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LA GROTTÉE DES MOUSSES

Les pionniers qui s'étaient cantonnés au delà de la chaîne de Blue Ridge déclarèrent qu'il fallait ramener la frontière à la base de ces montagnes, et tout le territoire indûment

occupé fut délaissé, car on ne pouvait y vivre en sécurité, L'habitation de Depuy, qui passait pour la plus fortifiée, était une sorte de retranchement à la Vauban, ayant à chaque coin un canon à pivot pour tirer dans toutes les directions, C'est chez ce colon que se réunissaient les soldats envoyés par le gouvernement pour protéger le pays. Un rapport qui date de 1758 relate qu'il y avait à cette époque vingt-deux soldats chez ce pionnier résolu à se défendre dans sa propriété et que tout ce monde-là avait pour huit mois de provisions de bouche,

En 1756, la situation était tellement tendue qu'un très grand nombre de colons furent pris d'une terreur folle et déclarèrent qu'ils allaient abandonner la partie, Benjamin Franklin fut dépêché à Bethléem par le gouverneur de la provinces : il organisa une ligne de défense entre Lehigh et Bushkill. Quelque temps après le gouverneur Morgan se rendit lui-même sur les lieux et établit un certain nombre de fortins (blockhouses) — de Shamokint à Susquehanna, et de là à Bushkill.

Ces travaux de défense consistaient en une agglomération de troncs d'arbres plantés les uns près des autres, dont les interstices étaient remplis de terre battue, Une cabane s'élevait aux quatre coins de cette fortification, qui servait de casernement aux soldats et de refuge aux colons qui se croyaient en danger, On comprendra facilement que cet état de choses influait beaucoup sur le moral de tous ces colonisateurs de l'Amérique du Nord, Les incidents de cette vie de fermier et de soldat induisirent plusieurs des visages pâles à se faire justice eux-mêmes et quand, à un certain moment, on donna des primes pour les chevelures arrachées aux ennemis des blancs, ceux-ci firent la chasse à ceux-là comme ils l'auraient déclarée à des loups carnassiers, On les voyait à la piste de la fumée d'un « wigwam » pour se ruër sur ceux qui s'y trouvaient et leur fracasser la tête pour s'emparer de leurs sca/ps.

Le héros de cette guerre entre les Indiens et les Anglais fut un nommé Tadenskund ou Teeduskand. Longtemps il avait vécu au milieu des blancs, qui l’appelaient Honnert John. Les pères moraves lui avaient conféré le baptème et lui donnaient le nom de Gédéon; mais après la fameuse convention de « la Marche », Tadenskund oublia toutes ses promesses et devint un des ennemis les plus acharnés des blancs.

C'est lui qui, venant en 1756 à Easton, pour y représenter quatre tribus des Peaux- Rouges, s'écria d'une voix ferme et en frappant du pied sur le sol:

« Ma nation ne craint pas la guerre : le sol que je foule ici est notre propriété : on nous l'a volé, Oui, c'est un larcin infâme, car nul n'a le droit de s'emparer du bien d'autrui, comme vous l'avez fait, par fraude et par malice infernale. C'est un vol! et tout souverain qui possède un territoire à lui, par delà l'immensité de la mer, n'a pas le droit de s'approprier le sol d'un autre potentat avec lequel il n'a pas eu de contestation et qui a agi de bonne foi, Oui! c'est un vol! »

Tadenskund, dans une autre circonstance, se disant le roi de dix tribus, présenta au gouverneur Morris cinq faisceaux de w#ampum en lui disant à chaque fois qu'il lui en donnait un : « Ceci est pour balayer les épines qui sont accrochées aux jambes du gouverneur; cela pour secouer la poussière qui obscurcit sa vue; ce troisième lui servira à voir plus clair; ce quatrième pourra lui ouvrir les oreilles de façon qu'il puisse entendre avec patience; enfin ce dernier aura le pouvoir de dégager la gorge du gouverneur, afin qu'il puisse s'exprimer clairement. »

Le Water Gap du Delaware passa longtemps pour un désert dangereux, et les voya-

geurs évitaient de se rendre dans son voisinage, à moins qu'ils fussent forcés de suivre la poste indienne. Du reste, ce n'était pas une excursion facile que celle qu'on entreprenait à travers des roches amoncelées et des forêts inextricables,

Un jour cependant, un homme prit la résolution d'explorer complètement cette région montagneuse, Il se nommait Antoine Dutot et avait été un des plus riches planteurs de Saint- Domingue, Obligé de fuir pendant l'insurrection des noirs, il arriva à Philadelphie et renouvela connaissance avec le vieux Stephen Girard, son ancien ami, qui, arrivé depuis nombre d'années aux États-Unis, s'était fixé à Philadelphie, où il dotait son pays adoptif d'un collège splendide, — tout bâti en marbre blanc, — et de plusieurs autres institutions charitables, Girard conseilla à Dutot de visiter les sources du Delaware, Celui-ci partit un matin à cheval avec un guide, également monté sur une bête au pied solide, et les deux hommes se dirigèrent vers les montagnes, chassant en route, se reposant la nuit où ils pouvaient, très souvent à la belle étoile, mangeant, à la grâce de Dieu, quelques provisions qu'ils avaient emportées, Le pays que parcourait Antoine Dutot le ravissait au plus haut degré : amoureux de la belle nature, il trouvait dans ces montagnes des sources du Delaware des points de vue jusqu'alors inconnus pour lui, des sites tellement enchanteurs qu'il était dans le plus grand embarras pour le choix qu'il se proposait de faire,

Ce voyage, qui eût semblé long et pénible pour tout autre, fut pour ce pionnier un enchantement qui ne cessait pas. Il se décida avec peine au retour; mais, du reste, il avait mis dans ses projets de revenir bien vite dans cette solitude où il avait décidé de s'établir, en bénissant son ami Stephen Girard de lui avoir inspiré le conseil de la visiter d'abord pour savoir par lui-même ce qu'il devait faire.

Dutot alla trouver les membres du conseil de l'État qui étaient chargés de -endre les terrains aux pionniers et, après avoir acquis le territoire situé près de l'endroit où se trouve actuellement l'hôtel Kittatinay, il s'y bâtit une maison; car il était convaincu que cette portion du territoire deviendrait le siège d’un commerce important et qu’on y bâtirait tôt ou tard une ville,

Autour de lui se groupèrent bientôt d'autres pionniers qui fondèrent Dutotsville, où l'on montre encore, comme souvenir du premier colon, le marché qui est debout au milieu des maisons. Le chemin public, qui fut tracé et empierré en 1800, traversa la propriété de Dutot, qui demanda et obtint une charte lui octroyant la permission de se faire donner un droit de péage. C'est là que le chemin de fer passe de nos jours. On raconte que ce chemin n'était pas très productif, et que lorsque Dutot disait dans son langage excentrique aux passants : Von leetle tot! — Un petit sou, pour passer! — ceux-ci lui faisaient une révérence et lui répondaient : Bonjour, avant de continuer leur route.

Quelles que fussent ses déconvenues, le bon Français était convaincu que son pays d'adoption serait un jour une terre de Chanaan. Dutot avait reçu une belle éducation; il paraissait même déplacé au milieu des rustres qui l'entouraient. Cet homme, d'un aspect noble, d'un caractère jovial, portait des bas de soie, des souliers à boucles d'argent, des culottes courtes et un habit à la française, sans oublier l'épée au côté, quand il allait présider aux travaux de ses champs. Au-dessus de son logis, une cloche sonnait l’Angelus matin et soir : il avait même un canon devant sa demeure, prêt à faire feu au moment où le premier bateau à vapeur franchirait les eaux du Water Gap, ou quand la locomotive amènerait un convoi sur la voie tracée,

Mais le brave Dutot était depuis dix ans couché dans sa tombe lorsque la machine à vapeur arriva à sa destination. Le canon qu'il avait laissé à ses héritiers servit depuis lors à célébrer la fête du 4 juillet, commémorative de l'indépendance de son pays adoptif. Quant à la cloche de son betfroi, on l'avait reléguée au-dessus de la maison d'école, à Shoadsburg, pour appeler aux heures de la classe les jeunes gens des deux sexes qui devuent jouir des bienfaits de cette civilisation rêvée par le vieux pionnier.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans dire quelques mots de notre compatriote Stephen Girard, dont lé nom est si connu et si honoré à Philadelphie, L'origne de la fortune qu'il a laissée mérite d'être connue. Parü fort jeune de Bordeaux pour les États-Unis, il arriva dans le chef-lieu de la Pensylvanie et, peu à peu, acquit, par son travail et son génie des affaires, des sommes colossales, Lorsqu'il fut devenu archi-millionnaire, il songea à ses frères et sœurs et résolut de retourner en Europe pour les revoir. Mais sa pensée était de cacher à tous la position sociale qu'il avait atteinte. Il se déguisa donc et revétit un costume de pauvre, si bien que, lorsqu'il se présenta dans sa famille, il fut assez mal reçu. Stephen Girard fit de nouvelles avances qui furent repoussées. C’est alors qu'il leva le masque et se montra dans sa ville natale, comme doit le faire un homme qui possède des millions. Ceux qui avaient mal agi avec lui comprirent alors la faute qu'ils avaient commise, mais il était trop tard.

Girard retourna aux Etats-Unis, où sa fortune s'accrut encore et il la consacra tout entière à la fondation d'œuvres de bienfaisance, d'éducation et d'art qui le placèrent un des premiers dans la nomenclature des citoyens que les Philadelphiens honorent et dont le

nom est impérissable dans la grande cité de William Penn.

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