‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 98 sur 211 · VUES SUR LE WISSAHICKON · texte numérisé non relu

VUES SUR LE WISSAHICKON

1. L'embouchure de la rivière, — 2, Le vieux pont, — 3. La chute d'eau,

LA JUNIATA

UNCANNON, À L'EMBOUCHURE DE LA JUNIATA,

Es Américains géographes ont pris l'habitude de classer leurs courants d'eau d'après

leur étendue et la plupart s'accordent à refuser le titre de fleuve, voire mème de rivière, à tous Ceux qui n'ont pas au moins un parcours de 1,000 milles. C'est un tort, — que nous redressons en passant, — car un grand nombre de ces affluents sont fort importants et leur beauté riveraine mérite d'être mentionnée.

La Juniata est un des tributaires, — issu de la montagne, — du fleuve Susquehanna et

quoique sa source commence aux environs de Clearfield et que ses eaux se déchargent

dans le Duncannon, — c'est-à-dire après un parcours de 150 milles, — on trouve dans une petite distance des paysages assez ravissants pour qu'on doive en garder le souvenir et en raconter les beautés dans un livre pareil à celui-ci. \

L'embouchure de la Juniata est placée à un mille de distance de Duncannon : c'est une ville qui eût mérité les honneurs d'être chantée par les poètes et d'attirer l'attention de nombreux artistes.

Le village ainsi nommé a été bâti sur le bord de la rivière, au pied de quelques collines qui semblent faire des courbettes respectueuses à la montagne élevée qui se découpe à plusieurs mille pieds dans l'azur du ciel.

Un fait assez curieux, qu’il est bon de signaler aux géologues, c'est que ces collines ne sont point le résultat des chutes de roches ou de terre provenant de la haute montagne : la preuve en est dans leur formation, qui consiste en pierres calcaires, tandis que le géant se compose absolument de roches à sablons.

C'est pour cette raison que les collines de Duncannon sont très cultivées; on y sème du blé et l'on y a planté de la vigne: ces produits rémunèrent amplement des fermiers de leurs soins.

Si l’on jette les yeux sur les hautes montagnes, on les trouvera couvertes de forêts de chênes, de noyers, d'hyckories, d'érables et autres essences de bois dur. A mesure que le touriste monte sur ces cimes étendues, au milieu desquelles la Juniata prend sa source, il se trouve bientôt à l’ombre des pins et des épicéas, tandis qu’à Duncannon, ces arbres sont complètement inconnus. On n'y rencontre pas d’autres essences que celles à feuilles tombant à l’automne.

Nos lecteurs voudront bien nous suivre sur les terres fertiles des collines, où la plus belle moisson de maïs mürit au soleil; nous examinerons ensemble les paysages qui entourent le Susquehanna et la Juniata dans ces parages.

Le premier de ces courants d'eau est très large en cet endroit. Ses eaux profondes et sombres couvrent un lit d'un mille de large et se dirigent en écumant vers Harrisburg. Nous ferons observer que si l’on regarde avec soin les montagnes qui semblent s'opposer au passage du fleuve, on sc demandera comment ce cours d’eau pourra jamais sortir de ces labyrinthes obstructeurs. Ce miracle s'opère cependant, mais il faut que le Susquehanna se livre à des tours et contours qui lasseraient tout autre qu'un fleuve géant comme l'est celui-là.

Jetez la vue de l’autre côté de Duncannon, vous verrez passer, sur le rivage même du Susquehanna, le « Northern central Railway » de la Pensylvanie et le canal qui était autrefois la propriété de l'État, mais qui depuis a été acquis par la route de la Pensylvanie.

Ces deux voies de communication sont placées à la base d’une superbe montagne couverte d'une forêt verdoyante, à l'exception toutefois de certaines places où la roche est dénudée; on dirait une sorte de tuf volcanique, mais, quelle qu'elle soit, cette cime accidentée est fort pittoresque, et l'on se demande d'en bas quel est l'audacieux pouvant risquer l'ascension et la descente de ce pic ardu qui semble défier le ciel.

Rien n'est pourtant plus facile. L'épaisseur du bois empêche que l'on aperçoive des terrassements naturels qu'on dirait cependant tracés par la main des hommes. Le nom donné par les Américains à cette masse imposante est celui de Montagnes Bleues, — Blue Mountains, — mais les géographes leur ont conservé l'appellation indienne qui est celle de

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Kittatiny. Derrière ces monts majestueux on en aperçoit encore un autre aussi grandiose, et c'est entre ces deux bosses géantes qu'on a jeté le pont sur lequel passent les attelages des bateaux qui se rendent du Susquehanna dans la Juniata, c'est-à-dire à l'embouchure même des deux affluents.

Cette embouchure n'est pas très large si on la compare à l'étendue horizontale du grand fleuve, mais le lit en est plus profond et les eaux de la Juniata offrent aux yeux une couleur bleue indigo qui a son caractère.

Certains poètes du terroir ont pris plaisir à célébrer les beautés du paysage et la mansuétude du courant d'eau. Rien n'est plus vrai s'il s'agit de l'époque de la saison chaude, mais quand les pluies tombent au printemps et à l'automne, lorsque les neiges fondent aux premiers effluves de la chaleur du renouveau, la rivière devient torrent et emporte tout sur son passage. On en a pour preuve quatre énormes piles d'un pont déraciné il y a nombre d'années, ,

Du reste, un fait bien connu, c'est que la Juniata ne peut pas laisser debout les constructions qu'on jette d'un côté à l'autre de ses rivages. Chaque printemps, ces ponts disparaissent comme une plume entrainés par les flots azurés qui se jettent dans le Susquehanna.

Du reste, les habitants des bords de ce fleuve savent bien vite ce quise passe plus haut. Lorsqu'à Harrisburg on voit les ondes devenir plus claires, c'est la preuve évidente que la Juniata a considérablement grossi. On s'aperçoit de cette crue jusqu'à Huntingdon. L'on trouve, en descendant la Juniata, un terrain d'alluvion placé sur la gauche lequel cache en partie l'embouchure de la rivière. Mais il n'en est pas de mème sur le parcours du Susquehanna, qui monte jusqu'au pied des collines et couvre les plages de ses ondes écumantes,

Le touriste qui suit les rivages de la Juniata en longeant toujours le canal, parcourt, pendant quelques lieues, un terrain plat ét uni. La rivière n'est point large, mais par contre elle est profonde et l'on assure qu'elle est très poissonneuse. On peut s'en convaincre après quelques minutes d'observation, lorsqu'on aperçoit d'énormes spécimens de la gent écaillée s'élancer au-dessus de l'eau pour happer les insectes qui voltigent à la surface.

Lorsqu'on approche de Perryville, le courant est obstrué par de nombreux îlots couverts de verdure. Les arbres sont si touflus que leurs branches plongent dans l’eau. Les vignes sauvages croissent de tous les côtés et les fleurs diaprent les prairies et les buissons entremélés aux fougères et aux ronces de toute$ sortes. On fait remarquer aux visiteurs dans les parties basses de ces îles des mousses d'une espèce particulière et des roseaux qui assument une couleur orange disposée circulairement autour de la tige.

Certains de ces ilots sont assez vastes et très fréquentés par les belles dames et les galantins du pays qui viennent là, en partie de pique-nique, cueillir des müres et autres nombreux comestibles agrestes qui font partie du dessert et sont mangés sur place. En somme, les « îles Moussues » — Moss Islands, — ont leurs charmes particuliers que nous sommes bien loin de trouver exagirés.

Aux abords de Perryville, l'on se trouve à la base de hautes montagnes qui semblent prêtes à écraser le passant, non point qu'il y ait danger de s'aventurer par là, mais parce que l'imagination fait souvent croire à un péril qui n'existe pas. À droite, une muraille géante se dresse à pic, surmontée d'un petit sentier que l'on dirait façonné par les mains

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d'un maçon, Sur la gauche les montagnes semblent étre enfilées Faune à côté de Faritre comme une rangée d'aga tes monumentales ! on dirait qu'elle , sont toutes de forme triangulaire: une ravine est placée entre chacune d'elles et l'on y trouve des arbres de très haute futaie, au picd desquels des herbes Crois= sent avec une CHCrTHIC Sali= vase

Les cerfs se plaisent dans ces parages et les ours noirs ont fait election de domicile sur les hauteurs. Mais ce n'est point chose facile que la Chasse de ces animaux : il est indispensable pour les voir par corps d'habiter une plaine voisine des forèts et de fréquenter souvent Pinté rieur des bois,

L'ours noir, — ursus ame- MICŒNUS , quoique d'une apparence lourde et gauche, n en est pas Moins UN ani mal fort actif, très agile, et sa force aussi bien que son courage Sont FénomHnnacCs SU tout le continent du nouveau monde, Pouréviterles pour suites de ses ennemis, les Indiens et les blancs, cet animal sait supporter les plus vrandes fatigucs et les privations les plus dures, A Pexemple des cerfs et des daims, l'ours noir change

dé Canton suivant la saison,

afin de se procurer sa nour-

Li 1LANDHI bh LA IATA, PRES DK FRHRVV: '

riture, Pendant l'hiver il se

retire dans les endroits les plus inaccessibles, loin des poursuites des hommes, mais, lors que

le printemps reparait, on le voit revenir le long des lacs de peu d'étendue, près desquels il établit ses quartiers d'été, Itrouve dans ces parages des racines savoureuses et des plantes gonflées de sève à l'aide desquelles il attend la saison où mürissent les fruits. Mais, avant cette époque, quand la chaleur est devenue suflocante, il s'enfonce au milieu des marécages ct passe tout son temps à se vautrer dans la fange, Sa subsistance se compose alors d'écre-

visses, de grenouilles, de serpents, de racines; seulement, quand il est par trop affamé, il se jette sur un marcassin sauvage ou un veau qui passent à sa portée Gare aussi aux plantations de maïs qu'il rencontrera sur son passage! il les ravagera pour le plaisir de mal faire.

Nous croyons intéresser nos lecteurs en plaçant ici le récit d’une chasse à laquelle nous avons assisté,

Certaine nuit d'octobre nous dormions sous le toit d'un de nos amis, près de Perryville, lorsqu'un nègre pénétra dans notre chambre, porteur d'un billet que son maître venait de recevoir et qu'il nous communiquait. Un ami du planteur, notre hôte, le prévenait que plusieurs ours noirs étaient venus ravager ses plantations et il le priait de l'aider à les tuer. Il s'agissait de se mettre en route sur-le-champ. Nous ne fimes point les paresseux et un quart d'heure après, nous partions, à cheval, suivis de quatre nègres également montés sur des bidets qui leur appartenaient en toute propriété, comme c'était l'usage avant 1866.

Nous primes au plus Court pour arriver à la plantation du voisin; mais la nuit n'était favorable, ni pour la promenade, ni pour la chasse, car une pluie fine et pénétrante tombait depuis dix heures du soir, et l'atmosphère était étouffante. Quels que fussent ces inconvénients, à peine étions-nous parvenus au but de notre course que le maitre de la plantation, — lequel nous attendait sous la véranda de son logis, — nous adressa des remerciements au sujet de notre exactitude : il nous engagea à le suivre au plus tôt. Nous étions quatre chasseurs munis de fusils, et notre suite se composait de six nègres et d'une meute de chiens de toutes races.

En nous acheminant vers le champ où les ours étaient occupés à la destruction du maïs, ce bon planteur de la Caroline nous apprit qu'il y avait cinq animaux dans sa propriété, et il fut décidé qu’on les attaquerait tous à la fois en se portant vers le centre du champ et en poussant des cris pour les etfrayer et les forcer à se réfugier sur les arbres verts, qui se trouvaient en quantité dans l'enceinte.

Notre plan réussit, et nous entendimes bientôt les bêtes sauvages qui se hissaient sur les branches, dont quelques-unes se rompaient sous leurs efforts. On alluma promptenent un grand feu et, grâce aux lueurs qui s'en détachèrent, nous aperçümes d'abord deux animaux blottis entre le tronc et une grosse branche. On en abattit deux sans trop de difficulté, C’étaient deux oursons de taille moyenne, qui furent achevés par les chiens.

Nous n'avions qu'un seul but, celui de nous amuser à cette chasse, et l’un de nous ayant trouvé un troisième ours, qui, selon toute apparence, devait être la mère de nos premières victimes, juché sur un hickory, nous ordonnâmes aux nègres de couper l'arbre à la base. Ce n'était pas chose facile, car le bois était fort dur.

En attendant le moment propice, nous nous tenions sur nos gardes, prêtant l'oreille aux efforts des bûcherons. Enfin, l'arbre vacilla; il tenait à peine par quelques fibres, quand tout à coup il se pencha à gauche et tomba sur le sol, avec une telle violence, que l'ourse, en arrivant par terre, y resta quelques instants étourdie.

Au même instant, les chiens se ruèrent sur la bête, la coiffant tour à tour, sans se rebuter des houspillements qu'ils recevaient. Nous nous tenions tous à cheval, enserrant l'animal dans un cercle, prèts à faire feu quand «elle » forcerait l'enceinte.

L'ourse se défendait avec énergie : elle étranglait un chien, déchirait le ventre d'un autre, mais ne parvenait pas à se débarrasser de ses assaillants, L'un d'eux avait sauté au museau de la bête et s’y tenait bravement suspendu. Cependant après une lutte, qui dura à

LA JUNIATA. qui

peine quelques minutes, l'ourse parvint à se débarrasser de son ennemi et s’élança hardiment contre un des nègres qui était monté sur un cheval blanc. Le quadrupède se cabra et s'abattit; mais le moricaud, excellent cavalier, ne s’était pas laissé désarçonner. Il restait sur sa selle de peau de mouton et nous criait de ne pas faire feu, car il était de force à faire la leçon à «mistress Bear ».

Nous frémissions pour le visage d’ébène, et notre anxiété fut très grande lorsque nous vimes le cheval, l'ourse et l’homme noir rouler dans la poussière. Nous fermämes les yeux instinctivement, Lorsque nous les rouvrimes, nous aperçümes César, — c'était le nom de ce courageux esclave, — debout, et retirant sa hache du crâne de l’ourse qu'il avait fendu en deux. C'était un coup de maitre : ce courageux garçon avait réussi, mais peu s'en était fallu qu'il n'eût été décousu par cette bête carnassière. César était un héros, et nous lui adressâmes nos compliments les plus sincères.

L'aurore commençait à poindre sur les cimes des montagnes voisines; nous continuâmes nos recherches. Les deux ours qui se trouvaient encore dans le champ de maïs furent bientôt découverts, juchés sur un sycomore, à vingt pas de l'endroit où l’ourse avait été frappée à mort. Ceux-là, nous les enfumämes en allumant au pied de l'arbre un grand feu d'herbes sèches et de brindilles de bois. La fumée montait en spirales, et les deux animaux se hissaient à chaque instant, brisant les branches faibles et se cramponnant aux plus solides. Enfin, nous les vimes dégringoler et quatre coups de feu eurent bientôt fait justice de ces déprédateurs forains. Les chasseurs et les chiens étaient dans une joie délirante.

Nous renträmes au logis du planteur de Perryville au bruit des fanfares. Le lendemain un chariot fut envoyé pour rapporter le gibier. Mais nous fimes remarquer au maître de la maison que nous et nos chevaux avions fait plus de mal au champ de maïs que tous les cinq ours dont nous l’avions débarrassé, Nous lui rappelâämes alors, ou plutô. nous lui apprimes ces vers du bon La Fontaine :

. . . Les chiens et les gens Firent plus de dégâts, en une heure de temps, Que n’en auraient fait en cent ans

Tous les lièvres de la province.

Nous dirons en passant que les sifflements des machines à vapeur du chemin de fer sont désagréables aux oreilles des animaux sauvages, qui se retirent, depuis quelques années, dans les vallons éloignés de ces contrées encore primitives.

La plupart de ceux qui passent au bas de ces monts ardus ne se doutent pas de l'étendue de ce chaînon de la Juniata; mieux encore, les voyageurs, plus intrépides que les autres, qui veulent tout voir et qui s'aventurent dans ces défilés, encore à peu près inconnus, se perdraient dans un pareil labyrinthe s'ils n'étaient point accompagnés par d'excellents guides.

Vue par un beau clair de lune, la Juniata près de Perryville est d'un aspect très grandiose ; le silence de la nuit, à peine interrompu par le mouvement de l'eau qui court sur un lit de cailloux, le souffle de la brise à travers la ramée, la feuille qui heurte en tombant une de ses sœurs, le froissement des branches les unes contre les autres, tout concourt à donner au paysage un charme qui impressionne vivement celui qui le contemple.

Dès que le vent souffle, les voix de la montagne se répondent l’une à l’autre : on dirait un orage qui gronde sans éclater encore. Ces bruits insolites sont tantôt stridents, ou à peine perceptibles; il est facile de se laisser aller à de folles croyances : celles de l'exis-

tence de fantômes invisibles qui chercheraient à eflrayer l'homme assez audacieux pour avoir franchi les domaines des démons des bois.

Nous ferons bien observer que si Perryville, vu de nuit, est un pays ravissant, on ne peut pas avancer la même chose au sujet du pays que l'on traverse au-delà de ce village. La grande muraille dont nous avons signalé l'existence cesse alors de se dresser au côté droit des voyageurs, et les collines s'abaissent graduellement vers la rivière, formant çà et la des caps ou de petits promontoires couverts de buissons épais.

Sur les rives opposées, les hautes cimes se dressent encore, mais en s'éloignant pour ainsi dire du courant d'eau, qui est toujours fort gracieux entre les rives boisées.

La partie la plus pittoresque de cette région enchanteresse se trouve de l'autre côté du village appelé Mexico. On se demande ce que veut dire ce nom, qui n'a pas de signification particulière. Après avoir inutilement cherché quelque explication, il nous à paru rationnel d'attribuer cette dénomination à l'époque où furent bâties les premières maisons de ce centre de population, C'est-à-dire en 1847, pendant la guerre entre les États-Unis et le Mexique.

Celui qui examine la Juniata en aval, ou en amont, ne sait quel côté il doit le plus admirer. À notre avis, c'est vers la seconde perspective que l'on doit porter son attention, car la montagne dénudée par les bûcherons offre des phénomènes qu'il est curieux d'examiner.

De temps à autre, sans crier gare, d'énormes blocs de roches se détachent tout à coup du groupe uni et roulent avec fracas dans le lit du courant d'eau. Ces pierres plates ou rondes ont obstrué la Juniata à certaines places et l'ont forcée à changer de direction. Cette montagne pelée n'est certainement pas belle à voir, mais les courbes de la rivière sont si gracieuses, les collines boisées tellement nombreuses que l'on remarque avec intérêt le contraste de la mort avec celui de la vie.

L'endroit placé le long des rives de la Juniata qui attire ensuite le voyageur est celui où le lit est très resserré entre deux murailles de pierre, lesquelles sembient des obstacles insurmontables à la continuation du parcours.

Ce défilé mesure plusieurs milles et donne une idée grandiose de ces cimes de Titans, sur les parois desquelles on aperçoit des assises branlantes qui menacent le passant. L'on dirait, si l'on examine avec soin ces hauteurs, des châteaux en ruines, dont les créneaux sont reliés ensemble par des guirlandes de vignes vierges et d'autres plantes pariétaires.

L'illusion est complète et ces burgs imaginaires sont réellement une des attractions qui amènent là le touriste et le retiennent en contemplation.

Le brouillard vient souvent se cramponner sur ces murailles « dantesques » et le soleil cherche inutilement à le dissiper. IT faut que ses rayons dominent les hauteurs pour obtenir un résultat sur ce chaos de nuages et de brumes. On assiste alors à un spectacle très fréquent dans les Alpes et les Pyrénées en Europe: le brouillard, qui semble maintenu à une grande hauteur, entre les émanations chaudes de la terre et les etfluves incandescents du soleil. Peu à peu l'appareil aspirateur de la nature entre en fonction et la brume est absorbée.

Enfin la clarté a repris son empire; l'azur du ciel est visible pour tous; les nuées courent dans l'espace doré et les rayons de l'astre bienfaisant activent la maturité générale,

Il arrive souvent qu'après avoir remporté la victoire, le soleil s'éclipse et disparaît : le brouillard s'est alors reformt; mais, après d'autres escarmouches célestes, Phœbus reprend encore ie dessus, sauf pourtant à la surface de la Juniata, où les fées « vaporeuses

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des eaux » se livrent à des ébats chorégraphiques qui étonnent celui ou ceux qui les suivent des yeux.

La sortie de la rivière hors de cette gorge est aussi abrupte que l'entrée l'avait été. Le touriste qui a suivi les bords du canal, en mesurant des yeux la hauteur des murs cyclopéens, se trouve tout à coup en face d'une superbe vallée qui avoisine la rivière de Lewistown. Les collines sont restées derrière lui.

Le paysage entre Lewistown et Huntingdon est très remarquable, mais il faudrait pour en parler recommencer ici un éloge semblable à celui que nous avons écrit au sujet de Perryville.

Les contours des montagnes sont plus élevés, le courant d'eau est devenu plus rapide et plus contenu, si bien que les habitants du pays se sont vus dans la nécessité de imultiplier les ponts. Le charme de la route suivie par le voyageur consisté particulièrement dans l'aspect du paysage composé, sur le côté droit de hautes palissades et, sur l'autre, de collines qui paraissent semblables à une mer de verdure agitant ses vagues.

Si l'on s'aventure dans les parties élevées de la montagne, on se trouve dans la région des pins, qui croissent dans les interstices des roches fendillées.

A Huntingdon, les montagnes ont disparu et la plaine cultivée embrasse un grand espace jusqu'à l'horizon. La Juniata se divise en cet endroit; le lit le plus large, — mais le moins pittoresque des deux, — se dirige vers Hollidaysbury, et l'autre, — appelé la Petite Juniata, — s'en va, dans la direction de l'ouest, jusqu'à Tyrone,

Le canal et le chemin de fer de la Pensylvanie, qui, jusqu’à cette ville, avaient suivi une ligne parallèle, se séparent alors: le canal continue à descendre avec la grande branche de la Juniata, tandis que le railway tient compagnie à la petite rivière. Cette scission a forcé les gens du pays à élever de nombreuses voies de communication entre les rives de la Juniata, particulièrement à Huntingdon, dont la position est vraiment très pittoresque. Bornée au nord par les montagnes, entourée d'eau, cette ville en miniature est Charmante.

A dater de ce coin du territoire, la Juniata cesse de couler comme une rivière: on ne la considère plus que comme un ruisseau à « truites ». La Petite Juniata n'offre plus cet aspect gracieux d'un paysage boisé, où la pureté des eaux caractérise un courant issu de sources limpides. Les flots malpropres sont la preuve du passage de la rivière dans un pays de mineurs où c£ux-ci se plaisent à nettoyer leur minerai dans le lit qui contient les eaux.

Au sortir de Huntingdon, le voyageur esten pleine montagne. Divers ruisseaux viennent se jeter dans la Petite Juniata, dont les sinuosités décrivent des zigzags tels qu'il a été indispensable de placer des ponts de ci et de là.

A l'embouchure de Suron Creek, les montagnes, qui, jusqu'à cet endroit, se trouvent à pic sur le côté de la route, se dressent comme des obstacles au passage. Cette cime ardue se nomme Tussey’s Mountain. Qu'on se figure une carcasse de tortue dont la hauteur est de plusieurs milles. Il a donc fallu ouvrir un tunnel, qui, du reste, est assez court.

On parvient, en débouchant de l'autre côté, à 7 milles de Tyrone, au cœur de la montagne, où la forêt de pins est réellement épaisse.

Sur les collines placées à la base des hautes montagnes, s'élèvent des fermes d'un aspect agréable et des plantations de maïs s'avançant vers la maturité, Voici les grandes cimes, que l'on aborde vers la base et qui montrent aux yeux levés en l'air des pics de formes diverses.

Lorsqu'on est parvenu à Tyrone, on s'imaginerait que la montagne a été tranchée par

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un grand coup de sabre: il y a là une ouverture géante qui impressionne le spectateur.

Le soni les vaux de la Juniata qui, indübitabiement, ont produit ce phénomène dans les temps passés, La pierre n'est pas déposée en couches calcaires, comme à la place où le Kanata se fraye une issue aux chutes de Trenton,

On trouve cependant à cet endroit, sur la droite de la rivière, des pierres à sablons qui ont servi à la construction des ponts jetés sur la rivière.

Fyronc est placé au centre d'une immense vallée, Les montagnes se trouvent à quelque distance de là, vers l'est et vers l'ouest, mais au nord et au sud elles barrent le passage.

Tout porte à croire que, dans les temps reculés, la rivière avait formé un lac à cette même place, Puis, à une époque dont la date ne nous est point connue, cet amas d'eau, accru par différents ruisseaux, se déversant dans son sein, s'est précipité à travers les gorges qu'il a creuses pour se faire un lit et s'échapper de sa prison.

Le courant d'eau nommé, « Bald Eagle », — l'aigle chauve, — se jette dans la Juniata à cette place, et, toutes les années, à l'époque de la fonte des neiges et des pluies torrentielles du printemps, le terrain est complètement inondé,

La ville de Tyrone a été bâtie sur les déclivités de la rive du Bald Eagle et s'élève en pente le long des terrassements; la base des montagnes est couverte de superbes cultures.

La coupe des arbres résineux est une grande occupation des habitants, car tous les arbres à bois dur ont été détruits depuis longtemps pour remplacer le charbon absent, afin d'alimenter les feux des usines dont la création a été celle de l’origine de la cité industrieuse par où passe le chemin de ‘er.

Tout le paysage des alentours rappelle celui des Alpes: certains chemins tracés pour donner passage aux convois de poutres et de blocs de bois de chauffage, amènent le touriste dans des régions sauvages qui soulèvent son admiration. Les orages sont très fréquents au milieu de ces gorges et le voyageur qui s’y aventure ne doit pas oublier d'emporter un parapluie, quoique cependant ce meuble lui soit souvent de fort peu d'utilité, même encore plus dangereux qu'il ne le pense, car il pourrait être entraîné dans un précipice par ce parachute qui n’en serait plus un.

Un fait curieux à signaler, c'est que la tempête dans ces parages ne dure pas plus de cinq minutes, Bientôt le soleil reparait et vient sécher les vêtements du voyageur trempé jusqu'à la moelle des os. Toutefois l'orage n'est pas dissipé; les nuages quitournoient dans tous les sens se reforment bientôt et l'on subit une, deux, trois averses même, si ce n'est davantage, quand on cherche à franchir le « Sinking Run », — le torrent qui s'enfonce, —lequel monte dans les gorges au-dessus de Tyrone.

Rien qu'à examiner avec attention la gravure qui termine ce chapitre, on comprend le danger qu'il y a à se risquer dans ces passes sauvages et inhabitées.

La flore de ce pays consiste en de nombreux cerisiers sauvages et des baies à fruits rouges qui tentent le passant. Des deux côtés de la route on lève les yeux vers des pins élancés, des noyers hickories et quelques boufeaux au feuillage argenté.

L'eau qui court dans le torrent est bonne à boire, quoique mêlée de sable, Quand le printemps arrive, les rhododendrons sont en fleurs de tous les côtés; seulement la route est détrempée et il faut un grand courage pour s'y aventurer.

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