ACTION INITIALE DE L AMERIQUE SUR L EUROPE
Le cuiili lient d(''couvert par Christophe Colomb, et qui compléta le monde physique, était destiné à rétal)lii' l'équilibre de ce dernier au moment où cet é(|uililu-e vacillait sur ses bases.
Avant la fin du ([uinzième siècle, rEuro[)e avait perdu son équilibre moral, politique et mécanique. Après l'invasion des ])arbares du Nord, (|ui lui inoculèrent un nouveau |)rincipe de vie, sans extirper C(q)enilant le germe de décadence hérité de l'empire romain dis[)aru, sa civilisation était sur le point de s'écroulrr à nouveau. 11 n'y avait point en elle xwie seule nation cohérente, et ses grou|)emenls inorgani(iues eltiienl des composés hétérogènes {\c races
et de particularismes antagonistes, basés sur la conquête, sur la servitude, et que. seule, la force unissait ou séparait. Ses sources de production étaient presque taries : son avenir apparaissait des plus sombres. La liberté des hommes encore tenus en esclavage, était à peine une espérance latente brûlant comme une lumière moribonde au fond de quelques consciences. Le privilège des moins nombreux était la règle dominante et la racloire qui pesait sur les têtes de la communauté asservie. La morale politique des peuples et de leurs penseurs était celle du « Prince », de Machiavel, qui faisait passer la raison d'Etat avant tous les droits humains et disait que la fin justifiait les moyens : c'était là un progrès relatif. Toute évolution saine vers le progrès était impossible, à cause de la caducité des éléments, et ainsi l'Europe maichait fatalement à la dissolution finale par maïKjue d'un principe vital et régénérateur.
Le chute de l'ancien empire gréco-romain avait renversé la dernière muraille protégeant l'Europe contre la nouvelle irruption des barbares d'Orient, laquelle s'avançait, compacte et fanatisée, du fond de l'Asie sous l'étendard à croissant, et opposait le Coran à l'Evangile. Une fois les Musulmans maîtres de Constantinople, de la Grèce antique et d'une partie de l'Italie, et détenant en outre les clefs de la navigation dans la Méditerranée, le despotisme oriental, précédant ses armes triomphantes, avait envahi tout l'Occident de l'Europe, se convertissant en une institution permanente, divinisée, et ce pouvoir absolu et absorbant de la société et de l'individu était la dernière espérance des peuples contre les maux de l'époque et de la tyrannie des privilégiés.
Pour comble de malheur, les anciens chemins du commerce en Orient, par où s'écoulait le surcroît de l'activité universelle, étaient barrés par suite des conquêtes des Arabes, maîtres des trois quarts du monde connu. L'Europe, enfermée dans l'étroite enceinte limitée par la ligne du Danube et la porte des Colonnes d'Hercule, isolée, appauvrie, assujettie, affaiblie et menacée même d'être expulsée jusque de la Méditerranée — dont les Turcs et les Maures possédaient les côtes en Asie, en Afrique et, partiellement, en Europe — semblait perdue, et, seule, la découverte d'un nouveau monde pouvait la sauver. « La découverte d'un nouveau continent au delà des mers ténébreuses eut pour effet, non seulement d'ouvrir au commerce d'autres voies ; mais encore de lui faire subir une transformation qui a plus influé qu'aucun autre événement politique sur la civilisation du genre humain, puis([u'elle affecta, — et continua d'affecter encore chac[ue jour davantage toutes les parties du globe, et l'humanité tout entière (1). » Cette découverte — véritable point de départ de l'ère moderne — par le rétablissement de l'équilibre dynamique, en remontant aux causes du mouvement et aux effets des forces, fit que les choses tournassent rythmiquement dans leur sphère d'attraction réciproque, et les hommes dans le cercle vital de leurs asj)irati<)n8 innées. Ainsi s'opéra le grand phénomène social ([ui rénova la civilisation chrétienne et sauva l'humaine liberté. Le grand mouvement de la Réforme (|ui se produisit immédiatement après, en émancipant la raison et en libérant les âmes, dé-
(1) Sherer, Ilislnire du commerce de loules lex nations, t. 1, p. 138. GARZÔN. — L'Améritiuo latine. 2
posa dans les consciences le germe des principes démocratiques renfermés dans la Bible — qui était son code, — lesquels principes, transportés dans un monde nouveau, devaient régénérer la civilisation européenne atrophiée, et la répandre, débordante de vie, dans Tordre politique, sur toute la terre, comme la semence féconde de Triptolème.
Ce n'est pas en vain que l'imagination populaire, devançant les temps, supposa que la fontaine de Jouvence rêvée par les Anciens — dont les eaux procuraient l'immortalité et l'éternelle jeunesse — se trouvait dans le nouveau continent découvert par Colomb. Transportée sur le sol vierge de l'Amérique, la vieille civilisation européenne, riche de germes vivaces de progrès, s'acclimata, et rajeunit, dans des conditions d'égalité, sans pouvoirs monarchiques ni théocratiques, sans privilèges ni aristocratie, et se développa librement dans une atmosphère propice. Une fois ce nouveau champ immense ouvert à l'activité humaine, une évolution superorganique s'opéra « dans laquelle les faits révèlent l'éducation du rejeton, et la coopération des antécesseurs montre le germe d'un nouvel ordre de phénomènes (1) ». Ce fut une véritable rénovation de l'ordre social en la matière vivante, suivant la loi de la nature. Le résultat, ce fut l'organisation d'une démocratie de fait, et d'une société nouvelle, née du travail. Pour l'atteindre, il suffit que l'homme, laissant en Europe sa charge de servitudes séculaires, se transportât sur un autre continent vacant et que, livré à sa propre spontanéité, il refit son destin, en laissant ses ins-
(1) Spencer, Principes de sociologie, t. I, p. 6.
tincts sains et conservateurs reprendre le dessus dans la lutte pour la vie.