DOMINION
moutardes, leurs sauces ou leurs bières. Il n'était pas non plus un seul endroit oflmnt un point de vue curieux où l'on pût s'arrêter et regarder sans être obligé de payer un droit de deux francs cinquante par personne. C'était devenu une honte, un scandale; on peut le dire, on ne voyait plus le Niagara. Il était en même tempes confisqué et déshonoré*.
» C'est de fescès même du mal qu'est sorti le bien. Le congrès^ qui pourtant n'aime pas ù faire acte d'autorité, a pris un ^rand parti. Comme le parc de Yellowsîoue (v. p. 156), leNiai^^ara a été rendu à la nation tout entière. On a exproprié et indemnisé les [u'opriétaiies, rasé les usinées et les hôtels, balayé les afliidjes^ chassé les exploiteurs, expulsé les vendeurs du temple. Le Niag-ara est aujourd'hui restitué à la nature.
» Nous franciiissons le petit bras, le bras américain, sur un pont dont le milieu s'appuie sur un étroit îlot. En amont, Teaii moutonne, se brise sur les blocs de rocher, rejaillit en crêtes blanches... C'est un beuit qui tantôt s'enfle, tantôt diminue j et sous le pont, avec une impétuosité qui attire, qui donne îe verti^^e, le courant fuit...
» Nous voici dans l'île des Chèvres, à laquelle il ne manque pour justifier son nom, que des chèvres. On y a tracé des allées pour les voitures, et des chemins plus étroits pour les piétons. Elle est remplie d'arbres de toute essence. De distance en
i. V. la piquante deaoripLian dâ ce Niagara dea Eamum, paf M. deMolmari, flîlée d*n3 non [jrêoédentea édidona. On y lit : ■ Du milica dû Suspertmoii m Bridfje, vno^ opereevcz, à votre droite, 1« cataracto dan» loule sa spleadide » beaiHéT taudis qu'à voLro gaucibe^ Bur iea hauleura de la rive amcricaine, » s'éUle en caracLères oyciopéeus^ racinon.ce des pilules et emplâtres de » Berriek! 11 y a aussi la Peruoian Sj/rup, VÀnderson's huehu, le Tarranti » isîterit aperiment for dysp&piia : il y a, peints à fresques dans les tons lea
• pltiFi étilalftnts, tous les ttniinau:^ de la ména^rie de Van Amburgh, le
• lèbnet, l'hyèfje, le rhinocëroa cornu, le premiar qui ait visité ce coatinent,
• sana oiihlïtsr Tine acrobate, cûnslitufint,, au dira de réïiiteur de riifûche, au© » réunion propre à intéresser lea théoluptiena aussi bien que les h i-stariens. Il ■ y a entîni la reine de la norde« la cétèbra sig^narina Maria Spelterini, qui w anooD'^.e sa dùroièro ascen&ion. sur la corde raide, au-desaus des torrents n mu^îsHUDla et botudifisajits de la cataracte. C'est r.ouipletî Je rentre à rhÔtol, » et je vais me reposer, à ramérîe&iue, aur la piaxza. Une bande de miiai^ieDS » vîenl s'y installer, cl elle ouvre son concert quotidien eu exértutanl rouver-
• ture de ta FiUe ffe M''' ÀnfjùL Certes, !ea chutes du E^ia^ara n'ont pas cflasé 9 d'être uao des mervoilb?R de la création ; ellea lançant, comme au temps où M M. de GhaleiaubHand allait éi^ouler leur voix solilaire^ un Ilot puissa^nt et n étETnol; moià en |»énétrant jusque dan» leurs entrailles au moyen de b«8 élèn valeurs et de ses chemins de fer înclioéa, eu hàUssant dos inoulins sur L©
• bord et co y élevant des fûnlaines de soda-*aler, en lea uliltsaal et eo les » eaploUant^ l'iiornme no les a-t-il pas dépouilleBs de hur sauvage grandeurî m Celait un lion du désert* rc n'est plu» qu'un lion en cage ^ue le dompteur» 1» Tâta d'un Justaueorps bariolé, exbjhe en cabriolant eatre ses patte a. *
distance, des inscriptions avertissent qu'il est défendu, sous peine de l'amende et de la prison, de toucher ici à quoi que ce soit, de cueillir une fleur ou un brin d'herbe, de casser une branche. Trois ou quatre minutes nous suffisent pour arriver à l'extrémité inférieure de l'île, au bord du goufFie. Ici, un escalier, muni d'une rampe solide, a été établi; nous traversons un petit ponceau, nous entrons dans un îlot, et voici tout près de nous, à notre droite, la chute américaine. Qu'on se figure une énorme table de marbre à l'extrémité arrondie en forme de cercle; telle est la petite chute. L'eau arrive transparente, glissant sur la table de marbre qu'elle semble lécher; soudain, le terrain lui ma'nque; elle s'élance dans l'abîme d'une hauteur de 52 mètres, avec un fracas assourdissant, décrivant une légère courbe; elle avance d'un mouvement toujours égal, impassible et irrésistible. Du fond du gouffre rejaillit presque à mi> hauteur un flot d'écume blanche. L'air est rempli tout autour de nous de fines gouttelettes d'eau réduites en poussière. Sur le nuage blanc, sous le clair soleil, un arc-^n-ciel nous montre ses sept couleurs brillantes et un peu brutales. Sous nos pieds, presque au niveau de l'eau du gouffre, nous voyons une mince passerelle jetée parmi les blocs de rocher : c'est ici que Ton peut s'avancer, pénétrer sous la chute même, s'aventurer sur la pierre glissante entre le rocher et l'épaisse nappe d'eau qui tombe. Nombre d'audacieuses Américaines, se tenant par la main, n'hésitent pas à se hasarder ici; on assure que ceux et celles qui ont fait cette folie ne sont guère tentés de la renouveler ; ce que l'on en rapporte le plus, ce sont des cauchemars.
»... Notre cicérone nous ramène sur la rive américaine; tout près, à notre gauche, la chute américaine se précipite; au fond, en face de nous, le terrible Horse-Skoe, le Fer à Cheval, lance dans Tabime sa trombe d*eau toute blanche. On nous fait prendre place dans un petit chemin de fer funiculaire qui descend dans le rocher avec une inclinaison de 30 degrés environ. En moins d'une minute, nous sommes au fond du gouffre, presque au niveau de l'eau. Nous voyons la chute américaine tomber à côté de nous, presque sur nos tètes; nous sommes enveloppés d'une pluie fine... Nous montons maintenant en voiture. Un peu au-dessous du gouffre, noustraversans le Niagara sur un pont en fer hardi et d'une seule arche ; le Niagara est large en cet endroit, à peu près comme la Seine au pont des Saints-Pères. L'eau est claire, d'un bleu
presque verdâtre, avec un éclat d'émail persan. C'est près d'ici que Blondin traversait le Niagara et faisait sur son fil ses étonnants exercices, portant sur son dos tantôt ce poêle sur lequel il fabriquait et mangeait une omelette au milieu du passage, tantôt un homme qui, certes, ne devait pas être plus que lui un poltron. Le pont en fer est étroit ; il n'a que la largeur d'une voiture. Le givre et les glaces s'y accumulent en telles quantités durant la saison d'hiver que l'audace américaine elle-même a craint qu'en le faisant plus large, il ne fléchît sous le poids. Après le succès de l'expédition, il est question de l'élargir aujourd'hui.
» ... Nous n'avons plus à visiter que les grands rapides à quelques milles au-dessous des chutes. En un quart d'heure les voitures nous y ont conduits, le long de la rive canadienne. Nous trouvons là un nouveau chemin de fer funiculaire, qui nous fait descendre presque au niveau de l'eau. Rien ne saurait donner Tidée de cette rivière, profonde de près de 60 mètres, qui, dans le lit étroit qui l'emprisonne, sur les blocs de roche qui en forment le fond, plus rapide que le torrent le plus furieux, s'agite, tournoie, tourbillonne.
»... Notre visite a duré quatre longues heures qui ont passé aussi vite qu'une seule. Quand j'essaye de résumer l'impression de cette matinée, je ne trouve qu'un mot qui l'exprime bien : c'est le mot de terreur. Le Niagara n'est pas seulement grand, imposant, magnifique ; il est terrible, il est formidable, il est effroyable; plus on visite, plus on s'arrête, plus on regarde, plus le sentiment de Tefiroi va croissant. C'est une puissance de la nature déchaînée, auprès de laquelle l'homme n'est rien. »
Ch. Bigot S
La délégation française aux Etaùs-TJnis*
(Revue Bleue, 1887.)
(1) M. Charles Bigot, que nous avons eu déjà le plaisir de ciler dans nos Lectures sur l'Asie, accompagnait, en qualité de délégué de la presse française, la mission ofûoielle chargée, en 1886, de représenter la France à Tluauguration de la statue colossale de la Liberté éclairant le monde. Ce monument, dû au ciseau de l'éminent sculpteur Bartholdi, a été érigé pour servir de phare à rentrée de la rade de New-York : il a été offert gracieusement, comme an nouveau témoignage de cordialité, pM les compatriotes de Lafayette aux compatriotes de Washington.
Québec.
« La cité de Cbamplnin, l'antique capitale de la « Nouvelle- France », aujourd'hui chef-lieu de la « province de Québec », est comme la ville de l'Ecriture « située sur une haute montagne et qui ne peut se cacher aux yeux ». Elle domine fièrement le Saint-Laurent, à l'endroit où le fleuve commence à resserrer son lit immense. Sa citadelle, garnie de canons qui se rouillent sur leurs affûts, était occupée, il y a quelques années, par une garnison anglaise, placée là comme dans une sorte de Gibraltar et chargée de défendre la domination de la métropole. Mais, depuis que l'Angleterre a pris le sage parti de laisser le Canada, et même le Canada français, s'administrer à sa guise, les « habits rouges » ont disparu, et l'élément militaire n'est plus représenté, dans toute la province, que par de braves et inoffensives milices locales qui rappellent, par plus d'un trait, notre ancienne garde nationale.
» Bâtie sur une montagne aux pentes abruptes, Québec tire de cette circonstance et de l'antiquité relative de plusieurs de ses quartiers un air d'originalité qui manque à la plupart des villes américaines. Rues étroites, bordées de trottoirs en planches, souvent coupées par des escaliers; enseignes se balançant au bout d'une tringle en fer comme dans nos petites villes de Normandie ; maisons basses et presque toutes construites en bois, ce qui explique la fréquence des incendies qui ont souvent dévoré les quartiers les plus populeux, tout contribue à donner à Québec une physionomie particulièrement rare en Amérique, où les villes, alignées au cordeau et coupées à angle droit, semblent toutes découpées sur le même damier.
» Québec possède plusieurs promenades, très fréquentées pendant la belle saison : « la Plate-forme, » l'Esplanade, le Jardin du Gouverneur, d'où l'œil embrasse, à perte de vue, l'immense plaine du Saint-Laurent. Au centre d'un square.
OÙ (comme disent les Canadiens-Français, plus jaloux que nous de notre langue), d'un « carré » de verdure, s'élève un monument de forme quadrangulaire et pyramidale. C'est la colonne de Wolfe et de Montcalm, élevée à la mémoire des deux illustres généraux, l'un anglais, l'autre français, qui succombèrent glorieusement dans la bataille où se décida, il y a plus d'un siècle, le sort du Canada. Une inscription latine, en style lapidaire, célèbre la valeur égale et la mort semblable de ces deux héros*. Touchant exemple d'impartialité, et qui tient évidemment aux conditions particulières du Canada : la postérité a confondu dans un même hommage les deux implacables adversaires, tombés le même jour sur le même champ de bataille, et dignes l'un de l'autre jusque dans la mort.
» Parmi les autres monuments de Québec, il faut compter le nouveau palais de la Législature provinciale ; l'Hôtel de la poste, bâti sur l'emplacement de la Maison du Chien d'or, célèbre dans les annales de la cité québécoise ^ ; les bâtiments du séminaire et de l'Université Laval, auxquels est joint un Musée qui compte quelques bons tableaux de l'École française, entre autres des Philippe de Champagne, des Vanloo et des Boucher; la cathédrale catholique, imposante surtout par sa masse et par ses vastes proportions ; la cathédrale anglicane, la Bourse, la Banque, le Palais de Justice, la Douane, l'hôpital de la Marine, etc.
)) Le marché se tient en plein air devant la cathédrale catholique, et c'est là qu'il faut aller, au milieu des éventaires chargés de polirons, de choux rouges, de pommes « fameuses', » de framboises et de bleuets"^ si l'on veut