‹ L'AmériqueChapitre 26 sur 113 · Nom canadien du myrtille · texte numérisé non relu

Nom canadien du myrtille

entendre le parler pittoresque elle langage accentué dln* tonaLioos bas- normandes de tt Thabilant » canadien *

)) La (( ville basse », c'est le nom qu'on donne au principal t'aoboarg de Québec, bâtie en contre-bas du mont, sur la rive du fleuve, est pluâ populeuse que pittoresque. C'est le quartier de la marine, des docks, des entrepôts, et ses rues étroites et sales, habitées presque exclusivemeiit par des Iriandais, n'offrent guère d'édifices intéressants. Elle est, aujourd'hui, reliée à la ville haute par un ascenseur, œuvre d'une conipapiie anglaise,

iï La population de Québec est loin de s'accroître dans la môme proportion que celle des autres villes du Canada. C'est ainsi que de 59700 âmes qu'elle comptait au recensement de 1871 , la population ne s'est élevée qu'à 62 447 habitants, au recensement de 1881, tandis que, dans le môme laps de temps, Montréal montait de 107 000 à plus de 140000 habitants*. La principale raison de cette différence, c'est que Québec a laissé péricliter son commerce et son industrie, tandis que Montréal donne un essor toujours plus grand à ses entreprises conmierciales. L'induslrie des constructions navales, qui avait été longtemps la ressource de Québec, est presque complètement tombée, à la suite d'une grève des ouvriers de chantiers survenue en 1867* Tous les efforts pour la relever ou pour y substituer d'autres branches d'industrie ont été à peu près vains, et la vieille cité de Cbamplain, si admirablement assise au bord de son magnifique fleuve, semble vouloir s'endormir dans une sorte de torpeur léthargique, tandis que partout autour d'elle fermente l'esprit d'initiative et de progrès. » Eug* Réveilla un",

Le Canada françak.

1. En 1S91, Montréal avait S170ÛO babîtaoLs ; et Québec, 03000 ; en coînptant les faulioiirgs des deux rivoa, 90 000.

2, M. Eugène RêvciHaatl, né à Saint-Centaut-le-Grand (Çb are ûLe-Itiféri aura), ealS&li a fjiiL ea IfiSO du voyage au CanadA. U a éludté sur place les resftoarcofl, les mœurs, la sltuaLiûQ poLitique, religiemae et saoïalB de ce paya français d'o lire-roer. Nous devuoa à san oblige an le ftmiLiè la commuDÎcatiaa de cea pAges, ejcLraties du très remarquable ouTrage Histoire du Canafin et des Canadiens ff'ançaiSt qui à obleauunaaccos mérité. (Parisju-S'^j ISSi, Grass&rt.)

Les avantages que donne à Québec Texcellence de sa situation fluviale sont diminués par la rigueur du climat et l'obstruction de son beau fleuve, qui, Tbiver, se cuuvre de glaces épaisses. L'industrie des constructions navales, compromise d'abord par le développement de la marine à vapeur qui emploie des navires en fer, a été irrémédiablement atteinte par le tarif de 1879, qui a augmenté le prix des matières premières. Cette ruine industrielle a eu des conséquences commerciales. Longtemps le port de Québec est resté le débouche principal de Texploitalion des forêts canadiennes. Là venaient se rassembler les milliers de « cages » et de trains de bois que la conféJération tirait de ses immenses forêts vierges. Aujourd'hui encore, en amont de la ville, derrière les « boines » de la rive, on empile les madriers et les billots. Mais cet immense transit est aussi en décroissance. Les habitants de Québec, avec une admirable énergie, ont lutté contre la mauvaise fortune. Ils ont remplacé l'industrie morte des, constructions navales par celle du cuir, aujourd'hui concentrée dans la vallée de la rivière Saint- Charles, dans la basse ville et les faubourgs. Des tanneries monumentales ont remplacé les chantiers déserts : 1500 ouvriers v sont occupés et produisent 13 millions de francs de matière première. Qnalre mille ouvriers travaillentâ la chaussure et livrent au commerce ponr 21 millions de francs de marchandises. Des ateliers de fer, de plomb, d'acier, des papeteries, manufactures de tabac, etc., complètent l'œuvre industrielle de cette ville qui veut reprendre son rang. La vule a amélioré son port, construit nn nouveau bassin et une cale sèche. Une nouvelle voie ferrée la relie à la fertile région du lac Saint-Jean. Un pont, jeté sur le Saint- Laurent, dont la dépense est évaluée â 30 niillions, la rattachera à l'active cité de Lévis, qui est comme un faubourg de la ville, à 1000 mètres de distance, et en même temps au niveau du chemin de fer de la rive méridionale.

Montréal s le pont Victoria.

« Au pied d'un monticule verdoyant, élevé de 250 mètres seulement au-dessus de la plaine, mais rehaussé par son isolement, nous distinguons les hautes tours d'une cathédrale dominant une longue rangée d'édifices; la couleur verte du Saint-Laurent fait subitement place à la teinte brune des eaux de l'Outaouais, qui persiste pendant plusieurs lieues à ne point confondre ses eaux avec ceDes du fleuve dont il est l'un des plus puissants tributaires. Nous voyons apparaître successivement les hautes constructions des manufactures d'Hochelaga, puis le pont Victoria, long de près de 3 kilomètres d'un bord à l'autre, avec sa galerie tubulaire, véritable tunnel formé de vingt-cinq tubes en fer d'une longueur totale de 6 133 pieds, soutenus, à 60 pieds audessus du niveau du fleuve, par deux culées et vingt-quatre piles d'un calcaire noir compacte. Ces piles s'allongent dans le sens du courant, et lui présentent une arête effilée en

Iranchant, semblable à Téperoo d'un navire cuirassé, contre laquelle d'énormes glaçons viennent se briser au moment de la débâcle. Commencé en 1856, et inauguré en 1860 en présence du prince de Galles, le pont Victoria n*a pas coûté moins de 1400CH30 livres sterlings, soit 30 millions de francs. Disons-le tout de suite, cette merveille de l'art des ingénieurs impressionne plus vivemtnt l'esprit que la vue, car la distance en réduit élrangement les gigantesques proportions. La longue ligne rigide de la galerie, les formes grêles et également rectilignes des arcbes vues de face, lui donnent, de loin, l'humble apparence d'un pont de chevalets. Combien sont préférables, au point de vue du pittoresque, les courbes barmonicuses de nos vieux ponts de pierre ï Enfin nous atteignons les quais en passant au milieu d'une forêt de blancs steamers aux cabines étagées. Nous sommes h Montréal.

»• ... En 1640, «ne religieuse, la Sœor BoHrgfeoiâ, et quelques ecclésiastiques, membres dune coni^régatioD quî se fondit peu après dans celle de Saint-Sulpice, obtinrent du roi de France La coucessioa de lile de Montréal, ou Carlier avait découvert jadis le vûh^Q indien d'ïlochelaga. Cinquanle-cinq persoTines environ furent amenées, en 1642, pour peupler le nouvel établissement, qu'on appela d'abord Ville-Marie. En 1633, deux cenis é migrants, presque tous Atiicevins, vinrent renforcer ce premier noyau de eonrageu% colons. Plus tard, les soldats d un régiment licencié au Cnnada, le régimeat de Cangman. fameui dans les anaaleà de la colonie, s'élablirent en grande partie autour de la nouvelle ville, dont la prospérité ijaissaale eut longtemps à souffrir du voisinage des Iroquois.

» Le nom de Montréal, corruption de mont Royal» fut donné par le Malouin Jacques Cadier à la haute colline qui domine actuellement la grande ville, son neuve et ses rapidea, son pont Iulyniaire. ^es faubourgs, et son admirable jardin public^ et les fertiles campagnes qui s'étendent des coteaux de lôltawa auï montagnes di Vermont. Ei 1760, Montréal ne comptait que 6 000 âmes; en 1S71, elle en avait 107 000; en 1891, 217 000. Dans ce ctiiffre, rélément franco-canadien refiréseule 60 pour 100. Malgré les pii villes de Québec, Montréal avec ses industries actives, sa situation commerciale» ses detii universités (Mac-Gill, anLïlaiae, etLaval, française), est la vraie métropole de celte nationalité franco-caBadienns très vivante et très fécoade.

n ... Tète de ligne de la navigation Iransatlan tique sur le Saint-Laurent, rambltieuse cité aspire k supplanter New- York et à devenir Fentrepôt de tous les produits du Far-West* Déjà des canaux accessibles aux navires de

400 à 500 tonnes contournent les nombreux rapides qui entravent la navigation du Saint-Laurent depuis le village de Lachine jusqu'au lac Ontario. Un autre canal de 42 kilomètres, le canal Welland, établit, pour la nn^me classe de bâtiments, une communication assurée sur le territoire canadien, entre les lacs Érié et Ontario, rachetant par vingt-sept écluses la différence de niveau de 330 pieds que la rivière Niagara franchit par un bond de son incomparable cataracte, et par de nombreux rapides. Aujourd'hui le gouvernement canadien a entrepris d'élargir tous ces canaux, de manière à en permettre le passage à des navires de 1000 tonnes. Ce grand travail une fois terminé, Timmense bassin des grands lacs, et les centres populeux qui naissent et grandissent sur leurs rives, Duluth, Milvaukee, Chicago, Détroit, seront les tributaires de Montréal, devenu leur entrepôt et leur port d'embarquement naturel, au moins pendant la belle saison, car, malheureusement pour les hautes visées de la ville canadienne, le Saint- Laurent reste fermé à toute navigation pendant cinq à six longs mois d'hiver.

H. DE Lamothe, Cinq mois chez les Français (T Amérique»

(Paris, 1880, in-18, Hachette.)

Aussi la ville de Moniréal, « comme une coquette ambitieuse, se compose-t-elle une parure assortie à ses rutures grandeurs ». Ses rues sont larges et mieux entretenues qu'à Québec *, ses magasins vastes et luxueux. Ses banques ressemblent à des palais, ses hôtels et ses maisons affectent les prétentions architecturales des grandes cités de TUnion. Les églises et les chapelles bâties par les sectes religieuses déconcertent par leurs bizarreries artistiques : non content de la cathédrale, qui est une des plus belles de TAmérique du Nord, le clergé catholique a fait ériger une basilique nouvelle sur les plans de Saint- IMerre de Rome. Ses théâtres, ses cercles, et, en particulier, celui des patineurs [Yictoria i^ka" ting Rink) rivalisent de splendeur avec ceux des Etats-Unis et éclipsent ceux de sa rivale.

1. « A Québec, écrit M. de Lamothe, la propreté et le pavage laissent à désirer. Quelques rues, surtout dans la vieille ville, sont enliorement pavées de vieux madriers. Les trottoirs sont toujours en planches, ce qui ne laisse pas de surprendre quehjue peu le voyageur nouvellement débarqué d'Europe où le prix du bois ne perm ttrait guère un tel luxe. Il est vrai que le luxe de Québec est souvent vermoulu. »

88 LI5CTURES ET ANALYSICS DE GÉOGRAPHIE.

lies forêtu canadiennes et les parcs nationaux.

Le Canada possédait jadis les plus magnifiques réserves forestières de l'Amérique septentrionale; mais des incendies fréquents et désastreux, et plus encore le gaspilljige des défricheurs et la destruction systématique autorisée ou tout au moins tolérée par le gouvernement, commencent à les épuiser. Les trente mille bûcherons qui se répandent chaque hiver dans les forêts pour le compte des grands commerçants de bois d'Ottawa ne ménagent rien, et ne se soucient ni du repeuplement, ni de la protection des jeunes pousses. Les plaines et les vallées ont été dépouillées; les bûcherons portent maintenant la hache dans les bois qui couronnent les coteaux rocheux des Laurentides, et qui, tamisant les pluies parleur terreau, maintiennent la limpidité des lacs et la régularité du débit des rivières. « Au train dont nous allons, disait un sage Canadien, nos su- » perbes forêts auront été avant longtemps dépouillées de leurs meilleures » espèces de conifères. Déjà, pour obtenir des bois de mâture, on est » obligé d'iilier en abattre à 300 milles d'Ottawa, et il faut franchir une » bonne distance pour les bois de construction. Que sera-ce dans dix » ans? dans vingt ou trente? »

Malgré cette explnitation furieuse, on évalue encore à 3 millions et demi de kilom. car. l'étendue réelle des forêts canadiennes. Le rapport de M. Bell sur les forêts du Canada (Londres 1885) signale quatre régions sylvestres qui se distinguent par les essences : les deux régions septentrionale et centrale où dominent les sapins blancs et noirs de quarante espèces différentes, puis les bouleaux, peupliers, saules, aulnes; la région méridionale, qui est celle des platanes, des noyers, des frênes, des tulipiers, des châtaigniers; enfin la région occidentale où prospèrent l'érable, le chêne, et certaines espèces de peupliers et de frênes.

L"ile du Prince-Edouard est déboisée, mais la Nouvelle-Ecosse, malgré de terribles incendies, est encore peuplée de sapins et de bouleaux. La zone forestière des Laurentides est la plus riche de toutes. Les bassins du Saguenay et de l'Ottawa sont le siège d'industries du bois très actives; la province de Québec voit peu à peu disparaître sa parure de forêts au

f)rofit des champs d'agriculture : enfin les Montagnes-Rocheuses dans a Colombie britannique gardent encore, comme une réserve inépuisable, leurs vallées et leurs versants revêtus de pins Douglas, de cyprès jaunes, de cèdres rouges.

Bois de chauffage, lattes, planches, poutres à bâtir, poteaux de télégraphe, traverses de chemins de fer (plus de 9 millions par an), pâte à papier, etc., les forêts canadiennes suffisent à une consommation prodigieuse. La production est évaluée à près de 500 millions par an; Texporlation à 1350 000 tonnes valant environ 150 millions de francs.

Pour sauver d'une destruction possible quelques-unes de ces merveilles naturelles, le gouvernement fédéral, à l'imitation du congrès des Etats- Unis, a créé plusieuis parcs nationaux destinés à servir de lieux de promenades et de conservatoires des espèces :

Le Parc des Montagnes-Rocheuses ou parc de Banfï (676 kilom. car.) est situé dans la région de Banff, arrosée par la rivière de l'Arc, « grands monts, grands glaciers, forêts, torrents, lacs, cascades, y luttent d'imprévu comme de magnificence ». Le chemin de fer du Pacifique y amène de nombreux touristes : le conseil fédéral a créé des routes, des sentiers, des ponts, aménagé les sources thermales. Plus loin, dans les mêmes montagnes, le long de la même ligne transcontinentale on rencontre quatre autres parcs nationaux : Mount Stephen^ Mount sir Donald, Ea'jlePasSj et Mount Selkirk,

A Touest, dans la province d'Ontario, entre le lac Huron et la rivière Ottawa, à 250 kilom. nord-ouest de la capitale, Oltawa, le conseil législatif de la province a séquestré une aire de 3800 kilom. car. comme a çarc public, réserve de forêts, lieu de protection du poisson et du gibier, sanatorium, terre -de plaisir et plaisance pour le peuple ». Le parc, appelé Algonquin National Park, est peuplé de cerfs, orignaux, castors et autres animaui à fourrures : les grands lacs y sont aussi de féconds viviers.

Au milieu des grands pins, et des cèdres des Laureutides, le paro de la Montagne Tremblante, égayé par les sauts et les cascatelles de la Hunère Cachée, est un sanatorium pittoresque et salubre

Î)0ur les poitrines délicates. 11 s'étend sur 6000 hectares. Enfin à 60 kiom. environ au nord-ouest de Québec, dans un pays de bois coupés de lacs et de rochers sauvages où le Jacques-Cartier roule ses eaux torrentueuses, le parc national des Laurentides, grand de 6600 kilom. car., est un magnifi(iue centre de pêche et de chasse, où le gouvernement de la province de Québec s'efforce de reconstituer l'espèce des daims cariboux quia presque disparu des territoires du Dominion. (Voy. Dictionnaire de B.ousselet; supplément, 15" fascicule.)

Xia Tle dans les bois.

« A la fin de Tautomne, plus de vingt-cinq mille hommes se dirigent vers les bois, s'enfoncent dans leurs profondeurs, pour ne sortir de leur retraite qu'au printemps, alors qu'ils opèrent la descente des magnifiques radeaux qui couvrent les rivières comme des ponts flottants.

» Cette armée de travailleurs pénètre jusqu'aux points les plus reculés de cette vaste région. Rien ne les arrête. Ils atteignent maintenant des lieux que l'on croyait inaccessibles. Torrents, précipices, rapides dangereux, rochers abrupts, aucun obstacle ne les effraye. On les retrouve par bandes jusqu'Hux confins des régions boisées sur les bords lointains du lac Témiscamingue et tout le long des nombreux a'fluents de l'Outaouais, à plusieurs cents milles de leur embouchure dans la grande rivière.

» Aussitôt que les voyageurs sont rendus sur le théâtre de leurs opérations, ils se construisent une longue habitation formée de poutres grossières, pour s'abriter contre la rigueur de la température. Elle doit pouvoir donner place à quarante ou soixante hommes pendant six à neuf mois. Cette demeure est nécessairement très froide et la bise y souffle librement. Pour y jeter un peu de chaleur, on établit au milieu la cambuse ou cuisine, et des pièces de bois

énormes <ilimentent sans cesse l'âtre pétillant. Le travail préparatoire étant terminé, on organise les hommes en bandes distinctes : ce sont les coupeurs^ les scieurs^ les équarrisseurs^ les charretiers, et enfin le cuisinier ^ dont le choix doit être fait avec grand soin, car il faut qu'il soit habile, prévenant, et pourvu d'une patience à toute épreuve. Lorsque la neige tombe en abondance et que le terrain est ainsi nivelé, on réunit tous le bois abattu sur l'emplacement le plus favorable à l'embarquement. Le transport s'effectue au moyen de solides traîneaux à quatre patins, traînés par des chevaux ou des bœufs.

)) Tout travailleur doit quitter le chantier* avant le jour, et n'y rentrer qu'à la nuit tombante. Il est rare que la rigueur du froid ou le mauvais temps retienne au logis, même pour un seul jour, ces hommes courageux et durcis à la fatigue ; mais il est juste aussi de convenir que, si Ton exige d'eux un labeur très pénible, on pourvoit sans parcimonie à tous leurs besoins. La viande salée, qui leur sert de nourriture habituelle, leur est livrée à discrétion ; le pain, cuit dans le chantier même, est excellent; la soupe de pois, que l'on mange à la fin de chaque journée, est apprêtée avec goût; le thé, dont on arrose les .repas est de fort bonne quahté. Ce sont ces mets et ces breuvages qui font les délices gastronomiques des ouvriers et la gloire du cuisinier, lequel, malgré ses efforts et ses talents, n'évite pas les quolibets et les plaintes des voraces convives qui, à chaque heure du jour et de la nuit, ont droit de se mettre à table. L'heure qui suit le souper est l'heure du plaisir, de la gaieté^ des histoires, des bons mots, que les Canadiens trouvent sans efforts d'esprit au milieu des plus rudes labeurs.

» C'est un pénible travail, sans doute, que celui d'abattre incessamment les géants de la forêt; mais il n'offre guère de périls. C'est au printemps, lorsque tous les énormes billots éparpillés sur la plage doivent être jetés à l'eau

t. Chantier a ici le sens de logis, habitation, tandis qu'en France ce mot s'entend du lieu où l'on travaille.

pour le flottage, que commencent les dangers réels de Ta homme des bois». Il lui faut alors passer de longes heures à l'eau, franchir des précipices sur d'étroits radeaux, descendre des rapides semés d'écueils, n'échapper à un danger que pour en affronter un plus terrible, éviter la mort cent fois pour la trouver trop souvent dans un abîme.

» Aussi quelle forte et vigoureuse population que celle qui va, pendant l'hiver, peupler les chantiers î Tels sont les intrépides voyageurs dans la forêt, tels on les retrouve sur les radeaux flottants, lorsqu'il leur faut manier ces lourdes' rames qui font mouvoir de véritables masses de bois, coura^^eux en face du danger, joyeux et insouciants après les fatigues de la journée.

» C'est généralement lors de la débâcle, au milieu du mois de mars, que l'on descend le bois flotté sur les affluents de l'Outaouais. Il est divisé en sections que Ton appelle cribs^ ayant chacune 24 pieds de longueur; soixantedix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ou cent cribs forment un train de bois {cagé)^ qui se compose ordinairement de 100000 pieds cubes. Chaque crib comprend vingt-trois à trente-six pièces de bois et de 800 à 1000 pieds cubes.

» Les radeaux évitent la plupart des cascades et des rapides, qui interceptent le cours des rivières, en descendant des glissoires construites à grands frais par le gouvernement; ce sont d'étroits canaux à forte pente, dont le talus et le fond sont garnis de madriers qui amortissent les chocs et régularisent la vitesse du courant. Un crib seul peut trouver passage dans ces ghssoires, et il faut tous les détacher afin d'en opérer la descente l'un après l'autre. Une fois que la chute a été tournée, les cribs sont de nouveau reliés ensemble et la descente du train de bois continue. Cette opération est très longue, fait perdre beaucoup de temps et soumet la patience des voyageurs à de rudes épreuves. Il y a treize stations de glissoires sur la seule rivière de l'Outaouais.

» Presque tout le bois équarri se rend à Québec, d'où on l'exporte sur les marchés européens et surtout en Angleterre. Douze cents navires montés par environ quinze ou

vingt mille matelots le transportent ainsi tous les ans de l'autre côté de TAtlantique. Les billots sont en général destinés aux moulins des Chaudières, ou à ceux qui fonctionnent le long de TOutaouais et de ses tributaires, où ils sont sciés en planches et madriers.

)) On ne saurait avoir une meilleure idée de l'importance de l'industrie forestière dans cette région, qu'en se transportant aux chutes des Chaudières*, l'un des plus beaux (( pouvoirs d'eau »> du monde. Voyez .ces immenses constructions qui bordent la grande cataracte I Des milliers de bras y sont occupés, de puissantes machines y sont mises en mouvement, et leur cri strident va se perdre au milieu du mugissement de la chute. Le travail ne se ralentit pas un instant durant toute la saison de la navigation. On dirait une immense ruche d'abeilles d'où les frelons sont impitoyablement bannis. L'activité n'est pas moindre la nuit que le jour, l'infatigable scie mord sans relâche d'énormes troncs, les déchiquette et leur donne toutes les transformations voulues. A la tombée de la nuit, ces bruyants édifices s'illuminent de mille lumières que l'on pourrait confondre avec autant d'étoiles tremblantes. Sur les deux rives, en bas de la cataracte, s'avancent de longs quais couverts de planches et de madriers empilés à une grande hauteur, où de nom/)reuses barges^ traînées par des remorqueurs, viennent prendre leur chargement. Ces ba-

1. A une faible distance d'Ottawa, noD loin du confluent de la rivière Oatineau, et de la rivière Rideau, qui se précipite dans l'Outaouais par deux nappes de cent pieds de haut, l'Outaouais, arrêté par un barrage de rochers, ■'engouffre d'un seul bond de 63 pieds dans l'intérieur d'un vaste fer à cheval où tourbillonnent ses eaux écumantes. D'après M. Tassé, le débit de ses eaux est de 3500 mètres cubes par seconde aux hautes eaux ; c'est presque le volume du Rhin devant Strasbourg à l'époque des crues, f Ce devait être jadis, écrit B M. de Lamothe (ch. vi), un admirable spectacle pour le voyageur venant du B Saint-Laurent que l'apparition soudaine, à moins d'un mille de distance, de B cette merveiileusecataracte, vierge alors des souillures de l'industrie humaine. B Mais aujourd'hui un long chapelet d'usines vulgaires s'est égrené sur ses B bords; et les montagnes de bois scié, qui s'empilent à ses pieds sur les deux B rives, la dérobent entièrement à nos yeux. Ce n'est que du haut de la colline B du Parlement, ou sur le pont en bois qui réunit Ottawa à Hull, son faubourg B bas-canadien, que le regard peut désormais embrasser sans obstacle tous les » détails de ce tableau grandiose. Sans doute, dans un avenir plus ou moins B éloigné, les édiles de la capitale songeront à rendre à la merveille de leur B ville toute sa beauté primitive, et débarrasseront se* abords de tonte» les B nuisances accumulées par la spéculation. »

teaux se rendent d'ordinaire aux Etats-Unis, franchissant plusieurs canaux et suivant le cours de TOutaouais, du Saint-Laurent et de la rivière Richelieu, jusqu'à ce qu'ils atteignent Rouse's Point, Burlington ou Whitehall, sur le lac Champlain, leur lieu de destination ^ n

J. Tassé*, La vallée de rOutaouais,

(Passage cité par M. de Lamothe, Cinq mois chez les Français d'Amérique.)

Xie nord-ouest canadien»

Le nord-ouest canadien fait partie de l'immense plaine, une des plus grandes du monde, qui se déploie entre Tocéan Glacial et le golfe du Mexique, les Laurentides et les Montagnes- Rocheuses. Il comprend trois régions : le territoire de la baie d'Hiuison, cédé en 1670 par le roi Charles II à son cousin, le prince Rupert, et à une compagnie de marchands, ses associés ; — le territoire du Nord-Ouest, entre celui d'Hudsoii et la pé* ninsule d'Alaska, qui fut, de 1783 à 1821, la propriété d'une compagnie rivale de celle d'Hudson, et qui se confondit avec la première jusqu'en 1 862, date de la création de la grande confédération canadienne; — les terres arctiques , situées à Test et au nord dans le bassin du Mackenzie. L'ensemble de cette contrée couvre une superficie de 716 000 000 d'hectares, c'est-à-dire environ les deux tiers de l'Europe. Seulement les quatre cinquièmes ne sont guère cultivables ni habitables. Ce sont des terrains exclusivement propres à la chasse, à la pêche, ou à l'exploitation minière, des déserts (les Bairen Grcunds), Mais au sud-est de ces terres glaciales, rocheuses et désolées, s'étend la bande utilisable [Fertile Belt). M. Taché, dans son Esquisse sur le Nord-Ouest, distingue dans cette région fertile elle-même trois portions différentes : le désert, la prairie, la forêt,

« 1* Le désert, zone sans pluies, continuation de la région de même nature existant aux Etats-Unis, forme une superficie d'au moins 15 millions et demi d'hectares... Ce

1. La productioD forealir're du Canada est évaluée à 420 millions de francs par an; l'exportation à li5.

2. M. Tassé, auteur d'ouvrages intéressants sur le Canada, est actuellement dépoté d'Ottawa au parlement fédéral.

désert n'est sans doute pas un Sahara, une plaine de sable mouvant tout à fait desséchée ; il est néanmoins parfaitement impossible de songer à y former des établissements considérables. Presque partout un sol aride ne voit croître que le foin de prairie. Une petite lisière de sol d'alluvion règne le long des cours d'eau qui sont à sec durant presque toute l'année.

))Le foin de prairie offre un excellent fourrage. Non seulement le bison en fait ses délices, mais les chevaux et autres bêtes de trait en sont très friands. Cette herbe, haute à peine de six pouces, dont les plants sont espacés de façon à laisser voir partout le sol sablonneux ou le gravier où elle croît, conserve sa saveur et sa force nutritive, même au milieu des rigueurs de l'hiver, au point que quelques jours en ces singuliers pâturages suffisent pour remettre en bon état des chevaux épuisés par le travail. En dehors de cet avantage et du gibier qui s'y trouve, je ne connais rien dans cette immense plaine qui puisse attirer l'attention des économistes. L'œÛ fatigué cherche en vain un rivage à cet océan de petit foin. Le voyageur altéré soupire en vain après un ruisseau ou une source où il puisse étancher sa soif. Le ciel, aussi sec que la terre, refuse presque constamment ses rosées et ses pluies bienfaisantes. Cette sécheresse d'atmosphère ajoute à l'aridité du sol ; certains endroits, dont la formation géologique semblerait favorable à la végétation, ne produisent pas plus que les points naturellement stériles. A travers ce désert, on voyage des jours, des semaines, sans apercevoir le moindre arbuste. Le seul combustible au service du voyageur et du chasseur est le fumier du bison, que nos métis appellent bois de prairie. Puis ce désert a ses hivers, hivers rigoureux, aux vents violents, à la température souvent au-dessous de — 30° centigrades.

)) 2° Les prairies, d'étendue à peu près égale à celle du désert, s'appuient d'un côté sur celui-ci, de l'autre sur la région des forêts. Elles sont susceptibles de culture ; mais la colonisation n'y pourra marcher qu'à pas lents, de conserve avec le reboisement. Vue à la saison des fleurs, la

DOMlNtON OU PUISSANCE DU CANADA. 9»

prairie est vraiment admirable, émaillée comme elle Test de couleurs diverses sur son foods de verdure. Malheureusement cette région si belle, surtout quand elle se transforme en prairie ondulée, participe, — au moins dans son état actuelj — à quelques-uns des inconvénients du désert. Les vents contraires s'y livrent de rudes combats qui aboutissent à de brusques sauts de température, à des averses d'énormes grêlons. Aussi, àrexcepllon de la haute Saskat^ chawan, où le voisinage des Montagnes- Rocheuses assure une partie de l*approvisionnement de bois nécessaire anjc futurs étahtlissenients, à Fexception des vallées situées comme celle de la Rivière-Rouge et de rAssiniboine à proximité de la lisière des forêts, il n*existe point — pour le moment du moios — dans le reste des plaines les éléments uécessaires à rétablissement de colonies prospères.

» 3° Vient ensuite la forêt, comprenant de nombreuses dairières créées par l'incendie. Cette région couvre une surface de près de 125 miHiona d'hectares j dont près d*un quart pourrait être avantageusement utilisé pour la culture. Les bois sont loin d'y être aussi beaux, aussi précieux qu'au Canada ; ils n*en offrent pas moins dlmraenses ressources aux premiers colons qui s'établiront dans le voisinage.

« £d résomé, nous trouvois daas l'ancien déiiartemcnt du rSord-Ouest prè^î de 50 raillioas d'hectares — retendue de la France — susceptibles de callure dans un aveiiir plus ou moins rapproché. Si l'on réfléchit que ce5 50 millions dliectares cultivables sont adossée i près de 8a milliona d'het^Lares de forèls; qu'ils avoisinent, en outre, 15 millions de terres impropres à la culture, éminemment favorables à Télevage en grand dti béCail (le désert); qu'ils ont devant eut une superfide é^dh à près de sît fois la France (300 millions d'hectares) de territalres de classeï où des facilîtés de communication parviendront peut-être à créer une certaine actiYité industrielle par la découverte et reiploitation des divers minerais que recèlent les riichcs primordiales du terrain lanreutieii ; on ne trouvera paà exagérée la fixation du chilTre de population que peut faire viiFre la région du PfoDl -Ouest brîEannJque à SO millions d'hahi tacts à peu près. Ajoutez à cela les 100 milliuns d'hectares des deux Canadas et des provinces maritime^), les immeases étendues, encure inexplorées pour la plupart, de la terre de Rupert et du Labrador, au nurd de la Haiileur-des- Terres, et Ton arrivera aisément au chiETre de 100 millions ci'ètres humains pour ta papulation future de rAmériqne anglaise du Nord. Si notre race m[iiM lient, vis-à-vis de ses rivaut Anglo-Saïons, te* proportions numériques d'aujourd'hui^ c'est une n.ition néo-franquise de 40 millions d'âmes qui prospérera un jour au nord des grands lacs et du 49e parallèle^ si mémei if ici là, la loi mystérieuse qui préside aux mi-

grations des peuples ne déplace point l'équilibre aa profit de la race la plus féconde et la plus septentrionale. »

Taché, Esgwisscs sur It Nord-Ouest (Passage cité dans l'ouvrage de M. de Lamothe, ch. xvii.)

La race française se maintient et s'étend dans le Dominion. Les Canadiens français, dans la presse et par l'organe du sénateur Joseph Tassé, ont protesté énergiqnement contre les erreurs ou les fraudes au recensement officiel de 1891, qui évaluait seulement à 1207H6 le gain total des Canadiens français de 1881 à 1891. Ils estiment, sans parler des provinces du Nord-'Ouest, du Manitoba, de la Colombie, et seulement dans le Vieux-Canada (île du Prince- Edouard, Nouvelle-Ecosse, Nouveau- Brunswick, Québec, Ontario), que dans les trois années 1871, 1881, 1891, le nombre total des habitants était respectivement de 3579000, 4157000, 4482000, et que les Français entraient dans ces totaux pour 1 092000, 1281000, 1445000. — La province de Québec ou Bas-Canada renferme 804 Français pour 1000 habitants. On constate néanmoins que le développement de l'élément français est paralysé ou ralenti par l'émigration gui emporte chaque année plusieurs milliers de Canadiens aux Etats-Unis. Cet exode parait diminuer devant le mauvais accueil du Yankee et les difficultés de la lutte pour la vie. Les Canadiens se plaignent que les Américains de l'Union tournent leur religion en ridicule, et les traitent en manœuvres grossiers. Ils reprennent en grand nombre le chemin du Dominion.

Xie commerce* la traite» les forts du llackenste.

>. C'est dans la partie comprise entre la mer Glaciale, la baie d'Hudson €t les Montagnes-Rocheuses que s'exerce l'industrie des fourrures.

<( Le commerce de TAlhabaskaw-Mackenzie est exclusivement borné aux pelleteries. Ces fourrures sont celles du castor ; des ours noir, jaune, gris et blanc ; des renards de toutes couleurs, jaune, blanc|ppir 'croisé, bleu et argenté ; du lynx, des martres, du \lKn, de la loutre, des loups blanc, gris et noir ; du glouton ou carcajou * ; du pékan, de

1. Les animaux à fourrures sont plus rares ou plus abondants suivant qu on donne de leur peau, en Europe, en Chine et en Amérique, un prix plus ou moins considérable. La chasse et le trafic sont esclaves des caprices de la mode. Néanmoins certaines races d'animaux à fourrures ont été presque détruites. Le trapf>eur est secondé dans son œuvre funeste par un auxiliaire plus rusé que l'homme ui-mème. Souvent le chasseur, se traînant sur la neige jusqu'à ses pièges, les trouve renversés et vides. Le carcajou ou -woivérine a passé là. Cet animal glouton est la terreur des trappeurs dont il déjoue toutes les embuscades, et dont il accapare toutes les prises. Dès qu'on reconnaît les traces d'un carcajou, la chasse est finie ; il faut retourner à sa hutte; la saison est perdue. MM. Miiton et Cheadie, pour tromper le carcajou, imaginèrent un iour d'introduire par un tuyau de plume de la strichnine dans les morceaux de viande qui devaient servir d'appâts ; lorsqu'ils allèrent visiter les pièges, ils s'aperçurent que tous les morceaux empoisonnés avaient été laissés de côté.

rhennine, du bœuf musqué, du morse et des phoques soyeux et marbrés ; de l'ondrata ou rat musqué ; enfin du cygne trompette et de Teider.

» Cette collection abondante ne se trouve pas universellement répandue dans les deux districts, mais chaque localité fournit son contingent. Athabaskaw et le lac des Esclaves sont riches en martres, en pékans, en lynx et en renards. Good-Hope fournit des gloutons, des castors, des loups et de magnifiques renards noirs qui se vendent jusqu'à 30 liv. ster. en Angleterre et 40 liv. ster. en Amérique. Le grand lac des Ours donne ses belles loutres et ses castors, qui fourmillent aussi tout le long du Mackenzie. Les plages de la mer apportent leurs fourrures de bœufs musqués, d'ours, de renards blancs et de cygnes, etc. Evaluer, même approximativement, l'exportation annueUe que la Compagnie d'Hudson fait de ces fourrures précieuses me serait impossible, parce que ces chifl'res sont confinés dans les livres des factoreries. Ce que je puis en dire, c'est qu'il sort annuellement du seul Mackenzie douze barques de la contenance de 8 tonneaux chacune. En portant seulement en moyenne à soixante paquets ^ de pelleteries la charge de chaque bateau, nous obtenons un total de sept cent vingt ; op, comme chaque paquet pèse de 60 à 85 livres anglaises, nous avons, en chifl'res ronds, une exportation annuelle de 60000 livres, soit 30000 kilogrammes de pelleteries pour le seul district du Mackenzie. C'est ce qu'on appeUe les retours du district.

» n n'est pas aisé de préciser les prix des fourrures, parce que le tarif change d'un fort à l'autre, les prix diminuant en raison inverse de l'augmentation de la distance et des frais de transport, d'installation, etc. Au fort Good-Hope, un des plus septentrionaux du Nord-Ouest et le dernier poste sur le Mackenzie, les foun'ures sont ainsi cotées :

» Martres, 1 pelu; visons, 1/2 pelu; lynx, 2 pelus; loups,

1. Le mot paquet est le mot appliqué dans le pays aux ballots de fourrures; les colis de marchandises européennes prennent le nom de pièces. Ces deux motfisont tirés de l'anglais pack et pièce. (Note de l'auteur.)

▲MÉRIQUB.

1 pelu; ours, 4 pelus; bœiifs musqués, 4 pelus; renards jaunes et blancs, 1 pelu ; renards argentés, 4 pelus ; renards noirs, 10 pelus ; loutres, 4 pelus ; gloutons, 1 pelu; hermines et rats musqués, douze pour 1 pelu. Pour comprendre l'expression de pelu ou peluche^ qui, en vieux français du Canada, signifie une peau avec son poil, un pelisson, il faut savoir que dans tout le territoire nord-ouest la monnaie est inconnue. L'unité monétaire est la peau du castor, que les Anglais nomment made-beaver^ et les Franco- Canadiens pelu. Cet étalon-monnaie peut être considéré comme notre franc ; seulement sa valeur n'est pas irrévocablement fixée et varie même selon les cours des marchés et selon les lieux. Généralement il représente 2 schillings, c'est-à-dirè 2^',50 de monnaie française. Par là on pourra juger du bon marché relatif des fourrures dans les contrées arctiques. Les animaux qui les fournissent sont si communs que, dans le seul fort précité, il y avait déjà en novembre 1872, c'est-à-dire un mois et demi seulement depuis l'ouverture de l'exercice de l'année 1872-73, quatre cents fourrures de martres, trois cents de castors, cent cinquante de renards, quarante de carcajoux, dix d'ours et quatre de loups. Ce poste n*a pourtant qu'une valeur secondaire en fait de retours^. »

Les Compagnies ont établi, pour le commerce des pelleteries, des comptoirs et factoreries placés sous la direction de facteurs chefs, de facteurs et de traitants.

« Les comptoirs portent le nom de forts et se composent ordinairement de trois ou quatre constructions en bois, couvertes de bardeaux ou d'écorces d'arbres et encloses par des palissades de dix-huit à vingt pieds de haut, rangées en quadrilatère ; un bastion^ ou tourelle carrée terminée en poivrière, flanque chacun des angles; un blockhaus surmonte la

1. On ne peut connaître au juste la valeur annuelle des fourrures exportées du Dominion. En 1887, la liste des marchandises exposées en vente à Londres, et provenant presque exclusivement des territoires du nord-ouest, était la suivante : 2485368 rats musqués, 682794 putois, 376223 visons, 137068 renards, 114824 lièvres, 104279 castors, 98342 martres, 15942 ours, 18525 carcajous, 14520 lynx, 14434 loutres, 13478 phoques à crinière, 3739 blaireaux, 4116 hermines, 8517 zibelines, 148 bœufs musqués. Ces chiffres ont été fournis par la Compagnie de la baie d'Hudsou et les consignataires de fourrures, de 1 Amérique britannique du Nord.

porte d'entrée qui se ferme toutes les nuits à l'aide de barres et de verrous. Les murs de bols des bastions sont percés de meurtrières en cas d'îitlaque. Voilà ce qu'on appelle un fort de traite dans le Nord-Ouest, Ce mot ne réveil] e rien de formidable. Mais dans les deux districts qui nous occupent, les Indiens sont si dons, si pacifiques, que, h l'exception du forlMaC Pherson ou des Esquimaux, tous les autres comptoirs sont dépourvus de défense et se réduisent à un groupe de maisonnettes en bois. D'ordinaire on en compte quatre : la demeure de Vof/mer traùeur et de ses c/ercs * occupe le fonds do quadrilatère ; h droite et à gauche sont disposés les hangars aux provisions eL le magasin aux fourrures et aux marcbandises ; par devant est située la longue maison des serviteurs qui se divise elle-même en cases contenant chacune deux ménages. Quelquefois une petite cuisine est disposée eu fltche derrière la maison du bourgeois, the mas ter' s home,

)\ Les principales factoreries, telles que ceEes d'York les forts Garry, Nelson, etc., sont bâties en pierres et possèdent quelques petites pièces de campagne. D'aulres forts^ quoique construits en bois, ont une certaine apparence; tels sont les forts Non^^ay-IIouse, Edmonton-House et Chippcwayan ; mais leur beauté est relative. Un Européen, qui serait tout à coup transporté de Londi^es et de Paris en face des forts du Nord-Ouest, n*aurait certainement pas grand' chose à y admirer.

n Pour donner une idée exacte de la distance qui sépare les forts de traite dans le Nord-Ouest, qu'on se figure que la France est un de nos districts commerciaux : on aura une factorerie à Fenabouchure de la Seine, un fort h Paris, un second à Bordeaux, un troisième à Marseille, un quatrième à Brest, et ainsi de suite jusqu'à concurrence de huit à dix postes de commerce.

1. Les roota officier et cîerc Bont 1» traduction cacadieQQQ dû l'an gl ai» of/i- (*r, c'est-à-dire, comraia de bureau {dti mot office, qui en anj^iala ai>rnitla éiireau^ comptoir), et de cterk, qui veut dirn auâai commiB. £q firani}^!», naui em^ ployons ce mot pour déi^igtier l'employé 4^Dn a¥OQèj d'un notaire ; m&ifl éa.us 1# Nord-Oaeiï,W«ïf<c BîgoïBe toute eapèce decumiais. [Note de rautear*} «

» Une fois par an, au commencement de juin, dans le Mackenzie, les commis de chacun des forts qui dépendent du chef-lieu de leur district, y envoient leurs barques contenant les retours de Tannée écoulée en paquets dûment pressés et étiquetés, plus mie certaine quantité de ballots de viande sèche et de pémikans^ dont une partie devra être affectée au voyage du portage* La Loche et dont l'autre partie devra être emmagasinée dans le chef-lieu pour subvenir aux dépenses de l'automne •.

» Les barques étant réunies prennent ensemble ou par détachements le chemin du portage La Loche. Le trajet se fait partie à la touée^ partie à la rame et partie à la voile ; car ces barques massives ont chacune un mâtereau et une voile aurique. Du fort Good-Hope au Grand-Portage on ne met pas moins de deux mois, bien qu'une partie du chemin se fasse à marches forcées.

)) Au portage La Loche, où se sont rendues de leur côté les barques des forts Garry et Norway-House, chargées de marchandises d'Europe, l'échange s'opère. La flottille du Mackenzie prend le chargement des bai'ques du sud ; cellesci, à leur tour, s'approprient les précieuses fourrures du nord, puis les unes et les autres reprennent le chemin par où elles sont venues. Les fourrures sont transportées à York-

1. Dans la navigation fluviale, le mot portage signifie l'action de porter par terre nn canot au delà d'un obstacle qu'* interrompt la navigation sur un cours d'eau: oe mot s'entend également des obstacles eux-mêmes ; ainsi on dit : les partagei du Saint-Laurent ; il signifie également la distance qoi sépare deux cours d'eau et qu'on franchit en portant les canots. Ce mode de transpor

cours d'eau et qu'on franchit en portant les canots. Ce mode de transport est très usité dans le Nord-Ouest canadien.

2. Le Tovage du fort Simpson au portage La Loche exige huit ballots de Tiande sèche on sacs de pémikan par barque, soit de quatre-vingt-huit à quatre- ▼ingt-seixe ballots: mais, pour faire face à tontes les éventualités, on prend ordinairement cent dix ballots ou sacs; en tout onze mille livres ou cinq mille cinq cents kilo^ammes de provisions sèches, pour un mois et demi.

Dans le district Mackenzie, quatre postes seulement sont réputés forts à provision* .* le fort Grood-Hope, qui fournit de quatre-vingt-dix a cent trente ballots, et a été jusqu'à deux cents; le fort Norman, soixante ballots ; le fort des Liards, soixante p^tAonA ; enfin le fort Ea£, quatre cents ballots ou pémikans.

Pémikan signifie viande pilée et graisse C'est de la viande séchée, fumée,

pulvérisée et mélangée à parts égales avec de la graisse ou suif fondu d'élan, de Sison on de renne. Cet amalgame est ensuite renfermé dans des sacs de quatre- Tingt-dix livres pesant, et se nomme taureau ou pémikan. Pour désigner un pémikan de Tiande de bison, nos métis disent : un taureau de vache, (Note de Vauteur.)

DOMINION OU PUISSANCE DU CANADA. iOI

Faclory, d'où les voiliers de la compagnie les expédient à Londres, au siège du comité. Les marchandises d'Europe arrivées au fort Simpson sont réparties équitablement entre chacun des officiers qui les emmènent ensuite dans leur comptoir respectif. Là s'en fait le dépouillement. Le fort paye les dettes qu'il a contractées vis-à-vis des sauvages, leur donne leurs avances d'automne en munitions, tabacs, haches, couteaux, couvertures, etc., et fournit môme aux malheureux les choses nécessaires à la vie.

» Les facteurs en chef et traiteurs en chef ont leur quotepart sur les profits nets de la compagnie et n'ont pas de paye fixe ; mais leur rétribution ne s'élève pas à moins de 600 liv. ster. pour les premiers, et de 300 liv. ster. pour les seconds. Les commis reçoivent de 75 à 100 livres, les posmasters de 40 à 75 livres. Les métis, guides des flottilles ou interprètes touchent de 30 à 45 liv. ster. ; les timoniers 28 ou 30, et les simples serviteurs 24. De plus, la paye d'un Indien, engagé pour servir comme matelot dans les barques, est à raison de 150 pelus ou 15 liv. ster. pour trois mois à partir du fort le plus éloigné du Grand-Portage ; en diminuant cette somme de 10 pelus ou 1 livre par fort, s'il part d'un lieu plus rapproché.

» Dans tous ces salaires la nourriture n'est pas comprise, pas plus que le tabac, le sucre, le thé et la farine dont usent les voyageurs du portage La Loche.

» Comme on le voit, les serviteurs de cette riche et honorable compagnie ne sont pas les ouvriers les plus à plaindre qu'il y ait sous le soleil, w

L'abbé E. Petitot, Géographie de PAthabaskaw-Mackenzie.

(Bulletin de la Société de géographie, sept. 1875.)

COLOMBIE I^es gorges du Fraser et de la Tlioiiipsoii.

« Le Fraser descend des montagnes Rocheuses par une gorge étroite, et, après un cours de quelques kilomètres, se

déploie et forme le lac de l'Elan Ce lac est une belle

pièce d*eau d'environ vingt-cinq kilomètres de long, sur six ou sept dans sa plus grande largeur. Le paysage est grand et fort sauvage. Au sud, des monts, qui avaient peut-être six cents mètres, s'élevaient de Teau perpendiculairement, et, derrière eux, on apercevait le fond ordinaire de prés rocheux et blanchis par la neige. Sur le bord de cet immense précipice se brisaient avec fracas des ruisseaux sans nombre, dont les plus petits se résolvaient en brouillard et en vapeur avant de tomber dans le lac. Nous avons donné à cette belle série de

cascades le nom de chittes Rockinyham La végétation se

modifiait à mesure que nous entrions dans le bassin du Pacifique. La futaie était plus élevée et les énormes troncs qui nous barraient la route rendaient notre marche extrêmement laborieuse. Nous arrivâmes à un endroit où le chemin passait sur une corniche, le long d'une haute falaise, composée de schiste tombant en poussière. Le sentier n'avait que quelques centimètres de largeur et suffisait à peine au pas des chevaux. Or, au beau milieu, avait glissé d'en haut une grande roche, qui se tenait sur la corniche étroite que nous devions traverser. Elle coupait le chemin, et la position perpendiculaire de la falaise ne nous permettait point de la tourner. Il fallut donc nous mettre à abattre plusieurs jeunes sapins, pour nous servir de leviers, et travailler à déloger l'obstacle. Après une heure de fatigue, nous parvenions à faire bouger la roche, et d'un bond elle allait plonger dans la profonde rivière qui coulait au bas du précipice.

» Le paysage avait là une grande beauté. Les montagnes fermaient la vallée de très près, tout à lentour. En bas, la rivière rugissait, se déchirant avec emportement sur les rochers qui semaient son lit... Quelques heures de marche nous conduisirent à la Grande-Fourche du Fraser. C'est là qu'une branche considérable, venant du nord ou du nord-est, se réunit par cinq bouches différentes au courant principal du Fraser. Cette Grande Fourche est ce qu'on appelait d'abord la Cache de la Tête-Jaune^ parce que c'est là qu'un trappeur iroquois, surnommé la Tête-Jaune, avait établi la cache où il serrait les fourrures qu'il avait conquises sur le versant occidental des montagnes. Le site est magnifique et d'une grandeur qui défie toute description. Au fond d'une gorge étroite et rocheuse, dont les flancs étaient revêtus de sombres sapins et, plus haut, d'arbustes au feuillage d'un vert clair, filait

DOMINION OU PUISSANCE DU CANADA. i03

comme une flèche le Fraser impétueux. De toutes parts, les sommets neigeux des puissantes montagnes couronnaient le ravin, et immédiatement derrière nous, géant parmi les géants, s'élevait dans sa domination incommensurable le pic de Robson. Ce mont magnifique, hérissé de rochers, couvert de glaciers, a une forme conique. La première fois que nous l'aperçûmes, sa cime disparaissait en partie au milieu des vapeurs; celles-ci s'écartèrent, ne laissant plus après elles qu'une espèce de collier de nues, légères comme la plume, au-dessus duquel il élevait sa tète de glace, étincelante aux rayons du soleil levant, et noyée dans le ciel bleu, où elle pénétrait à la hauteur d'environ quatre mille cinq cents mètres. Les Chouchouaps * de la Cache nous ont assuré que rarement les mortels ont joui de ce spectacle superbe; car le Robson plonge ordinairement sa tète dans les nuages. »

En amont de la Cache de la Tête-Jaune, le Fraser descend au N.-O.,

{mis fait nn coude brusque en amont du fort Georges et du confluent de a rivière Stuart, et se dirige au sud vers Yale par le fort Alexandrie, Lilloet et Lytton. Ses principaux affluents de gauche sont les deux Thompson qui se réunissent au fort Kamloups. Les deux voyageurs anglais, dont nous citons le récit, descendirent la Thompson du nord, ils arrivèrent à Kamloups après avoir couru des périls inouïs, et supporté héroïquement des privations de tout genre, tantôt emportés par les torrents, tantôt mourant de faim, et ne devant leur salut qu'aux bons offices d*Indiens rencontrés au milieu des forêts.

« La route du Bac de Cook à Yale, et surtout la portion qui est en aval de Lytton, est bien la plus extraordinaire qu'on voie en ce monde. Taillée dans les flancs de la gorge, elle suit les hauteurs, soit qu'elles reculent au fond des vallons, soit qu'elles avancent comme des espèces de promontoires sourcilleux. Ses détours perpétuels la font ressembler à une ehalne d'S. Les courbes des montées et des descentes décrivent autant de sinuosités que celles qui sont latérales. C'est par une série de tournants rapides que, tour à tour, la route ou descend jusqu'au plus profond de la vallée, ou escalade vivement quelques-unes de ces hauteurs, qui ont l'air 'e lui barrer

1. Les Chouchouaps sont des Indiens qui peuplent la Colombie britannique ; ils commencent à apprécier les avantages de ragricullure, et sont descommereants actifs. Apres au gain, qui fréquentent en grand nombre le fort de Kamloups. Longtemps avant qiron n eût ouvert dans les montagnes un chemin pour les mules, ils ont servi de bètes de somme aux mineurs et leur ont fourni les denrées nécessaires. Mais l'arrivée des blancs leur a été fatale; la petite vérole et d'antres maladies les déciment ; dans quelques années, les tribus des ChoucAioaaps auront disparu.

lu* LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.

complètement le passage, mais qu'elle surmonte, ressemblant d'en bas à une ligne tortueuse égratignée sur un rocher arrondi, à cent cinquante ou cent quatre-vingts mètres audessus du fleuve. Dans ces endroits, la mine a joué pour ouvrir le chemin à travers les blocs de granit, des poutres de sapin projetées sur le précipice en augmentent la largeur, mais il reste trop étroit, excepté de loin en loin, pour que deux voitures puissent y passer de front. La route n'a d'ailleurs aucune espèce de parapet; elle surplombe; rien dans le précipice ne supporte la plate-forme où elle passe; en somme, comme nous le vîmes plus tard, il y a le plus grand danger à la suivre en voiture. C'est de cette façon qu'elle a été construite pendant plus de cent soixante kilomètres.

» Jadis la voie pouvait être cent mètres plus haut. On passait les barrières de rochers à l'aide de plates-formes suspendues par les Indiens, du haut de ces étranges falaises, au moyen de cordes faites d'écorce et de peaux de daim. Ces platesformes se composaient d'une longue perche, supportée à chaque extrémité par une autre mise en croix, et dont le bout s'appuyait sur la face du précipice. On ne pouvait s'y tenir à rien. Le voyageur y marchait en embrassant le rocher. Glisser, se trop hâter, avoir peur, faisait rouler la perche dans le vide et précipitait le malheureux aventurier au fond des abîmes.

» Sur notre chemin nous rencontrâmes encore beaucoup d'Indiens qui faisaient la concurrence aux trains de mulets. Plusieurs des hommes avaient un fardeau pesant soixante-huit kilos qu'ils portaient à Taide d'une courroie passée sur le front; les femmes prenaient des charges de vingt-cinq à quarante-cinq kilos. Nous vîmes une squaw * qui avait à dos un sac de farine de vingt-trois kilos; sur le sac, une caisse remplie de chandelles; et sur la caisse, un enfant. Ils avaient Tair très enjoués et fort heureux sous leur lourd fardeau, et ne manquaient jamais de nous envoyer un sourire amical, accompagné d'un salut et de questions sur notre santé.

» Environ à vingt-cinq kilomètres au-dessus d'Yale,

la gorge à travers laquelle se précipite le Fraser devient fort étroite ; on la nomme la Chaîne aux Cascades, et la distance jusqu'à la ville n'est plus pour le fleuve qu'une succession de rapides appelés les Gagnons ^. De chaque côté les montagnes

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