‹ L'AmériqueChapitre 17 sur 113 · TERRITOIRE D'ALASKA · texte numérisé non relu

TERRITOIRE D'ALASKA

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34* au-dessous de zéro ce a était pas chose facile. Je dus quitter bien deti fois mon trayail avant de terminer la moindre ébauche; je n'avais pas donné cinq coups de pinceau qnHl me fallait me livrer à un violent exercice pour rappeler la chaleur, ou courir me chauffer au poêle; malgré ces précautions, mes pauvres mains se dépouillèrent plusieurs fois; un Jour, je laissai geler mon oreille gauche^ qtîi devint aussi grosse que ma tête; j'étais sans cesse tourmenté de la crainte que mon appareil olfactif ne fût mordu par le froid. On com-

prend que, dans une telle situation, je ne pouvais entreprendre aucune aquarelle ; j'en fis pourtant l'essai ; j'emportai avec moi un pot plein d'eau qui chauffait sur un petit réchaud, jnais l'expérience ne réussit pas assez bien pour me donner le désir de recommencer. Même dans l'intérieur du logis, le thermomètre placé auprès de la fenêtre marquait toujours plusieurs degrés au-dessous de zéro. Une fois, oubliant le lieu où j'étais, je délayai des couleurs avec de l'eau qui se trouvait près du poêle et, mouillant une petite brosse, je voulus commencer de mémoire un croquis sur mon album. Avant que mon pinceau eût touché le papier il s'était recouvert d'une couche de glace, et ne fit que rayer le feuillet sur lequel je le passai

» A quelque temps de là un des hommes, étant allé sous un hangar pour exécuter un petit travail de menuiserie, mit entre ses lèvres un grand clou, comme font d'habitude les ouvriers; un instant après, le froid l'avait collé tellement à sa bouche que, pour retirer le morceau de fer sans arracher la peau, il dut aller se faire dégeler auprès du feu.

» Le froid produisait aussi sur nos provisions des effets curieux ; toutes les pommes tapées contenues dans un sac formaient une seule masse que la hache seule pouvait entamer ; il en était de même de la mélasse; quant au jambon, il défiait le couteau le mieux affilé; pour en avoir une tranche, il fallait l'approcher du feu. Avec une pareille température, nos conserves de viande se seraient gardées indéfiniment; elles auraient même pu, en cas de siège, servir de mitraille. Les coqs de bruyère ou les lièvres que nous achetions aux Indiens seraient restés pendant un mois ou davantage aussi frais que le premier jour ; on n'avait certes pas à craindre de les voir se faisander.

» La journée la plus froide de toute la saison eut lieu en décembre. Le 26 novembre, le thermomètre, qui, les jours précédents, accusait la température relativement assez douce de 16** centigrades au-dessous de zéro, descendit tout à coup à 27®, puis il continua de s'abaisser sans interruption jusqu'au 5 décembre, ot il descendit à 49° ; mais le temps était magnifique, le vent ne soufflait pas, il ne tombait pas un flocon de neige; aussi nous souffrions beaucoup moins qu'il ne nous était arrivé par une température de 15 ou 20° seulement

» Les deux semaines de notre résidence au fort Youkon

nous permirent d'apprécier combien doit être rude la vie que mènent pendant des années les colons européens. De l'élan

bouilli à déjeuner, de l'élan bouilli à dîner, de l'élan bouilli à souper, voilà le fond du régime alimentaire ; le poste est tellement inaccessible qu'on y apporte fort peu de provisions. Toutes les denrées du dehors doivent, avant d'arriver ici, passer par chacun des postes qui s'étagent entre l'Amérique et la factorerie d'York, dans la baie d'Hudson. Elles sont transportées d'un fort à l'autre par les employés de la Compagnie ; ceux de TYoukon vont chercher leurs approvisionnements à la maison La Pierre, petit établissement situé non loin des sources de la Porcupine, à une distance d'environ 200 lieues. Il faut vingt jours pour remonter la rivière, et six pour la descendre. La station la plus proche est le fort Mac- Pherson, qui s'élève à 10 lieues au-dessus du confluent de la rivière Peel et du Mackenzie. On ne trouve plus ensuite de poste jusqu'au fort Simpson distant de 500 lieues du fort Youkon. » Fr. Whympkr,

Voyage et aventures dans l'Alaska,

(Trad. par M. Emile Jonveaux. Paris, 1872, in-S*, Hachette.)

On ne compte guère dans TAlaska que 30000 habitants, parmi lesquels 500 Russes et 350 Américains. Le reste se divise en Esquimaux, Aléoutes, Tchougaches et Indiens de diverses tribus {Kindi^ Thlinkit, Chilkat, etc.]. Ils habitent de misérables villages, et ne vivent que de poissons et de gibier. Sitka, dans Tile Baranof, est le siège du gouverneur. Les Esquimaux vivent sur le littoral et dans les lies; ce sont surtout des pécheurs. Us sont grands, bien faits, très forts. M. Whymper en a vu qui fournissaient de longues traites avec des fardeaux de 200 livres. Us ne ressemblent pas a leurs congénères du Groenland ou des terres arctiques, mais ils sentent aussi mauvais et sont aussi sales. Leurs huttes, ingénieux agencement de madriers et d'os de baleines, recouvertes de loques disparates, ueaux de morses ou de rennes, haillons déchiquetés, sont hideuses. Elles n'ont d'autre ouverture qu'un large trou par lequel s'échappent la fumée et les puanteurs de cette habitation primitive.

Les Esquimaux sont braves, mais avides et voleurs. Les Russes avaient pris le parti de tout leur fournir : nourriture, vêtement, logement, ils leur donnaient même une solde annuelle de soixante dollars, pour les divers travaux auxquels ils les employaient : empaqueter les pelleteries, couper du bois, charger ou décharger les navires. Mais les Américains sont trop partisans du travail libre pour continuer les traditions russes. Aussi les Esquimaux sont-ils fort mécontents, et bon nombre d'entre eux émigrent dans la Colombie britannique.

Les Ingalit (incompréhensibles) désignent pour les Esquimaux tous les Indiens venus du pays du Sud, et établis dans le bassin du Youkon. Certaines tribus vivent isolées, à l'écart des traitants et chasseurs russes et américains : elles ont gardé intacts leurs coutumes, leurs costumes, leurs superstitions, leurs dialectes. D'autres, comme les Thlinkitf les Chilkat, les Haiday fréquentent les baies du littoral, où ils vendent les couvertures, les nattes et les étoffes de poils et de plumes que leurs mains habiles ont tissées.

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c Les morts ne sont pas oubliés ici aussi vite qu*il arrive souvent parmi les sauvages ; le deuil dure une année entière ; pendant ce temps, les femmes se réunissent plusieurs fois pour pleurer sur le défunt et rappeler ses vertus, réelles ou supposées.

9 A Tanniversaire du décès, une fête termine les rites funèbres. Pendant mon séjour à Noulato, je fus témoin d*nne de ces cérémonies ; elle eut lieu daus la caserne du fort, qne le gouverneur, sur la demande des iadigènes, avait mise à la disposition de la famille affligée. Un enfant était mort Tannée précédente; le deuil finissait; un grand repas devait réunir les parents et les amis. D abord tous les visages furent tristes, des larmes mouillaient les yeux des femmes ; }>eu à peu la gaieté se fit jour parmi les convives ; je ne vis jamais plus bizarre mélange de lamentations et de réjouissances.

» La mère, entourée de quelques matrones, continuait à pleurer amèrement, pendant que les invités chantaient en chœur et dansaient avec un infatigable entrain autour d'un mât peint de couleurs éclatantes, décoré de guirlandes de perles, de magnifiques peaux de loups, de fourrures de martres. Ils demeurèrent jusqu'au matin, n'interrompant leurs joyeux ébats que pour manger et boire. Le vacarme était impossible à décrire. Les objets qui garnissaient le mât furent, à la fin de la cérémonie, partagés entre les conviés. On peut juger de Timpétuosité des danseurs, du zèle qu'ils mettaient à leurs exercices chorégraphiques, par ce fait que le poêle massif placé au milieu de la chambre fut ébranlé sur sa base et en partie démoli.

9 An lieu d'enterrer les morts, les indigènes les placent dans des boites oblongues, élevées sur des pieux qui les maintiennent à i ou 2 mètres du sol ; quelquefois on les décore de fourrures, qui pendent au-dessus comme des bannières; le plus souvent, on les recouvre de tous les objets qui ont appartenu an défunt, tels que son canot, ses rames, ses raquettes. L'usage de ces cercueils aériens est aussi répandu parmi les tribus de la côte.

» La dépouille des hommes ne jouit pas seule du privilège d'être religieusement conservée; les indigènes ont pour les ossements des animaux une sorte de respect superstitieux; ils les amassent dans leurs maisons, au lieu de les jeter au feu

OU de les donner aux chiens. C'était pour eux un véritable scandale lorsqu'ils nous voyaient laisser dévorer par les bètes de notre attelage les débris d'un gigot de renne. « Vous nous » portez malheur, s'écriaient-ils; nos chasses seront infruc- » tueuses et nos pièges laisseront échapper le gibier. »

» Une superstition semblable les empêche aussi de jeter les rognures de leurs ongles, les cheveux tombés de leur tête ou les poils de leur barbe; ils en font des paquets qu'ils suspendent aux arbres. » Fr. Whymper,

Voyage et aventures dans l'Alaska.

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