V. Tour du monde, année 1881, 2* sem
3. Le premier Européen qui ait décrit les chutes du Niagara est un prêtre français, le franciscain Hennepin, qui les vit en 1678.
■;^ iiK«
» gara, pygmées auprès d'un Titan. Pour moi, les deux plus » grandes choses de ce monde sont, parmi les monuments éle- 9 vés par la main de Thomm^, les ruines du Thibet, et parmi » les œuvres de la nature, les chutes du Niagara. » Depuis vingt ans, le Niagara a un peu changé d'aspect, et perdu quelque chose de sa primitive et sauvage beauté. L'industrie américaine a passé là ; elle a calculé la force motrice de a ces mille arcsen-ciel qui se courbent ou croisent sur l'abîme, » et réduit une bonne partie de cette poésie en dollars * . Il nous a paru intéressant de rapprocher quelques-unes des impressions ressenties devant les chutes par trois voyageurs de mœurs, d'éducation et d'habitudes d'esprit différentes; un savant géologue, un jeune et aimable homme du monde, un économiste, fin observateur et spirituel écrivain.
« Pendant les années 1848, 1849 et 1850, j'ai fait cinq visites aux cataractes du Niagara. Plusieurs de ces visites ont été de véritables séjours, se prolongeant pendant plusieurs semaines, et j*ai pu avoir ainsi une connaissance exacte des localités et du grand phénomène de dénudation çui s'y passe. Quinze années après, en septembre 1863, j*ai parcouru de nouveau tout le terrain qui encadre les célèbres chutes du Nouveau-Monde, et voici les impressions que j'en ai rapportées.
» Disons-le tout de suite, au point de vue du pittoresque, ce laps de temps a été fatal au Niagara. Partout des maisons, des hôtels, des cafés, des magasins ; on ne peut plus retourner la tête sans être assailli par une armée de guides, de voituriers; c'est Chamouni' transporté en Amérique. D n'y a que Tîle à la Chèvre qui ait été respectée', et aussi quelques arbres au milieu des rochers abrupts, là où il
1. Le joarnal, la Lumière électrique^ raconte que les Américains viennent d*izna^Der une application aussi ingénieuse qu'inattendue de l'éclairage électriqae; ils Tont employé à mettre eu relief et à compléter le merveilleux spectacle des cataractes. (V. Journal général de l'instruction publique . (i6 février 1882.)
2. Chamoani ou Chamounix, bourg situé dans la haute vallée de TArve (Hante-Savoie), au pied du mont Brévent, est le rendez- vous des touristes qui mitent les cols et les glaciers du mont Blanc
3. On lira plus loin dans une relation plus récente que l'île de la Chèvre ella* même n'a pas été re^ectée.
est impossible d'aller les couper pour en faire des barrières. Au point de vue géologique, les changements, sans être aussi frappants, sont néanmoins considérables. Au Niagara, l'eau agit comme le marteau du démolisseur ; elle frappe brutalement, ou s'appuie comme un levier à force irrésistible, et précipite dans le goufTre les roches par blocs énormes. J'ai été très frappé des changements arrivés à la grande chute de droite, qui est connue sous les noms de Cataracte canadienne ou du Fer à cheval [Horse Shoe fall). La forme de fer à cheval s'est modifiée profondément en s'enfonçant et s'ébréchant fortement vers le milieu. La célèbre table de roches a presque entièrement disparu... La tour, connue sous le nom de Terrapine, s'est rapprochée de la chute, et plusieurs des gros blocs qui Ise trouvaient en avant de cette tour ont disparu, emportés dans le gouffre... » Le fleuve Niagara se divise en trois parties complètement distinctes. Du lac Érié aux cataractes, le fleuve est large et coule à pleins bords, au milieu de vastes plaines. Il est parsemé de belles, nombreuses et grandes fles, et partout les plus gros bateaux à vapeur peuvent circuler sans difficulté. Des cataractes à Lewiston, le fleuve se contracte ; des murs gigantesques de 200 à 250 pieds de hauteur le resserrent et l'obligent de couler comme s'il traversait les portes d'un canal, avec une différence de niveau de 100 pieds entre la partie inférieure des chutes et Lewiston. La largeur de cette vallée d'érosion, creusée entièrement par le fleuve, varie entre 800 et 1200 pieds. Celte espèce de canal ou canon du fleuve atteint sa plus grande largeur vis-à-vis de l'hôtel de Clifton, et il va en se rétrécissant vers le célèbre pont suspendu, où il a 800 pieds de l'un h. l'autre bord du précipice... La troisième partie de la rivière Niagara s'étend de Lewiston au lac Ontario, et elle est navigable ; elle ne coule pas à pleins bords cependant, étant resserrée entre des collines qui la dominent de 20 à 80 pieds, et en même temps il y a des bouillonnements et des contrecourants... Il est une force qui peut déjouer tous les calculs de rétrogradation des cataractes du Niagara et les amener à une stagnation presque absolue; c'est la pro-
digieuse activité indoslriaUe des Américains, Déjà un joli filet d'eau formant une véritable rivière a été détourné sur la rive américaine pour faire rouler des usines; et cette rivière vient se jeter plus bas que les chutes. Une trentaine ou une quarantaine de saignées comme celle-là, faites des deux côtéSj c an adieu et américain, et le Niagara ne sera pins qu'un modeste ruisseau, comme le Rhin à SchalTouse, la chute du bois de Boulogne, ou les cascades de Tivoli. Le Tonne^'it' des eaux (c'est ce que siguitie le mot Niagara en îroquois) ne sera plus alors qu'un roulement de tambour. L'iuduslrie aura désarmé Jupiter Tonnant * . n
J. Marcou*, Le Niagara quinze am après,
{Butklin de ta Sùciâté de géologie, ismi '1805.)
Je me Os^ure ce que devait être te KiîigDra du temps où il ne battait que les Tûcliers ile âes rive a et ne roulaU qije les trottes ff arbres arrachés a ai forêts, (lu temps où ces routes et ces voies ferrées û'avaknt pas déchiré le flanc du ravin. Je me (iKure h silence universel de la nature clevanlle tonnerre du grand Ueuve, l'hcunine errant comme une hète sauvage parmi ses prédpices, n'osant pas encore troubler &a inaj esté jetjecomprenûs alors la grandeur du spectacle. Les Indiens vénéraient le Nia^rira comme la demeure d'un grand esprit; eîît venu 1 Européen prosaïque qui l'a exploité, n a semé des ch3m|)^ de mais à U place des forêts abattues, bâti de3 moulins dans îes rapides^ des mastires sur le bord même du pnflTre et sous la pluie des cataractes. Il orne le domaine sulitaire du grand fleuve comme le jardio dune guinguette; il tente même de remf)risonner et de s'en faire un ouvrier docile. On regarde avec colère le vêtement mesquin qne les hommes ont mis à cetle nature puissante; on aurait presque envie que le Ûeuve géant nettoyât ses rives et reprit sa liberté, w La nature américaine n'est point, comme celle d'Europe^ un artiste
1. Le NîagATA sépara le Canada dâs ELat&-Unia : ta république, et la eolouifl anglaise posV^/^dtnt éùnù, Isl premiF^re, le petit bras, i^éparé da grand bran, qui apporlieut nu Canada, par Tilo des Chèvres [Goat Ishind). Les deux Etata sur- Teilleut l'hydrograpbie du bnsaia, la navigatioo, lea ports, l'eutretien dea canaux et les pharea.
2. M. Jules Martiiou, né à Salinj en 1^24, fut préparateur de rninéralo^ia à la SorboBDt' (18tô), pois géologue vûjrafçeiir duMtisêiim. et, en cette qualité, alla étudier, eu eampau-oie du savaul Aga^aiz^ la géologie dca Etats-Unis etdoBposaessiona -lUj^Iniiia» do l'Amérique du' Nord. Reiitré ea Fraone en 18â0, à la suite d'une dan|i;ereuf;e niaïadie, il retouroa anx Etats-Uuïâ en iS5\ et prît une part sivtive aui expéditiona Si^ientiQques ordonnées ^ar le B;ourernenient anaéricain dans les MonLagnes Roclieases et la Calirornie. En Î8r>5i il fat nommé professiîur k FEcole polytecti nique de Zurich ; en mai 1^30, il revint en Amérique et y Ronlinua sea gi aiids travaa:?. Le principaU sur la géologie de rAmérique du fiv>rdr a été piibJié en anglais (1S53). Plusieurs autres publications ont été faites par le mémo auteur sur la géoloji^Ë du iura«
habile qui sembje se parer d'elle-même pour le regard des peintres. Elle dédaigne les arrangements coquets ; elle est plus grande, plus large, plus puissante, mais aussi plus monotone : elle semble ne pas se donner la peine de nous ménager ces surprises et ces amusements auxquels nos paysages restreints nous ont accoutumés. L*homme, d'ailleurs, n est point encore en harmonie avec elle et ne contribue pas à l'embellir. Il n'y porte que la laideur et la dévastation; son passage se reconnaît aux forêts saccagées, aux troncs noircis et calcinés, aux terres dépouillées et arides. Les moissons, improvisées parmi ces ruines, n'ont pas la riche et féconde beauté de nos champs : elles sont négligées, inégales, semblables à de mauvaises herbes ; les habitations même n'ont rien de gracieux ni de rustique : ce sont des baraques de planches d'une laideur uniforme... L'homme, qui ailleurs s'assimile à la nature au point d'en sembler inséparable, apparaît ici comme un conquérant brutal et pillard qui la défigure, presse de l'asservir et de la dépouiller. »
Ernest Dovbroier de Hauranne >, Huit mois en Amérique, (2. vol. in-18, 1866, Paris, Librairie internationale, t. I, ch. y.)
« A Tendroit où se termine Goat-Island, sont les chutes. D'un côté, la chute américaine, la chute du petit bras, la petite chute; de l'autre, la grande chute, la chute canadienne, le Horse-Shoe, le Fer à Cheval, ainsi nommé à cause de sa forme. De l'une comme de l'autre, d'une hauteur de 52 mètres, le Niagara tout entier se précipite dans une immense cuve de roc, aux bords taillés à pic. Et plus bas, c'est par une route étroite^ resserrée entre deux parois escarpées, que l'eau, incessamment versée par les deux chutes, se rue vers le lac Ontario.
D ... Naguère encore, le Niagara était abandonné à Texploitation et à la rapacité des particuliers. Des usines s'étaient établies tout au bord du courant pour en utiliser la force motrice. On avait bâti des hôtels en grand nombre sur la rive. Enfin, et surtout, dans Tile des Chèvres, dans les îlots, sur les berges, s'étalaient sans pudeur les réclames américaines, en lettres hautes de deux ou trois mètres. Le Niagara est le grand rendez-vous de la curiosité américaine, le lieu de grand pèlerinage. Là viennent faire leur voyage de noces tous ceux qui n'ont pas assez de loisir ou assez d'argent pour s'offrir un tour en Europe. Les industriels y recommandaient à l'envi leurs
1. M. Ernest Duvergierde Hauranne, né à Paris en 1843, mort à Trouville en 1877, député du Cher de 1871 à 1877, n'a laissé que cet attrayant récit de voyage en Amérique, quelques brochures politiques et une Histoire populaire de la Révolution française, publiée par M"» Duvergier de Hauranne, d'après les notes laissées par son mari.