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LE VIEUX PONT DU VISSAHICKON

Et tout le monde marchait ou caracolait, portant des lanternes de couleurs de toutes les formes, Des feux de Bengale éclataient à droite, à gauche, projetant leurs lueurs féeriques sur les maisons pavoisées et le cortège immense. Les pétards faisaient tressauter ceux qui ne s'attendaient pas à ces détonations : les milicièens et leurs musiciens s'avançaient en bon ordre et précédaient les chars des métiers.

Le bruit des acclamations dominait celui de la pyrotechnie et l'empereur du Brésil, accompagné de ses aides de camp, prit grand plaisir à toute cette cérémonie, — quelque peu sauvage, — qui lui rappelait sans doute les jeux de ses peuples de l'Amazone, quoique bien considérablement revus et augmentés.

Ceci se passait entre onze heures du soir et trois heures du matin, la veille du 4 juillet. Le lendemain, ou plutôt le jour même, il y eut une grande cérémonie politique devant l'Independence Hall, — la salle où fut signée la déclaration de la liberté des États-Unis, — pendant laquelle M. Richard Henry Lee, de la Virginie, descendant de l'un des héros de la guerre de 1776, lut le document authentique, suivi de nombreux discours patriotiques et très chaleureux. Le soir même, un feu d'artifice monumental était tiré dans le parc de l'Exposition en présence de plis de 300,000 spectateurs.

Telle a été cette Exposition du centenaire américain, Du 10 mai jusqu'au 10 novembre, 9:910,966 visiteurs ont foulé les gazons de Fairmount sur lequel s'élevaient plus de deux cent Cinquante constructions de toutes les formes, de tous les genres d'architecture.

Ce fut un succès, dirons-nous encore, et la balance des dépenses fut grandement couverte par celle des recettes : ce qui n'arrive pas toujours dans des affaires de ce genre et de cette importance.

Ce chapitre de notre Amérique pittoresque ne serait point complet sans un paragraphe relatif au Wissahickon, charmante rivière qui coule à travers une vallée étroite, entre des rives élevées et couvertes de bois touffus.

C'est un pays sauvage que celui-là, où la main des hommes n'a pas encore porté la hache, quoigre ce coin du territoire pensylvanien soit à peine éloigné de quelques milles de l'une des plus grandes villes du continent américain.

La beauté du paysage du \issahickon est particulièrement remarquable aux endroits où la rivière est sur sur le point de se joindre aux eaux du Schuylkill, A un mille en amont du confluent, le Wissahickon est calme et paisible; mais tout à coup il prend sa course, comme le ferait un torrent déchainé. Il est vrai que ses rivages se sont resserrés, et que les usines de différentes sortes, établies sur les bords, ont voulu soumettre le flot pour les besoins des roues de leurs moulins; mais, la rivière faisant désormais partie du parc de Fairmount, il a été décidé que toutes ces manufactures seraient abattues comme nuisant à l'effet du paysage.

Et cependant le feuillage couvre tellement ces fabriques industrielles qu'il faut parvenir devant leurs murailles pour s'apercevoir qu'elles existent. Les peintres, eux, n'ont pas besoin de demander un guide pour trouver des points de vue qui deviennent des tableaux ravissants, grâce à leur pinceau ou à leur crayon. (

Une route admirablement entretenue a été faite sur les bords du Wissahickon. Elle est bordée d'un côté par les eaux jaillissantes du courant d'eau, de l'autre, par des roches couvertes de feuillages qui abritent les promeneurs à pied ou en voiture contre les ardeurs du soleil. Le « tour du lac » philadelphien est un des plaisirs quotidiens de tous les gens oisifs de la grande ville, Les ponts couverts qui, à nos yeux, déparent si souvent un paysage des États-Unis, si on les compare à nos ponts élégants de l'Europe, semblent à cette place du Wissahickon en parfaite harmonie avec la nature du pays. Il est cependant des exceptions à cette règle locale.

De nombreux restaurants ont été bâtis sur ce chemin hanté par les heureux de Philadelphie.

On montre aux touristes, le long de la rivière, différents endroits qui ont leur légende; un entre autres, près du Log Cabin, — la Cabane de troncs d'arbres, — qui est un puits situé à l'extrémité d'un carrefour, lequel fut creusé, dit-on, il y a cent ans par un nommé Johann Kelpins, que l’on appelait l'Ermite du Wissahickon.

Ce personnage, qui avait fait des études sérieuses à l'Université de Helmstadt, en Allemagne, arriva, — toujours suivant la légende, — en 1694, à Philadelphie avec une centaine de ses coreligionnaires.

Le poète Whillies prétendait que maître Johann Kelpins présidait la fin du monde pour les derniers jours du centenaire, c'est-à-dire en 1700. Il mourut cependant en 1704 dans la retraite qu'il s'était choisie et qu'il avait nommée : la Femme du pays sauvage — the Woman in the wilderness — à l'âge de trente-quatre ans, au moment où il faisait un discours à ses adeptes au milieu de son jardin. Cet original possédait, disait-il, une pierre de sagesse qu'il jeta dans les eaux du Wissahickon, quelques instents avant sa mort : on la chercha vainement et on la cherche encore, sans la retrouver.

Un de ses adeptes dépensa une somme ronde pour détourner à certains endroits le passage du ruisseau et y faire des curages, à l'intention de retrouver ce précieux talisman. Comme pour la pêche des trésors de Kidd, — dont nous avons raconté les phases dans le 1° chapitre de ce livre, —une compagnie fut formée par ces « gogos » religieux, avec l’intention de ne point abandonner l'entreprise sans avoir réussi. Les plongeurs ramassèrent un gros lot de pierres, toutes ressemblant à celles que possédait le prophète de la fin du monde, mais ni les unes ni les autres ne répondaient à l'attente des vrais croyants. Bref, quand on eut exploré le Wissahickon dans tous les sens, il fallut renoncer à ce travail ressemblant

fort à celui des Danaïdes, On avait dépensé plus de 100,000 dollars qui, sans plaisanterie, étaient réellement tombés dans l'eau.

Kelpins pratiquait la science des alchimistes, et les quakers le regardaient avec un certain mépris.

Nous n'oublierons pas dans ce chapitre le cimetière de Laurel Hill, — la colline du Laurier, — enclavée maintenant dans l'enceinte du parc de Fairmount, La partie réservée aux morts est séparée par une muraille. C'est là qu'ont été inhumées les célébrités américaines de Philadelphie et bon nombre de gens devenus illustres dans les arts, la littérature et les sciences,

De l'autre côté de cette nécropole, on en montre une seconde que l'on a nommée le cimetière du West Laure Hill. Les autres « demeures dernières » des morts de la Pensylvanie sont : le monument Cemetery\— ainsi désigné à cause d'un mausolée élevé en l'honneur de Washington et de Lafayette, — le Mount Peace, le Mount Vernon, le Glenwood, le Mount Moriack, le Woodland et le Cathedral Cemetery. Ce dernier est entièrement affecté aux inhumations des catholiques romains. Nous ne comptons pas ici d'autres lieux de sépulture qui sont consacrés à diflérentes sectes et exclusivement réservés à leur destination particulière,

Dans le cimetière de Cathedral Cemetery, où nous nous promenions une après-midi en compagnie de l’un de nos amis d'outre-Océan, nous nous arrêtämes devant une tombe fraichement close, Sur le cippe placé depuis quelques jours sur la terre qui recouvrait les restes mortels d'une jeune femme de la colonie française, M" Mary A.-F..., nous lûmes le sonnet suivant qui peut, sans le déparer, trouver sa place à la fin de ce chapitre. Les vers qui le composent nous prouvent que l'auteur, — le mari de la défunte, — avait autant d'esprit et de talent que de cœur.

Les fleurs s'entr'ouvriront dans l'ombreuse vallée Où la tombe a caché ce qui fit mon bonheur.

Là, près du noir cyprès, symbole de douleur, Le gramen verdira sur la terre foulée.

La lune brillera dans la route lactée;

* De ses pâles rayons l'imposante splendeur Jettera sur les bois, jusqu'en leur profondeur, Le mystère et l'éclat de sa robe argentée.

Les oiseaux chanteront, le soir, dans chaque nid; Leur hymne vers les cieux montera, chant béni! Mais mon cœur reste mort, hélas! sur cette terre.

Celle que j'adorais, Mary, git en ces lieux, Et nul pouvoir humain n'a pu sécher mes yeux, Ni réveiller son corps endormi sous la pierre.

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