ses pas du côté des « Cinq Cascades » dont la hauteur est de 40 à 50 pieds environ. Cette chute d'eau va se perdre dans une forèt si épaisse qu'elle parait noire à celui qui la contemple du point le plus élevé, A notre avis, cette dénomination de « Cinq Cascades » n'est point exacte, car l'eau se subdivise en plus de deux ou trois cents chutes, formant un zigzag continuel. Les effets de lumière, quand les nuages courent, sont d'un effet surprenant. On dirait maintefois que la montagne est faite de diamants taillés à facettes, tant les chatoiements de ses pierres éblouissent la vue.

Soudain la scène a changé : la lumière s'est effacée, tout est rentré dans l'ombre : c'est un autre tableau qui produit vraiment autant d'impression que le premier.

Le Stony Clove, une crète imposante, est un des sites les plus sauvages des monts Catskills. On y trouve la fraicheur, même au beau milieu de l'été, voire même de la glace dans les crevasses des roches tombées depuis longues années du haut des pics qui entourent ce glen pittoresque.

Bien souvent, on voit à l'horizon un orage éclater dans ces montagnes, mais bientôt l'arc-en-ciel vient rasséréner le voyageur qui ne savait en quel endroit se réfugier pour éviter la foudre.

La croyance des gens du pays est que les fées ont pris depuis longtemps position de ce territoire enchanté. Il faut donc lire la légende de Kip-van-Winckle par Washington Irving pour comprendre les superstitions de ce pays des montagnes, ‘2 Hartz des États-Unis.

LES MONTS CATSKILLS. 1

Du reste, cette histoire, fort peu connue, mérite bien de trouver sa place dans ce livre, ne füt-ce que pour rompre la monotonie forcée de notre travail descriptif,

Dans un des coins des monts Catskills, s'élevait, il y a deux siècles, un village datant de l'époque de la colonie hollandaise : on le reconnaissait aux maisons qui toutes remontaient à l'époque où Peter Stugvesant gouvernait le pays. Dans une de ces habitations faites de briques rouges importées des Pays-Bas, et dont le toit se términait en pointe, avec un coq de fer pour girouette, vivait un brave homme nommé Rip van Winckle, petit-fils de l'un des héros qui avaient combattu so'is les ordres du gouverneur pour s'emparer du fort de Christiania, Le pauvre Rip n'avait malheureusement pas hérité du courage de ses ancètres; mais sa douceur, sa simplicité, son désir d'être agréable à ses voisins, lui donnaient une grande influence dans tout le terroir : les bonnes femmes du village ne juraient que par lui; elles le consultaient dans les occasions difficiles et le consolaient quand il leur avouait que mistress Rip van Winckle n'était pas d'une amabilité parfaite.

Les enfants du village manifestaient la plus vive joie dès qu'ils voyaient arriver Rip au milieu d'eux, car le brave homme se plaisait à assister à leurs jeux et même à y prendre part, C'est lui qui lançait leurs cerfs-volants, leur apprenait à jouer aux billes et leur racontait mille histoires plus surprenantes les unes que les autres, relatives aux fantômes, aux sorcières et aux Indiens des déserts. Rien n'était plus fréquent que de voir Rip assailli par cette marmaille, qui savait qu'elle pouvait tout se permettre avec un aussi excellent ami.

A tout cela il n'y eût eu rien à dire si Rip avait été un travailleur; mais, hélas! le bon homme haïssait le labeur des champs. S'en aller, armé d'une canne à pêcher, s'asseoir sur un rocher et regarder le torrent couler le long de la montagne, ou bien s'égarer, un fusil sur le dos, en quête de quelques pièces de gibier, telle était l'occupation préférée du pauvre colon, Toutefois, si quelque voisin le priait de lui donner un coup de main, Iip se mettait aussitôt à sa disposition, En un mot, il songeait plus aux autres qu'à lui-même et à sa famille. A l'ertendre, les champs qu'il possédait ne valaient pas la peine qu'on les cultivât. É

Avec un pareil état de choses tout allait à vau-l'eau dans la maison de Rip van Winckle : ses enfants étaient couverts de haillons et l'un d'eux, l'ainé, marchait déjà sur les traces de son père. La situation était si tendue que la femme de cet oisif ne cessait, matin et soir, « d'aboyer » contre lui, et chaque fois que Rip van Winckle rentrait au logis, sa moitié le gourmandait de la belle façon, mais toutes ces criailleries restaient sans effet.

Rip possédait un chien nommé Woolf, qui, à l'exemple de son maitre, était le plus paresseux de tous les animaux du village. La maitresse de la maison prétendait que les « deux faisaient la paire ».

Toutefois, Woolf faisait bonne garde et quand il accompagnait son maitre, il n'eût pas été prudent d'attaquer celui-ci : le chien eût dévoré quiconque aurait cherché noise à Rip van Winckle. Mais qu'importait à dame Rip? Son plaisir était de rosser le bon animal et celui-ci craignait le balai du logis à l'égal d'un fouet.

A mesure que les années s'écoulaient, le ménage de Rip van Winckle s'aigrissait de plus en plus : il avait peu à peu déserté le logis et ne fréquentait plus que les membres d'un cénacle de vicillards qui se réunissaient pour jaser devant la taverne aux armes du roi Georges IE, C'est à cet endroit que venait alors mistress Ris pour relancer son mari, sans

oublier de jeter des poignées de sottises à la face de ses amis, qui le détournaient, disut-elle, de ses devoirs envers sa famille.

Chaque fois que pareille algarade avait lieu, Rip van Winckle, s'emparait de son fusil, siflait son chien et disparaissait au milieu des bois, s'entretenant avec l'animal vigilant, comme il l'eût fait avec un ami, La bonne bête remuait la queue : on eût dit qu'elle comprenait chaque parole désespér 1e son maitre.

Un jour, à la fin de l'automne, Rip s'était aventuré sur une des montagnes les plus escarpées des Catskills, à la poursuite de jolis écureuils qui fuvaient devant lui. Harassé de fatigue, il se jeta sous l'ombre d'un arbre au milieu de l'herbe fraiche et contempla le paysage quise déroulait devant ses yeux.

Au loin l'Hudson coulait comme un ruban d'argent entre ses rivages montucux; à ses pieds, le désert le plus grandiose inspirait son imagination et semblait l'atürer: or, tandis qu'il rêvait ainsi, le soleil descendait à l'horizon, la nuit venait.

Rip van Winckle se dit qu'en rentrant aussi tard chez lui, il allait encore être en butte aux bourrades de sa femme.

Quelle que fût cette appréhension, il se disposa pourtant à reintégrer le logis.

Au moment où 1l se relevait pour partir, ilentendit une voix qui le hélait par son nom. Rip

eut beau regarder autour de lui, il ne vit rien qu'un corbeau vo-

LES MONTS CATSKILLS 19 :

QATAR

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