XVI PREFACE
tion de sa flotte qui ont été obtenus de l'administration respective. Le lecteur les trouvera dans un chapitre de ce volume.
Pensant que les travaux de statistique gagnent à être complétéspar des graphiques, nous en avons fait dresser une série s'accordant avec les données les plus récentes, de façon à rendre cette édition plus intéressante. Ces graphiques se rapportent notamment aux progrès de l'élevage, à la valeur des exportations, au commerce des céréales, à la superficie cultivée, à l'industrie frigorifique, aux chemins de fer, à l'instruction publique, etc. Nous y avons ajouté deux des plus neuves cartes de la République Argentine, dont une avec le détail de la population, la superficie, les lignes ferrées, l'élevage et la production agricole par provinces.
Si de la sorte nous sommes parvenu à rendre un service utile à nos lecteurs et à la République Argentine, ce sera là notre meilleure récompense et surtout notre satisfaction.
EuGENio Garzôn.
Le sujet de ce livre, c'est l'histoire d'un libérateur dans ses rapports et relations avec l'émancipation des colonies hispano-américaines, l'histoire d'un homme qui complète la trilogie des grands libérateurs républicains du nouveau monde : — Washington, la plus élevée puissance de sa démocratie géniale; — Bolivar et San Martin qui constituent le binôme de l'émancipation sud-américaine. Ce sujet se déroule sur un très vaste théâtre, depuis Pextrémité australe du continent jusqu'au tropique du Cancer, en l'espace de deux décades de lutte. Son point de départ, c'est la lévolulion argentine américanisée ; son fil conducteur, l'action politique et militaiie du protagoniste en ses mouvements excentriques et concentriques; son objectif, la coordination des lois normales qui présidèrent à la fondation des républiques sud-américaines, et l'exposé concret des princi[)es fondamentaux qui donnèrent raison d'être et puissance irradiatrice à la révolution pour leur indépendance, dont la synthèse est la liberté
GARZÙN. — l/Aniéri(iuo latine. 1
(rmi nouveau monde républicain sui\anl la loi naturelle et suivant sa génialité. De ce point de vue historique, le sujet tire son unité ; le récit, sa signification ; et il en découle logiquement la philosophie et la morale politi([ue. C'est l'idée qui se convertit en action, — comme le calorique en force, — dont la résultante est la création d'un groupe de nations nouvelles émancipées par les armes propagatrices des principes organiques qui leur inoculèrent vie féconde, en leur traçant de grandes voies.
C'est la justification d'une victoire humaine , comme condition nécessaire d'existence progressive pour fonder un ordre de choses dans lequel la suj)rématie régulatrice d'une seule loi gouvernât vaincus et vainqueurs contemporains, et fût la norme de l'avenir en montrant que, seules, sont légitimes les victoires bienfaisantes pour tous, car en dehors du cercle vital des actions et réactions naturelles et des conditions normales de l'égalité de droits et de garanties récipro(|ues, tout n'est que f.iit ijrutal et que force perdue.
Ce sujet est double et complexe, comme la révolution et l'évolution collective qu'il embrasse, et se combine avec l'action du génie individuel animé par la force vive que lui communique la somme des volontés spontanées qu'il représente, harmonique en son dualisme nécessaire. C'est, dans l'ordre national et à point de vue restreint, le développement militaire et politique de la révolution argentine qui prend Toffensive, et s'extériorise, en propageant son action et ses principes ; et dans l'ordre international, c'est la gestation de nouvelle!» nations indépendantes et souveraines qui naissent sous ces auspices avec
L AMERIQUE LATI>E
des formes et des tendances démocratiques. Embrassant le mouvement collectif, organique et multiforme, dans son ensemble, et sur ses différents théâtres, c'est l'avènement d'un nouveau monde républicain sans précédents, qui (lue comme d'une source, avec l'originalité de ses antécédents spontanés, se détachant des groupements politiques de la grande masse, avec leur autonomie et leur intégrité territoriale, et aussi leurs vices personnels. Au point de vue du droit universel, c'est, d'une part, la proclamation d'une nouvelle règle internationale, qui seulement admet par exception les alliances et les interventions contre l'ennemi commun au nom de la solidarité de destins, répudiant les conquêtes et les annexions, et, comme conséquence, la formation de la carte politique de l'Amérique méridionale avec ses frontières définies par un principe de fait et de droit, sans violenter les particularismes. D'autre part, et à ce même point de vue, c'est la tentative de la révolution colombienne dilatée, d'unifier artificiellement les colonies émancipées, suivant un autre plan absorbant et monocratique, en contradiction avec leurs lois naturelles, et en opposition avec le nouveau droit des gens j)roclamé par la Révolution aigentine américanisée. Ces deux tendances, concurrentes en un point, — l'émancipation générale, — représentées par deux hégémonies politiques et militaires — l'argentine et la colombienne, — constituent le dernier nœud de la révolution sud-américaine. De là proviennent la condensation des deux forces émancipatriceset la conjonction des deux grands libéi-aleurs (|ui li's dirigent, — San Maitin et IJolivai' — (|ui opèrent par instinct et à l'unisson, et se rcMiconlrenl, en
suivant des chemins opposés, après avoir traversé l'un et l'autre de l'Atlantique au Pacifique, arrachant des peuples à l'esclav^age, fondant des nations nouvelles, et circonscrivant le champ de la lutte pour en finir avec le système colonial retiré dans sa dernière forteresse. De là aussi le choc des deux politiques continentales de ces hégémonies, jusqu'à ce qu'enfin prévale par soi-même le principe supérieur auquel obéissent les événements en leur gravitation naturelle.
Considérée à ce point de vue, l'histoire de l'émancipation sud-américaine présente un caractère homogène avec unité d'action et une idée dominante qui donne la notetonique dans le concert général au milieu d'apparentes dissonances. Et si on la considère simplement au point de vue de la condensation des forces, et de sa direction constante et de ses conjonctions, au milieu de ses déviations accidentelles, cette unité prend un plus grand relief, et révèle l'existence d'une loi qui régit les faits accomplis, leur donnant une signification concordante. En efï'et, si l'on étudie le théâtre de la guerre de l'indépendance sud-américaine, depuis le Rio de la Plata jusqu'à la mer de Caraïbes — abstraction faite du Mexique qui ne se relie point au système militaire continental — on voit que le mouvement général se condense en deux grands centres révolutionnaires aux extrémités du continent : l'un au sud, qui comprend les Provinces- Unies du Rio de la Plata, le Chili et le Haut-Pérou; l'autre qui comprend le Venezuela, la Nouvelle-Grenade et Quito, au nord. Ils ont tous deux leur champ de mouvement tracé par l'épée libératrice, et dans ce champ s'exerce leur
action politique et militaire. Simultanément, ils luttent et triomphent aux deux extrémités; et, résolus les problèmes partiels du sud et du nord, les deux révolutions, comme deux masses qui obéissent à une attraction réciproque, convergent militairement, vers le centre, suivant en sens opposé un double plan de campagne continental. Ce plan, conçu et exécuté par les deux grands libérateurs précités, donne pour résultat précis le triomphe final de l'émancipation américaine par l'action militaire combinée de toutes les colonies insurgées. Cette action compacte et uniforme, qui se dilate sur l'étendue d'un quart du globe, obéissant aux influences morales des âmes et à l'affinité des forces, offre l'unité idéale d'un poème et la précision d'une solution mécanique.
L'unité de cette action compacte, persistante, intense, sans gaspillage de forces, se dessine nettement dans les lio:nes de l'histoire g-énérale de la vie de San Martin, le libérateur du Sud, donnant à sa figure historique des proportions continentales, nonobstant que ses actions soient plus transcendantales que son génie, et les résultats obtenus grâce à lui plus palpables que ses prévisions. U est une force historique qui, comme les forces de la nature, agit par soi, obéissant à une impulsion fatale. 11 nait dans un obscui- \i liage d'Amérique, qui disparaît quand lui commence à figurer sur sa grande scènC;, ébauchant sa carte politique, et c'est pour cela qu'il n'a pas d'autre patrie (jue l'Amérique toute. U devient soldat dans le vieux monde, combattant sur terre et sur mer à côté des premiers soldats du siècle, ce qui le [)répare à l'accomplissement de sa future mission guerrière, quoiqu'il n'eût pas l'intuition de
son destin, et son caractère se trempe dans un milieu qui devait lui inoculer la passion absorbante que lui, à son tour, convertit en force efficiente. Au début de sa carrière dans le nouveau monde, il établit méthodiquement par la tactique et la discipline sa base d'opérations, forge son arme de combat, monte sa machine de guerre, produit de la combinaison de deux forces concurrentes, consolide l'indépendance des Provinces-Unies du Rio de la Plata, son point inililaire de départ, et conquiert ensuite celle de lAmérique australe sur une étendue de 50 degrés géographiques. Dans son commandement de l'armée argentine du Nord, son nom et ses travaux se relient à la révolution du Haut-Pérou, dont il prévoit la marche excentrique, et au triomphe de laquelle il devait concourir par un autre chemin stratégique découvert par son génie observateur. En traversant les Andes, en réalisation du plan de campagne par lui conçu, il s'identifie avec la révolution du Chili, et après en avoir conquis et consolidé pour toujours l'indépendance, il fonde la première ligue guerrière et conclut la première alliance internationale en Amérique. Il domine le Pacifique, suivant ses claires prévisions, sans quoi l'indépendance américaine élait absolument impossible à cette époque, et exécute par ce nouveau chemin la tioisième grande étape de son itinéraire, libérant le Bas-Pérou, dont il fonde l'indépendance, et ébauche la constitution. Il concourt à rindé[)ondance de la Colombie, porte jusqu'au pied du Pichincha le drapeau de la révolution argentino-chilenopéruvienne, salué par les libérateurs colombiens qui exécutent un plan de campagne analogue au sien et non moins gigantesque. Sous la
ligne équiiioxiale qui délimite les deux grands théâtres de la guerre continentale, il tend la main à Bolivar, le libérateur qui vient du Nord, par un chemin opposé, obéissant à la même impulsion, livrant comme lui de grandes batailles américaines, libérant des peuples et fondant des nations.
Ainsi se termine sa grande campagne émancipatrice du Sud. Enfin, il abdi([ue en plein pouvoir, quand il comprend que sa mission est terminée, que SOS forces efficientes sont épuisées, et se condamne délibérément à Tostracisme par besoin et par vertu, fidèle cà la proverbiale maxime^ qui dirigea sa vie : Ta seras ce que ta dois être, sinon ta ne seras rien.
Gomme complément de cette vie et de cette mission historique, il peut contempler son œuvre du fond de sa retraite, en voyant qu'en définitive l'Amérique méridionale s'organise autonomiquement suivant la Constitution géographique de laquelle dérive son plan de division politique, formant une nouvelle constellation d'Etats indépendants, telle qu'il la conçut par instinct, d'après ses lois naturelles. En même temps, il voit sans envie que Bolivar, avec ([ui il partage la gloire de l'émancipation d'une moitié du monde, obtient et mérite la couronne du triomphe final de l'Indépendance, se reconnaissant modestement inférieur à lui, en efTorts accomplis et en prouesses réalisées, encore qu'il soit plus grand moralement et militairement, et que dans l'ordre définitif des choses le triomphe lui soit dû. Tandis que se dissipe le rêve délirant de l'ambilion (l(^ Uolivar <|ui prclond fonder un empire de républicjues indépendantes, avec une constitution monociatiqne, sous les auspices inilitaires de riiégémonie colombienne, el (|ue
tombe son auteur politiquement renié par elles, quoique glorifié comme libérateur, le plan de l'hégémonie argentine, dont San Martin s'était fait le héraut, triomphe. De sorte que l'unité d'argument et d'action de cette histoire, qui relie entre elles ses parties composantes en les subordonnant à un principe général, se continue jusqu'à la retraite des deux libérateurs, représentant deux hégémonies rédemptrices de l'Amérique du Sud, et se prolonge jusqu'en leur postérité avec la mélancolique fatalité du drame ancien, et l'exactitude de l'équation mathématique.
SIPNOSIS DE LA REVOLUTION SUD-AMEmCAINE
On dit ([ue quand l'Europe tournera ses yeux vers nous, elle estimera que l'émancipation de l'Amérique du Sud est le problème politique le plus considérable du dix-neuvième siècle, autant par son ampleur et son originalité que par la répercussion probable de ses conséquences futures.
En effet, l'apparition d'un groupe de nations indépendantes, issues d'un embryon colonial, qui végétaient dans l'inertie, lesquelles nations, fournissant à l'Histoire des éléments nouveaux et de nouvelles personnalités, devront, partant, intervenir dans la dynamique du monde ; — l'unification politique de tout un continent qui occupe la moitié du globe, d'un continent proclamant, par pur instinct, les principes
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logiques de la démocratie comme loi naturelle et règle universelle de Tavenir, — la consécration d'un nouveau droit des gens et d'un nouveau droit constitutionnel, en lutte ouverte contre le droit de conquête et de servitude, et contre le traditionnel dogme monarchique de l'absolutisme, si en vogue dans le vieux monde ; — la division du globe en deux parties bien établies, division qui établit dans les balances du Destin l'équilibre humain ; — l'entrée en scène de sociétés organiques, égales à leur naissance, émancipées de tout privilège, ayant une seule formule compréhensive et des tendances cosmopolites; l'ouverture d'un champ d'expérience n'opposant aucun obstacle au développement des qualités physiques et morales de l'homme; en dernier lieu, l'étendue de )a révolution sud-américaine et de ses conséquences à prévoir, dans le temps et dans l'espace, en font, sans ([u'il soit possible de le nier, un des changements les plus capitaux qui se soient jamais produits dans la condition sociale du genre humain.
Les premières secousses de cette révolution commencèrent à se faire sentir synchroniquement aux deux extrémités et au centre de l'Amérique du Sud, en l'an 1809, sous des formes identiques, avec les mômes aspirations ; sans compter que se fit, dès la première heure, remarquer certaine prédisposition innée et certaine solidarité organique de la masse dirigeante. Simultanément, sans préalable accord entre les parties, et comme obéissant à un ordre mystérieux, toutes les colonies hispano-américaines se soulèvent en 1810 et proclament le principe du gouvernement personnel, germe de leur indépendance et de leur lil)erté. Six ans plus tard (1814-1810) toutes
les révolutions dans l' Amérique du Sud étaient étouffées, et, seules, restaient en armes les Provinces- Unies du Rio de la Plata, lesquelles, après avoir expulsé de leur territoire jusqu'au dernier ancien dominateur, proclamaient leur propre indépendance à la face du monde entier et donnaient derechef, aux colonies vaincues, le signal du grand et décisif combat, en faisant avec elles cause commune. En 1817, la révolution argentine, à ce moment-là américanisée, se trace un plan de campagne, de politique et d'émancipation continentale ; elle prend l'oflensive et change le résultat de la lutte engagée ; elle traverse les Indes et conquiert le Chili ; et, unie au Chili, elle domine sur l'Océan Pacifique, libère le Pérou et porte ses armes rédemptrices jusque sur la ligne de FÉquateur, en contribuant au triomphe de la révolution colombienne. Cette vigoureuse impulsion se fait sentir jusque dans Textrémité nord dn continent méridional, qui vainc à son tour les défenseurs de la métropole, et les expulse de son territoire : elle y décrit la même évolution que dans la République Argentine, prend roiïensive, franchit les Indes, s'américanise et converge vers le centre, où les deux forces émancipatrices efï'ectuent leur jonction, comme il a été dit. La lutte se trouva circonscrite aux montagnes du Pérou, dernier refuge de la domination espagnole, déjà blessée à mort aux batailles de Chacabouco et Mai pou, de Carabobo et Boyaca. Dès lors, Findépendance américaine cesse d'être un prol^lème militaire et politique pour devenir une question de temps et d'eflbrts à réaliser. En fait et en droit, les colonies libres hispano-américaines sont libres par elles-mêmes, sans aides étrangères, ayant lutté seules
l'amérique latine li
contre les pouvoirs absolus du monde entier coalisés ; et, du chaos colonial, surgit un monde nouveau, organisé, couronné des doubles lueurs polaires et équatoriales de son ciel. Peu de fois il fut donné au monde d'assister à semblable genèse politique, ni à une plus héroïque épopée militaire.
Tandis que ces grands événements se déroulaient dans l'Amérique méridionale, à la veille du combat définitif, les Etats-Unis de TAmérique du Nord, qui inaugurèrent la nouvelle ère républicaine en donnant le signal de lémancipation aux colonies du sud du continent, et c[ui, durant la lutte, restèrent neutres, quoique non indifférents, reconnaissent l'indépendance des nouvelles républiques 1822 comme un « fait, expression de la simple vérité », et déclarent : « C'est un droit pour les peuples sud-américains de rompre les liens qui les attachaient à leur métropole, de prendre le caractère de nation parmi les nations souveraines de la terre, et de se donner des institutions conformes aux lois de la nature dictées par Dieu lui-même. » Comme conséquence de la reconnaissance de ce fait et de ce droit, les Etats- Unis proclament la mémorable doctrine de Monroë (1823 qui, en opposition avec la fameuse bulle d'Alexandre VI, répartissant le monde entre deux couronnes, le (Ii\ ise eutre deux systèmes de gouvernement, consacrant un nouveau principe de droit international, applicable aux deux mondes, et qui tient en cette formule : « L'Auiérique aux x\méricains. » {America foi' thc Amei-icdiis.) Jefferson, en posant les premiers linéaments de celte politique (1808', avait dit : « L'Amérique a des principes autres que ceux de l'Europe, et doit avoir un système à elle (|ui
la sépare de l'ancien continent, forteresse du despotisme : un système qui fasse d'elle l'asile de la Liberté, » Et Monroë, suivant ces courageux conseils, se dressa en 1823 en face de la Sainte-Alliance des rois coalisés contre la liberté du monde, et déclara : « Toute tentative des puissances européennes pour implanter leur système politique sur un point quelconque de l'hémisphère américain dans le but d'en opprimer les peuples émancipés suivant des principes de justice, ou contrarier leurs destins, serait contraire à la félicité et à la sécurité du nouveau continent sous quelque forme quelle se produisît. » Les nouvelles républiques américaines donnèrent leur approbation àcette déclaration l'érigeant en règle internationale, et la Sainte-Alliance des rois absolus d'Europe recula devant cette attitude qui devait avoir son contre-coup dans la même Europe subjuguée.
La libre Angleterre qui, au début, se montra favorable à la révolution sud-américaine, commença par se mettre du côté de l'Espagne, en 1818, et de la Sainte-Alliance, au sujet de la question coloniale, en ce sens qu'elle chercha un arrangement qui eût pour résultat une simple « émancipation commerciale des colonies », précisément au moment où les Etats-Unis commencèrent à diriger leur politique dans le sens de l'émancipation sud-américaine. La diplomatie du cabinet de Washington manifesta alors à l'Angleterre que « les vues du gouvernement nord-américain étaient que les colonies sud-américaines s'émancipassent complètement de la mère patrie, et que la lutte ne se pouvait terminer d'autre façon ». En 1819, elle réitéra formellement cette
déclaration, à propos du Congrès d'Aix-la-Chapelle, où il fut question d'une médiation des puissances entre la métropole et ses colonies insurgées. Et Lafayetle, appuyant celte déclaration auprès de son gouvernement, ajoutait : « Toute opposition qu'on fasse à l'indépendance du nouveau monde, pourra affliger l'humanité, mais non point mettre cette indépendance en péril. »
Ainsi, bien avant que la bataille finale assurât pour toujours l'émancipation du nouveau continent (1819-1822\ cette émancipation était-elle déjà un fait dans la conscience universelle, et l'attitude des États-Unis, observée aussi par l'Angleterre, fit pencher la balance dij)lomalique de son côté, en 1823. L'opinion du peuple anglais lui était favorable, et la sympathie de tous les peuples d'Europe lui était acquise. Du sein du parlement britannique des voix éloquentes s'élevèrent en sa faveur, et le marquis de Landsdowne se fit l'organe de ces sentiments en pro[)Osant une motion tendant à ce que l'Angleterre reconnût l'indépendance des colonies hispano-américaines. « L'importance et l'étendue du sujet dont je vais m'occuper, dit l'orateur, sont telles qu'il s'en sera rarement présenté de pareil ()lus grand ni seulement de pareil à la considération d'un corps politifjuc. Les résultats s'étendent à tout un territoire dont l'étendue et la capacité de progrès confondent presque l'imagination qui essaie de les embrasser : s'étendant à des régions qui arrivent du trente-septième degré de latitude nord au quarante-et-unième de latitude sud, c'est-à-dire une ligne non moins grande (|ue celle de l'Afrique entière, dans la même direction, et sur une plus grande largeur {|ue tous
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les domaines russes d'Europe et d'Asie réunis. Ces régions sont sillonnées par des fleuves majestueux; et les chaleurs tropicales y sont à tel point tempérées par les montagnes, que la nature s'y voit disposée à produire en compendium tout ce que peut produire la terre. Ces régions sont habitées par vingt-cinq-millions d'âmes de diverses races, qui savent vivre en paix et en harmonie et qui, mieux favorisées par les circonstances qu'elles ne l'ont été jusqu'à aujourd'hui, auraient vite comblé les grands vides de terrain inculte, dont la fertilité les ferait prospérer au point que ce vaste continent se verrait bientôt occupé par des nations puissantes et heureuses. Les habitants ont porté à leurs lèvres la coupe de la liberté, et personne ne peut contrarier le cours de la civilisation, ni des sentiments nobles et généreux qui en naissent. La régénération de ces pays ira de l'avant ! »
La réunion du Congrès de souverains à Vérone (1823) et sa déclaration d'intervenir dans la péninsule pour combattre le libéralisme espagnol en appuyant le roi absolu, unie au projet de monarchiser l'Amérique du Sud, suivant les absurdes idées de Chateaubriand, déterminèrent l'attitude de l'Angleterre sous le ministère Canning qui conforma sa politique à celle des Etats-Unis. Partant de celte base: l'émancipation des colonies espagnoles peuplées par les races latines est un fait acquis et un élément politique nouveau qui devra dorénavant dominer les relations entre les deux mondes, le irrand ministre se décida à reconnaître ce fait en prononçant les mémorables paroles suivantes qui résonnèrent dans les deux hémisphères : « La bataille
a été rude ; mais elle est gagnée. Le clou est rivé. L'Amérique espagnole est libre : Nouas sseclorum nascitur ordo ! »
La bataille d'Ayacucho, gagnée huit jours avant ces paroles prononcées dans l'hémisphère opposé, y répondit en consacrant le double triomphe de l'indépendance américaine. Canning put alors s'écrier : « J'ai appelé à la vie un monde nouveau, pour rétablir léquilibre de l'ancien. »
Le nouveau monde agissait pour la troisième fois, sur le vieux, par sa masse et par son esprit, et pour la troisième fois, rétablissait l'équilibre rompu.