LE SUSQUEHANNA
E Susquehanna, sans être un de ces courants d’eau exceptionnels, n’en est pas moins L un fleuve très important, dont le paysage pittoresque impressionne à la fois le voyageur et le dessinateur, De sa source à la baie de Chesapeake où se jette le Susquehanna, on n'aperçoit pas de falaises élevées, de rochers menaçants, de grottes béantes à mi-côte; mais on peut à loisir admirer sur le parcours de la route liquide une variété de montagnes et de collines plus ou moins hautes, toutes couvertes d'une superbe végétation, des ravins s’enfonçant dans l'intérieur des terres, où les pins-ombrelles dressent leurs
cimes épaisses. Le fleuve se tord comme un serpent sur toute son étendue, tantôt large ct coulant avec lenteur, tantôt étroit et précipitant sa course, mais toujours gai d'aspect, grâce à un pays agreste, à des fabriques animées et à des horizons toujours nouveaux,
Quelque beau que soit un tableau, il est nécessaire qu'il ait un cadre pour rehausser les couleurs et en faire valoir l'effet, Cette réflexion s'applique au paysage du Susquehanna, dont la teinte argentée reflète les formes brillantes de tout ce qui l'entoure.
Nous n'affirmons point que le fleuve traversant l'État du Delaware offre à la vue une série incessante de points de vue admirables et sans monotonie, Si les parages proches de l'embouchure du fleuve sont plats et sans intérêt, par contre, tout ce qui se trouve situé au delà de Columbia est réellement digne d'être visité. C'est à ce point du territoire que plusieurs chemins de fer formént embranchement et, à partir de cet endroit, la voie ferrée ne forme plus qu'une seule branche se dirigeant vers le nord, en suivant les méandres du fleuve. C’est là qu'on se trouve au pied des montagnes Bleues, ainsi qualifiées pour leurs cimes boisées se perdant dans la nue, assumant une teinte azurée qui se confond avec l'éther. La pensée poétique qui préside d'ordinaire aux baptêmes des sites, des montagnes, des lacs et des fleuves n'a point, relativement à ces aspérités du terrain, été conservée par les géographes. Ceux-là ont préféré garder le nom de Kittatinnie, qui est celui de la langue douce et expressive des Indiens, antiques habitants de ce présent territoire.
La machine à vapeur siffle à la base des montagnes du côté de l’est, et, de la plateformé ou des fenêtres du wagon, le touriste peut, à son aise, admirer la grandeur du panorama qui se déroule devant lui.
A droite, il peut lever les yeux pour mieux voir la hauteur des collines boisées, couvertes de pins élancés, formant baliveaux et dressant leurs têtes touflues à 20 et 30 pieds de haut. L'air manque à ces arbres et ils vont le chercher où ils peuvent le trouver.
Dans le parage où la montagne regarde couler le Susquehanna, la verdure est bien plus remarquable : çà et là des racines géantes ont enlacé la pierre entre leurs grifles hérissées de rugosités, et ces branches ont poussé suivant leur fantaisie, Partout, aux endroits où la terre végétale le permet, des fleurs poussent et s'épanouissent : liserons, vignes vierges, myrtiles, fraises dont les fruits jaunâtres et rubescents égayent la verdure comme autant de boules de corail sur le cou velouté d’une femme au teint bruni.
Sur le côté gauche, le fleuve descend majestueusement vers la mer, limpide, charriant à peine quelques débris de troncs d'arbres que les bûcherons ont laissés échapper de leurs trains de bois. Du milieu du courant surgissent, de temps à autre, des îlots où nul n'a cherché à s'établir, car ils offriraient tout au plus un refuge à une. population de Lilliputiens. En attendant des habitants, ces îles minuscules sont couvertes d'un buisson touflu et entourées de canniers à travers lesquels soupire la brise, sans apprendre rien cependant de désagréable aux passants, comme le faisaient ceux qui avaient poussé à l'endroit où le barbier de Midas avait enfoui son secret.
Le convoi arrive bientôt à Harrisburg, la capita.… politique de l'État de Pensylvanie, où siège la législature, pays très industrieux et manufacturier, dont les horizons sont découpés par les hautes cheminées vomissant une fumée dense et noire.
Harrisburg est bâti sur la rive droite du fleuve: le quai qui borde le rivage se nomine « Pont Street ». Le reste de la ville s'étend au milieu d’une campagne rase qui aboutit au
fond de cette petite plaine, au pied des collines sur lesquelles on commence à élever des maisons.
Au centre de Harrisburg s'élève Brant Hill, sur la partie la plus élevée de laquelle on a bâti le Capitole, Du haut de la colline, le touriste peut examiner à loisir le panorama qui entoure, c'est-à-dire les différents points de vue de la cité, à l'exception cependant du Susquehanna, des ponts qui servent à le franchir et des îles dont nous avons déjà parlé, Celui qui désire ne rien perdre de ce coup d'œil digne d'être contemplé doit gravir l'uscalier qui mène au sommet du Capitole : là seulement il lui sera permis de voir l'ensemble complet du paysage : les clochers qui se dressent au-dessus des maisons, les cheminées des hautes manufactures, et enfin, à l'horizon, le Détroit du chasseur, — Hunters Gap, — entre lequel le Susquehanna s'est creusé un passage. Ces montagnes, qui enserrent le fleuve, se composent de trois étages de rochers, — Ossa sur Pélion, — se découpant sur l'azur dont elles ont assumé la couleur.
Au sortir de cette passe étroite, le fleuve, ne trouvant plus d'obstacles, se jette à droite et à gauche sur le terrain qu'il a envahi et s'avance majestueusement dans la direction du sud. Vis-à-vis d'Harrisburg, le lit du Susquehanna est fort large et, par conséquent, très peu profond. En certains endroits, c'est à peine si l’on compte un pied d’eau, et l’on aperçoit au found les grandes plaques de rocher sur lesquelles passe le fleuve.
A l'une des courbes du courant d'eau, on passe devant le joli village de Fairview, où les citoyens d'Harrisburg vont se promener par compégnies en parties de plaisir, comme on le fait à Saint-Germain ou à Versailles, en France.
Au milieu du fleuve, faisant pendant à une suite d: gracieux cottages peints en blanc, ornés de volets verts, se trouvent trois îles couvertes d'arbres verts, à l'abri desquels les amateurs vont s'asseoir pour y diner en pique-nique. Un autre plaisir très goûté par les Harrisburgeois est de descendre le fleuve sur des baisaux de plaisance à l'heure où le soleil descend à l'horizon, derrière les montagnes qui dressent leurs cimes au delà des îles de Fairview. On jouit alors d'un spectacle unique : les rayons de l’astre brûlant, tamisés à travers les branches des grands sapins, forment de longues traînes d’or tissées d'argent: cette dernière nuance est due au reflet des eaux. C’est superbe, grandiose, féerique. Peu à peu, comme après le bouquet d'un feu d'artifice, tou cet éclat disparaît, Les eaux du Susquehanna redeviennent sombres; la lune a paru à l'horizon et le spectacle change de nature, La teinte du ciel est devenue couleur indigo : les étoiles scintillent. C’est un spectacle que l’on n'oublie pas lorsqu'on l'a contemplé.
Ce Détroit du Chasseur, — Hunter's Gap, — est un des beaux sites des États-Unis. En cet endroit, le fleuve se tortille dans toutes les directions : on dirait une énorme couleuvre se frayant un passage au milieu de buissons élevés. Regardons ! de toutes parts se dressent des montagnes où la verdure cache la roche, ï’eau bouillonne sur les pierres. On dirait qu’elle fume à certaines places, comme la bouilloire placée sur le feu. C'est à cause dé cela que les bûcherons ont surnommé ce passage la Cafetière, — the Kettle, — et rien ne ressemble plus, en eflet, à ce bruit de l'eau en ébullition que le murmure que l'on esitend autour de soi en descendant le fleuve. Certains esprits timorés manifestent un sentiment d'appréhension qui se dissipe lorsqu'on leur a expliqué le mécanisme de ces sons naturels.
Tout à coup on salue au passage le confluent d'u: ruisseau avec le Susquehanna.
Hest-Port