‹ L'AmériqueChapitre 32 sur 113 · IV. NOTIONS STATISTIQUES · texte numérisé non relu

IV. NOTIONS STATISTIQUES

Superficie : 9912300 kilom. car. (avec la péninsule d'Alaska). — Population en 1890 : 62980 000 habitants (7 par kilom. car.); en 1897 : 72 millions. — Races : Indiens en 1890, dils civilisés, répandus dans les Etats, 59000; Indiens non compris dans le census, vivant en tribus et dans les territoires réservés, 243000; — Chinois, 107000; — Ilommes de couleur, 7400000; -- Indigènes, 53372000; —Etrangers, 9 249000. (Il y avait aux Etats-Unis, en 1790, 3929827 hab.; en 1800,5305 925; en 1810, 7239814; en 1820, 7654596; en 1830, 12866020; en 1840, n 069 453 ; en 1850, 23 191 876 ; en 1 860, 31 445 080 ; en 1870, 33 558 371 ; en 1884, 55500000.) Popul. en 1889, 60 millions (6,6 par kilom. car.); en 1890, 63 millions; en 1897, 72 millions.

L'immigration a fourni, de 1821 à 1894 18509000 individu?, ainsi répartis : Anglais, 1890 000; Ecossais, 388000; Irlandais, 3 819 000; allemands, 5044000; Scandinaves, 1215000; Autrichiens, 833000; Italiens, 821000; Russes, 747000; Français, 400 000; Suisses, 203 000; Danois, 191000; Hollandais, 131000; Belges, 62000; Espagnols et Portugais, 64000; Chinois, 308 000; Canadiens, 1 047 000 ; Antillans, 105 000, elc.

En 1894, le nombre des émigrés a atteint 315000, dont 72000 Anglais, Ecossais et Irlandais; 60 000 Allemands, 44000 Italiens, 40000 Russes, 33000 Autrichiens, 27 000 Suédois et Norvégiens, 3600 Français, 5 000 Danois, 4000 Chinois, etc. — En 1897 : 230000 émigrés.

Dialectes : Le principal idiome est l'anglais; mais toutes les nationalités et principalement les Indiens et les Chinois gardent leur dialecte

parliculier ; ceox-ci emploient peu la langue officielle. — Instrnetioa publiqne : Très développée dans les Etats-Unis dn Nord, encore peu avancée dans le Sud, surtout parmi les noirs. L'afflux des immigrants explique aussi le nombre des illettrés (15 i 16 p. 100). On en trouve 0,6 p. 100 dans le Massachussetts, 20 p. 100 dans 1 Arkansas, 38 en Yireinie, 40 i 50 -). 100 dans TAlabama, le Missouri. En 1892-93, les écoles comptaient 5510000 élèves de 4 à 21 ans; sur ce nombre, 13300000 environ fréquentaient les écoles primaires. On compte 472 collèges et universités avec 10247 maîtres et 140000 étudiants (séminaires, collèges, écoles de droit et de médecine, institutions, académies militaires, entre autres celle de West- Point): les dépenses pour Tinstruction primaire ont été, en 1893, de 813 millions. 11 y a plus de 4 000 bibliothèques publiques, et contenant 32 millions de volumes. — Justice : Deux sortes de tribunaux : 1» les tribunaux fédéraux^ dont les membres sont nommés à vie par le président et ne peuvent être mis en accusation ou révoqués par le Congrès; ce sont la Cour $uprime de$ Etat$' C7nt5,composée d'un juge suprême (chief-justice) et de buit juges adjoints,du procureur général, etc., siégeant à Washington une fois par an; les cours de cercle au nombre de neuf, siégeant deux fois par an; les cours de district^ une par Etat; la cour des griefs, composée de cinq juges, siégeant à Washington et jugeant les réclamations et les plaintes élevées contre le gouvernement; les tribunaux j^articuliers des divers Etats. Les territoires ont un système judiciaire particulier. — Coites : Séparation complète de l*Eglise et de l'Etat. Les sectes et religions sont nombreuses et toutes tolérées ; les églises protestantes dominent. En 1870, les congrégations diverses étaient au nombre de 72459, et possédaient 65082 édifices religieux, et un capital de 1 800 millions. On comptait 6 à 7 millions de catholiques ayant 3806 églises et un capital de 300 millions. Les archevêchés catholiques sont établis à Baltimore, Boston, Cincinnati, San- Francisco. Saint-Louis, Milwaukee, Nouvelle-Orléans, New- York, Orégon, Philadelphie, Richmond. — Armée : L'armée régulière compte 2165 officiers et 26243 hommes recrutés par engagements contractés pour cinq ans (12625 d'infanterie, 7970 de cavalerie, 2600 d'artillerie, 3025 du génie et autres), répartis en quatre divisions : Missouri, Atlantique, du Golfe, Pacifique. Outre l'armée fédérale régulière qui est un noyau, chaque Etat a sa milice, composée de tout citoyen de 18 à 45 ans, en tout 6393325. Budget de la guerre, 222 millions de francs. — Marine militaire : 1349 officiers (1 amiral, 1 vice-amiral, 6 contre-amiraux, 10 Commodores, 45 capitaines, 85 commandants, etc.), 8508 matelots, 18 navires blindés, 34 à hélice, 2 à aubes, 12 à voiles, 2 bateaux à torpilles, 13 remorqueurs, en tout 385 canons. Budget de la marine, 110 millions de francs. — Monnaies : Unité monétaire, dollar d'or ou d'argent dont la valeur moyenne est de 5^^,20; il se divise en 100 cents; les monnaies d'argent sont le demi-dollar ou 50 cents; le quart de dollar=25 cents; le dixième de dollar=10 cents; Yeagle en or vaut 10 dollars. Depuis la euerre civile, la principale monnaie se compose de papiers ou grennbaks Tdos-vert) émis par le gouvernement fédéral, et qui ont subi longtemps d'énormes dépréciations. — Poids et mesures : Les mêmes que ceux de la Grande-Bretagne : la livre américaine =453 grammes; la tomie=10i6 kilogrammes; le ôoisseait = 36^,347. — Budget annuel (1897) : Recettes, 430 387000 dollars. Dépenses, 448440 000 dollars. Dette nationale : 988 millions de dollars. La circulation monétaire (or, argent, papier) était en 1870 de 934 millions de dollars; en 1880, de 1769 millions: en 1886, de 1747 millions; et, en 1894, de 1672 millions.

« Le Mississipi est par excellence Tailère fliiyiale de VAmérique da Nord et les contours de son bassin sont en parfaite barmonie avec les contours et le relief du conliïient toutentier..* Sa source estau lac Itascaj à 520 mètres d'altitude; sa longueur a 5085 kilomètres ; M a 4 mètres de largeur h son origine, mais bientôt grossi des eaux du lac Sangsue, il traverse de vastes praii-ies, des rizières sauvages, des champs de joncs et d'iris, et par les rapides de Peckagama et de Saint-Antoine, passe à travers d'iramenses forêts d'ormes, d érables, de bouleaux, de chênes, dernière région où trouve encore un abri le buffle pourchassé. Dans ces régions il reçoit de nombreuses rivières qui le grossissent tellement, qne bien avant sa jonction avec le Missouri, il est aussi large qu'il le sera de Saint-Lonis Jusqu'au golfe du Mexique.

H A deux ou trois milles en aval de la ehannante

Yille d'Alton s'opère sa jonction avec son gigantesque rival le Missouri,

» Le confluent offre un magnifique spectacle pendant la

1. Le MÎBsîssipt fut déDQUvtirl vers 1S2Û par nernapdo dû Soto qni s'éUît mit à la recharohe de l'Eldorado et do la fou lai ne de JauvoncB. Les Ê^iiagnoEa eurent soin de cacher ceUe découvârte, et en l(>7d, un Français, le P. Marquette, révéla de nouyeau le »ecrot du fleuve. Cavelier de la SalEe (167&-ST]ilâ suivit iuâqu' à, bB9 ecnbouchurea et lui donnii la nain da CoLbor!!:; Cbateaubriand l'appela Meacbacebe (pero des Beuvea); e^n vrai aom cal celui qu'il porte, Missi-ScpCf qmi en langue algonquins a le sena do grand fleuve. — (V, sur ce aujei le» belles et patriotiques éludes de M. P. Margry; ^- FarlSf 3 voL, Mai- ■ooiieuve.)

« Le Mjjssouri est formé par la. réunico da trois torrents, le MadiBon^ le » JeSeraon^ le Gallatin, Dana b« partie supérieure, il traverae vn terrain vol-

■ eanique, fracturé par dei tremblemcnta de terres presque partout ii coûta à 1 âne grande profundeur dans un caflon qu'il a creusé duan lo roc vif. C'est

• entre lea derniers eontrelorta de la chalme yolcanique, dans une gorge sa.\i*

■ vege appelée i& porte des Mochemes, que le Mîisouri a fait^ pour s'ouvrir une

* issue, son travail géologique le plus grandiose. Sar une longueur de 9 kiloji niètreS) les rochem s'élèvent perpendiculairement du bord de la riTière a jusqu'à une hauteur d'environ 400 mèEresH. Le lit du Ûuuve est tellement

■ encaissé entre oeâ sombreâ parois, qn^il a tout au plus IhH mètrâfl de large^ w et de loin en loin âeuleoient, ou peut trouver entre la murnillQ da rocs et le

■ courant da Teau on point d'apF>ui aflse* large pour qu'un bomme puisse a'j ^ • tenir dcbouL ■ (Elisée RelcluS'i ibid.)

saison des crues, alors que les fieux courants, larges déplus d'un kilomètre chacun, viennent avec rapidité se heurter l'un contre l'autre, et tordre leurs eaux en vastes tourbillons. La ligne ondulée qui sépare l'eau jaune du Missouri de l'eau bleue du Mississipi change incessamment ses courbes et ses spirales selon la direction et la forme des remous. Là se rencontrent les joncs épars* ou les radeaux naturels qui descendent les deux fleuves en longues processions; ils s'entremêlent et forment d'immenses rondes sur la ligne changeante des remous, jusqu'à ce qu'une vague les détache et les emporte dans le courant commun. A la ligne même du confluent, l'eau du Missouri, pesante d'alluvions, s'introduit comme un levier sous l'eau plus limpide du Mississipi, et remonte en gros bouillons que l'on dirait solides, et qui ont l'aspect du marbre. Longtemps les deux fleuves roulent côte à côte, sans se mélanger d'une manière complète, et, bien loin en aval du confluent, on voit encore l'eau relativement pure du Mississipi ramper le long de la rive gauche. A la fln, l'union s'opère, et le courant, tout chargé d'argile en suspension, roule vers la mer, comme une énorme masse de boue liquide. C'en est faitdela transparence de l'eau; les jeux de lumière, les reflets cristallins cessent de prêter leur charme aux flots du Mississipi. Aussi les Indiens, efl'rayés sans doute des abîmes cachés sous la surface du fleuve, n'ont jamais placé dans son sein de divinités bienfaisantes. Dans leur mythologie barbare, ils en ont fait un royaume infernal, où siégeaient de terribles manitous^ environnés de serpents et de monstres plus affreux encore.

)) A une trentaine de kilomètres au-dessous du confluent

1. « Ce qui frappe le plus le voyageur remontant le Missouri, c'est l'immense « quantité d'arbres énormes entraînés par le courant, et qui, s'enfonçant dans

• le lit boueux du fleuve, présentent une pointe souvent à fleur d'eau et causent ■ de nombreux et terribles naufrages. Parfois ces troncs d'arbres accrochés

> ensemble et amoncelés les uns sur les autres forment des îlots et couvrent

> une étendue de plusieurs milles, et c'est à peine si les bateaux peuvent se

• frayer un passage en faisant mille zigzags ; aussi est-il impossible de navi- » guer la nuit, et au coucher du soleil, le steamboat est solidement amarré à » la rive. > (E. de Girardin, Voyages dans les^ mauvaises terres^ du Nebraska.)

s'élève la vUle de Saint-Louis* qui caspire à devenir la capitale des Etats-Unis. En effet, sa position géographique est admirable* Riche de ses ressources agricoles et des inépuisables trésors que lui offrent les forêts, les houillères, les mines de plomb et les montagnes de fer, Saint-Louis possède d'autres sources de richesse incomparables dans les magnifiques avenues commerciales que lui ouvrent le Mississipi et ses affluents. Aux environs de Saint-Louis, la vallée transversale qui s*étend des Rocheuses aux Alle^ ghanys, depuis les sources du Missouri jusqu'à cellei de robio, coupe à angle droit la vallée longitudinale du MississipiX'est laque viennent se rencontrer les quatre branches formées par le système fluvial des États-Unis : au nord, le liani-Mimssipij dont la source s*échappe d'un lac silencieux ombragé par de tristes forêts de pins; au sud le Bas-Mûsissipij traversant des pays d'alluvions riches en productions presque tropicales ; à Test, VOhio^ arrosant une région populeuse parsemée de villes et dp fabriques ; à Touest, le Missouri arrivant des profondeurs inexplo* râbles du désert.

M Saint-Louis, jadis ville française, est aujourd'hui complètement américaine et la plupart de ses hahilants d'origine canadienne ne parlent plus la langue de leurs ancêtres. Les noms mômes des localités voisines ont été presque tous modiOiis par la prononciation anglo-saxonne; c'est ainsi que le village de Vide-Poche où les jeunes gens allaient autrefois gaiement débourser leurs écus dans les guin-

i* Êftinl^Loiiiâ tnl fcndé en i7€4 pA; les Fraiig./iis, Ello (ai lo po&to principal dfi La ^43inèti5i privïlé^îéû or^^J^niséo dans 1& Louisiane pour rexploïUUon des fourrures. En 1803 elJe renfermait 1 ÎÛO babitaula; elle en compta 350522 on 188 1. Ella eal reliée à la NuavelIe-OrléABS par tin ter^ice quotidien d'ioDombrablcs bateaux à vapeur. EJIe dispute à Cbicago le premier rang pour la veute dea bols, de» grains, la préparation des fûrlnes ; eWn espère un jour supplanter Nûw-York» et romplscer Washington comme capitale polilique dea ÈUta de rUnion* (Voy. un artiele de M. Bimonio, Revue des Deux-Mondes^ l"r avrii 1875.)

î. Le Grand-Tower, ou Tower*Eock^ eat un rocher presque cylindrique, de 60 à SD pied» de haut, isolé eur 3a rive gaui^he du îïliâakfifipî son loin du eonfluent ûe l'Otiio ; le sommet est cotiverL de oèdrea rouges. Par derrière se trociTe uu autre grand rocber pnrlagé par des fentda en plusieurs tours perpendiculairoâ^ le groupe entier forme sur la riTière une porte d'nu genre tout à fait originaL (V. Le tioyage ânns l'intérieur de l'Amérique du Nord^ par Maximilien dn Wieo-Neijwied.)

guettes, s'appelle désormais White-Bush (buisson blanc) ; on ne retrouve plus guère les colons français que dans les petites villes de l'intérieur, Sainte-Geneviève, Saint-Charies, Bellevue, Saint-Joseph, Hannibal, et sur les bords des

Le Mississipi de Loaisiana à Cairo.

affluents du Missouri, l'Osage, la Mine, la Gasconnade. Là ils s'adonnent à l'élève du bétail, à la culture des céréales et de la vigne, mais surtout à la production des pommes, qui forment dans ces contrées une des bases de l'alimentation et, comme le pain, figurent à chaque repas.

Si.

Malgré l'aisance que leur procurent ces travaux et la liberté absolue dont ils jouissent, ces Français semblent généralement tristes; leur regard a une expression douloureuse comme celui de tous les exilés, car la France lointaine n'est plus qu'un rêve pour eux, et leurs puissants voisins leur ravissent peu à peu le langage, les mœurs, tout, sauf le souvenir de la patrie »

A Commerce, le Mississipi passe pour la dernière fois sur un lit de rochers. En aval, la plaine commence et et déroule jusqu'à la mer, sur une longueur de 1 800 kilomètres, Thorizon triste et uniforme de ses grands bois. » A l'entrée de cette plaine d'alluvions est le confluent de l'Ohio, et la ville deCairo, située au milieu de terrains vaseux, malsains et putrides. Plus bas, le lit du fleuve s'élargit, les îles se multiplient ; mais les rives, couvertes de forêts immenses, sont peu cultivées et peu habitées. Les ports sont au nombre de quinze, depuis Cairo jusqu'à la Balise ; les méandres du fleuve sont énormes, et les bateaux, après un détour de plusieurs lieues, se retrouvent en vue de leur point de départ.

Les voyages en bateaux à vapeur, — » Il est rare que deux bateaux à vapeur du Mississipi suivent la même direction sans lutter de vitesse, « tirer la course, » comme on dit en Louisiane. On a vu des capitaines, dans leur désir sauvage de sortir vainqueurs de la lutte, s'asseoir sur la soupape de sûreté et donner leurs ordres de ce siège improvisé. D'autres, furieux de se voir devancés, ont essayé de couler le navire ennemi ou bien ont tiré des coups de pistolet sur le pilote qui le dirigeait. Ces courses occupent les loisirs des passagers pendant les longs voyages de huit, dix et quinze jours de la Nouvelle-Orléans à Saint- Louis ou à Cincinnati. La vie est si uniforme abord et les spectacles qu'offrent les rivages du Mississipi se ressemblent tellement sur une longueur de plusieurs centaines de lieues, que la perspective d'un incident ou même d'un danger plaît à toutes les imaginations.- Quand la (( tire àla course)) manque, on en est réduit à la promenade sur l'avant du bateau ou sur le Hurricane-deck^ terrasse bi-

tumée couronnant les deux étages de cabines. De cette terrasse, située à une quinzaine de mètres au-dessus du fleuve, on jouit, le soir, d'une admirable vue sur les forêts de l'horizon et sur les eaux du Mississipi, qui reflètent dans leur sein les nuages empourprés de Foccident. La beauté de la nature a néanmoins peu d'attraits pour les Américains : aussi les repas sont-ils la grande occupation de la journée à bord des bateaux. A peine le gong a-t-il résonné pour convoquer au festin les deux ou trois cents passagers, que ceux-ci accourent comme des écoliers, attendent avec impatience que les dames soient assises, puis se ruent sur les plats, entassent devant eux les viandes et les pâtisseries et mettent la table complètement au pillage. Après le repas, les dames retournent dans leur salon réservé, tandis que le sexe fort se dirige vers la table de jeu ou vers la buvette, et s'installe dans la tabagie pour digérer péniblement. Quand les passagers blancs se sont levés de table, les officiers du navire viennent manger à leur tour, puis les domestiques. Bientôt après sonne rheure d'un nouveau repas ; le gong retentit une seconde fois, et, comme s'ils étaient à jeun, les passagers blancs reviennent avec un appétit formidable se précipiter à la curée. C'est ainsi que festins succèdent à festins, et la vaste table du bord est toujours servie.

» Parfois aussi un incendie vient animer cette vie monotone, n est extrêmement rare qu'un bateau à vapeur chargé de coton ne prenne pas feu une ou plusieurs fois pendant son voyage de descente. Les balles sont empilées tout autour des cabines jusqu'au-dessus du Hurricane-deck ; les machines et les chaudières elles-mêmes sont tellement entourées de balles que les chauffeurs ont à peine la place nécessaire pour se mouvoir, et qu'il ne reste plus que deux ou trois pouces d'intervalle entre le fer chauffé au rouge et la matière inflammable; des jours ménagés entre les balles de distance en distance laissent échapper des bouffées d'une intolérable chaleur. Il suffit donc d'une simple étincelle pour causer un incendie prévu que des pompes disposées d'avance aux endroits les plus dangereux doivent

instantanément éteindre. Cependant, les statistiques le disent assez, on ne réussit pas toujours à étouffer les flammes, et depuis 1812, époque du lancement du premier bateau à va-

NouTelle-Orléans et Bouches da Mississipi.

peur sur le Mississipi, jusqu'en 1860, plus de quarante mille hommes ont trouvé la mort sur ce fleuve par des incendies,

des chocs ou des explosions. La durée moyenne d'un bateau à vapeur n'est que de cinq ans. »

Le Delta du Mississipi. — « Le nombre des bouches du delta mississipien change, on le devine, de siècle en siècle. Outre le Mississipi proprement dit, les branches du delta sont aujourd'hui VAtchafalayah^ le bayou Plaquemine^ et le bayou Lafourche; les autres ont été supprimés par les atterrissements du fleuve ou par le travail de l'homme. H y avait jadis un autre large affluent, le bayou JberviUe, qui se déversait dans la mer par les lacs Maurepas et Pontchartrain ; mais, de nos jours, ce canal est presque oblitéré, et ne communique avec le lac Maurepas que

pendant la période d'inondation Le delta mississipien

tout entier n'est qu'une immense cyprière * ; vu de haut, il apparaîtrait comme une mer d'arbres traversée par les lignes sinueuses du fleuve et de ses bras, et tachetée de lacs marécageux remphs de joncs et de nénuphars. La cyprière ne s'étend pas au delà des limites du delta.

)) La bête qui caractérise le mieux la série animale de la Louisiane, c'est le crocodile. Pondant les belles journées d'été, quand un soleil implacable frappe sur la surface tranquille des lacs, on voit des centaines de ces animaux étendus sur la surface de l'eau comme d'énormes troncs d'arbres rudement sculptés. D'autres dorment au milieu des joncs, à demi engloutis dans la vase, et, dès qu'on s'approche d'eux, se précipitent brustpiement vers l'eau, où ils tombent avec un lourd plongeon. Quand arrivent les premiers froids, le crocodile s'enfouit dans la boue, et sous cette tiède enveloppe dort son pesant sommeil d'hiver. Cet animal est, on le sait, d'une voracité sans égale ; la cervelle, toute rudimentaire chez lui, ne peut se développer sous les lourdes écailles de sa cuirasse ; tout queue pour

1. « Le cypre est na arbre droit, élancé, renflé à la base comme une buli» » d'oignon ; il s'appuie sur des contreforts durs et solides qui jaillissent du sommet

> de la racine comme pour mieux s'ancrer dans le sol vaseux. Le sommet du

> cypre s'épanouit en petites branches couvertes d'un feuillage vert p&le. A ce»

> branches pendent les longues fibres de la mousse appelée du nom caractéris- B tique de barbe espagnole ; souvent les cyprès portent un si grand nombre de » ces longues chevelures grises, qu'ils prennent l'apparence ridicule de gigaa- ■ tesques porte-perruques. ■ (K. Reclus, ibid.)

nager, tout gueule pour absorber, il n'existe que pour atteindre et dévorer sa proie. En Louisiane heureusement, il trouve sur le bord fangeux des marécages assez de sarigues, de tortues et de rats musqués pour qu'il n'ait pas besoin de s'attaquer à l'homme; cependant il arrive quelquefois des accidents, dont les victimes, fait singulier ! sont le plus souvent des nègres. Le même fait au reste a été remarqué dans les pays hantés par les jaguars, qui se jettent aussi de préférence sur les noirs, attirés soit par l'odeur particulière qui caractérise cette race, soit par la couleur de la peau. C'est dans les lagunes voisines du Mississipi qu'on rencontre surtout les crocodiles, qui se hasardent rarement dans le fleuve lui-même. Quand un créole rencontre un de ces animaux, il s'arme d'une longue bûche, comme on en trouve partout en Louisiane sur le bord des rivières, va droit au crocodile, enfonce la bûche dans sa gueule horriblement ouverte, et puis tue la bête à loisir.

)) Les serpents ne sont pas moins nombreux que les autres reptiles ; ils se glissent partout, sous les grandes herbes, dans les creux des arbres, au fond des gerçures de la terre argileuse. Dans la cyprière, sur le bord des flaques, les serpents d'eau, gros comme des câbles noirs, s'enroulent dans la vase; sous les troncs d'arbres abattus, dans la savane, les charmants serpents colliers se cachent en arrondissant les losanges pourpres et verts de leurs anneaux ; dans les jardins, les couleuvres suspendues aux rosiers se promènent de tige en tige, et sur le fleuve même on voit leurs têtes aiguës et plates se dresser au-dessus de l'eau, et suivre les esquifs en laissant des rides allongées onduler derrière elles. Malgré le nombre inmiense des serpents, les accidents sont rares en Louisiane, car tous ces ophidiens sont inoffensifs, à l'exception du redoutable serpent à sonnettes, du bâtard sonnettes et du congo. Le serpent à sonnettes {crotalus horridus) atteint quelquefois une longueur de 4 mètres et peut arriver à l'âge de vingt et vingt-deux ans puisqu'on a vu des serpents ayant ce nombre de sonnettes, vertèbres nues situées à l'extrémité de la queue. A cet âge, l'animal est lent dans ses mouvements, et bien que sa tête

sojt grosse comme celle d'un chat, son venin est ee réalité moins terrible que ceM des petits serpents.

» Parmi tons ces reptiles, depuis ralli^ator jusqu*fiu ser* peut à sonnettes, il en est certainement de hideux et d'effrciyanis; maïs le fléao^ la eakinité, la malédiction de la Lonisiane, ce qui change parfois la vie en un martyre de tous les instants, c'est un petit insecte, le maringouin* Rien ne le tue, ni les pluies, ni les sécheresses, ni la chaleur de VéXéj ni le froid de l'hiver; îe jour, on le voit partout volant par essaims; la nuit, on entend sans relikbe le hourdonncment importun de ses ailes; il s'insinue à travers les lentes les plus étroites, il pénEître sous les voOes les plus épais, et se précipite sur sa victime en exécutant avec ses ailes une petite fanlare victorieuse. Sur les bords des eaux courantes vivent comparativement peu de marîngouins, mais dans les plantations entourées de marécages le nombre en est tellement immense, qu'il est presque impossible de rester en place ; même pour lire, il faut avoir recours à une marche rapide, et pendant les repas, un grand chasse-mouche balancé au-dessus de la table empoche les maringouins de s'attabler en môme temps que les convives. Sur les rives du lac Pontchartrain, un étranger ne pourrait sans devenir fou passer plusieurs soirées en plein air; autour de lui, des nuages de maringouins germent incessamment dans les flaques dVau croupissantes et grouillantes de vers; li 'iliaque pas il voit une nouvelle masse noire s*élever avec un honrdonnement sinistre; bientôt il est couvert d'insectes acharnés qui le transpercent de leurs mille dards et boivent son sang par mille blessures; qu'il les chasse ou qu'il les écrase, d'autres plus avides viennent à la curée, et bientôt H ne lui reste plus qu'à courir en aveugle sur le bord du lac, furieux, désespéré, comme le cheval des savanes poursuivi par le taon. Dans ces tristes régions, les planteurs, pour éviter d'être harcelés sans cesse, tâchent autant <pe possible de passer leur vie sous une enveloppe de gaze ; quant aux nègres, ils se badigeonnent d'argile avant d'aller dans les champs de cannes : pour tous la vie est mi mnrtyre. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il y ait souvent une difTérence

de i 00 000 et 150000 francs entre les prix d'achat de deux plantations, dontVune est infestée de maringouins, et Tautre comparativement libre. Ce fléau ne laisse pas d'avoir son importance économique *. »

Elisée Reglus*, Ze Mississipi.

(Bévue des Deux-Mondes, 15 juillet 1859.)

Etes u BliT trees » ou yros arbres de Marlposa

(Vallée de Yosemiti).

« Yosemiti est un nom magique qui non seulement en Californie, mais dans toute l'Amérique, produit siu* l'imagination du voyageur le même effet que le nom de la Mecque sur l'âme du musulman. La vallée de Yosemiti est tout au moins pour le touriste américain à peu près ce que la Suisse est pour le touriste européen. Déjà même la renommée de cette contrée merveilleuse a franchi les mers, et tous les ans, des centaines de curieux, venant surtout d'Angleterre, se décident, pour faire ce pèlerinage pittoresque, à franchir, au prix de dépenses énormes, la moitié de la circonférence terrestre, et à subir toutes les fatigues d'un parcours de dix jours dans la montagne '.

» A 6541 pieds au-dessus du niveau de la mer, nous arrivâmes aux arbres géants. Ces arbres ne forment pas on groupe séparé ; ils sont dispersés, au nombre de cinq

1. M. Reclus cite encore, dans la faune du delta, les grenouilles et les crapauds qui sont là dans leur empire, les jaguars, assez rares, les chats-tigres, chevreuils, sarigues et écureuils, immigrants venus des terres élevées, et le» earancransy sorte de corbeaux-vautours qui jouent le rôle des gallinazos et dev copilotes des contrées tropicales. (V. plus lom, Amérique centrale.)

2. M. Reclus (Elisée), né à Sainte-Foy- la-Grande (Gironde) en 1830, est ao des plus célèbres géographes de notre temps. Disciple de l'illustre Karl Ritter, dont il suivit les leçons à l'Université de Berlin, familier avec presque toute» les langues de l'Europe, il a parcouru de 1852 à 1857 l'Angleterre, l'Irlande, les Etats-Unis, l'Amérique centrale et la Nouvelle-Grenade, et publié dans divers recueils les résultats de ses voyages. — Outre son Voyage à la Sierra-^ Nevada de Sainte-MartAej on lui doit La Terre (2 vol. Hachette, 1 867-68 1, et l'admirable ouvrage en cours de publication. Nouvelle Géographie universelle (Hachette, 1875-1882, 7 vol. in-8°) qui formera 15 volumes et restera le monument géographique le plus considérable de notre époque par l'étendue et la sûreté de la sciencCi la grandeur de la composition et la beauté de la forme.

3. M. de Hiibner, qui a visité aussi la vallée de Yosemiti et les Big trees^ nous apprend qu'aucun chemin de fer n'y conduit; seuls, quelques tronçons de routes suivis par la diligence c[ni transporte pèle-méle mineurs et touristes. Distance, aller et retour, 440 milles : prix de locomotios, 480 francs 1

ÉTATS-UNIS DE L'AMÊaïQUE DU NORD* 149

cents environ, dans toute la forêt. On les trouve à partir de 4800 pieds jusque 8000 pieds* Ils appartiennent h Fespètie des sapins du nord, et ont reçu en botanique le nom de Séquoia gigantea. Le nom de Wellingtonia leur avait été donné d*al>ord par les Anglais, mais l'orgueil américain a

SAN FRANCISCO CT LASlCRnA tItVAOA

«ïïfc;.

SaQ-FraDCiâ£û et la Sierrâ-Ne'VadK (Ypsemitl valIey)*

repoussé cette dési^ation, et un indieu Cherockee a été préféré au vainqueur de Waterloo, On trouve encore des séquoias dans d'autres parties de la Sierra Nevada ; le groupe de Calavera, par exemplcj rivalise avec cekû de Mariposa, que nous allions visiter. Mais à Calavera la civilisation s'étale avec son cortège baliituel dliôtels, de théâtres, de jeux de toute sorte, etc. A Mariposa, au contraire, on ne rencontre que la senle nature. La forêt de Mariposa et la vallée de Yosemiti ont été données par le gouvernement des États-Unis à l'état de Californie, qui doit

les conserver comme « parc national », et veiller à ce que rien n'endommage les beautés naturelles de ce « parc. » Une' commission spéciale, nommée par la législature californienne, exécute sévèrement cette sage loi.

» Le premier des arbres géants qui s'offrit à nos regards était un colosse étendu à terre. Au moyen d'une échelle, nous grimpâmes sur le tronc et nous nous promenâmes là comme sur une route; ce tronc est assez large pour qu'une voiture puisse circuler dessus. Cet arbre que l'on appelle le Colosse, a, au-dessus de la racine, ime épaisseur de 32 pieds et une circonférence de 102. Il ne reste du tronc qu'une longueur de 150 pieds, l'écorce, qui a un pied et demi d'épaisseur, a presque entièrement disparu. Le feu a détruit la partie du tronc qui manque; mais on voit encore sur le sol le creux que l'arbre a fait en tombant. Quand il était debout, cet arbre devait avoir environ 40 pieds d'épaisseur, 120 de circonférence, et sa hauteur devait être de 400, c'est-à-dire 36 seulement de moins que la flèche de Strasbourg. On évalue l'âge de ce géant à trois mille quatre cents ans . Ces chiffres paraissent tellement incroyables qu'on hésite aies donner; mais ils sont très certains, puisqu'ils sont encore assez nettement attestés par les cercles de croissance de l'intérieur du tronc. Un autre arbre, mesuré par Agassiz*, peut, selon lui, prétendre à mille huit cents ans. Les plus gros séquoias remontent très certainement au-delà de Jésus- Christ. Leur jeunesse date à peu près du temps de Moïse ou du temps où Salomon bâtit le temple de ,[érusalem.

)) On se trompe aisément dans l'appréciation de la hauteur de ces colosses, et Terreur provient sans doute de l'énorme dimension de leur circonférence. Pour se rendre bien compte de leurs proportions, il faut les comparer dans son esprit à des édifices connus. Par exemple, à Mariposa, il y a par douzaine de ces arbres de 250 pieds, c'est-à-dire qui dépassent la hauteur des clochers de cathédrale.

)) ...Les rameaux des séquoias ne sont pas si beaux d'aspect que ceux des autres conifères; ils ont quelque chose

i. Sur Agassiz, voir le chapitre Brésil,

de massif, de ramassé. Souvent ces rameaux, dont le plus Las sort du tronc k une haoteor de 80 à 100 pieds, ont Tépaisseur et la force de beaux arbres ordinaires. 11 n'est pas rare que les cimes extrt^mes des séquoias soient brisées, sans doute par les te m pÔ tes, et cela, peut-être depuis des centaines d'années. Beaucoup ont été plus ou moins brûl<?s par de terribles incendies, et ces dégradations en ont sensiblement diminué la beauté.

» Notre cavalcade s'avança pendant plusieurs milles à travers Fantique forêt, admirant les colosses qui se présentaient tantôt isolés, tantôt par groupes. Notre cbemin nous fit plus d'une fois passer à travers des arbres dont le cœur avait été détniit par llncendie; debout sur notre selle, nous Irayersions ces arbres comme une voûte. Les plus beaux séquoias portent des noms étalés sur leurs troncs en lettres d*or gravées dans des tables de marbre. Il est certîdnement très utile de donner des noms aux arbres, car autrement on ne saurait comment les désigner ou les comparer entre eux. Mais les noms adoptés sont pour la plupart très malheureusement cboisis; ce sont presque toujours ceux de ricbes parvenus américains et de femmes frivoles qui ont ainsi cherché à slmmorlaliser. Je remarqnai dans ce genre les noms suivants ; Scoit, Stanford (potentats de lignes de chemins de fer) ; V Empereur Norton^ — Tarbrede cet habitant de San-Francisco a eu l'esprit de s'aliattre et il gît maintenant à terre! — Madernoiselie Emma, Mademoiselle Marie j Brigham Young et sa femme, etc. De pareils noms, imposés à des géants qui jaillissaient du sol au temps des Pharaons, me parurent profondément ridicules. Je préfère les noms géographiques qui rappeOentdes États, comme VOkWy VlUinois^ etc., ou bien môme des noms mytholo^riques cc>mme les Trou-Grâces, Les arbres qui ont reçu ce dernier nom sont trois magnifiques géants, de 275 pieds environ, qui forment un groupe pittoresque. Entre eux on pourrait construire une haute cathédrale; de leurs rameaux les plus élevés, ils omhra^^eraient le clocher placé à le\ir centre. » Théodore Kihchoff,

(Trad. Délerol. Tmtr du Montle, 1S76.)

Marîposa est en quelque sorte le vestibule grandiose de la vallée de Yosemiti. La vallée elle-même, qui a 2 lieues de lonç et une demi-lieue de large, est dominée par d'imposantes masses mnitiques : le Capitaine^ le Dôme du nord, le Dôme du sud, la Sentinelley Ta Cathédrale, le Voile de la Fiancée, qui s'élèvent, comme des murailles verticales du fond de la vallée verdoyante, k 4 000 pieds au-dessus du niveau ôa la mer, épanchant leurs cascades écumanles au milieu des forêts de sapins. Les trois cascades de Yosemiti n'ont pas de rivales au monde pour 1 abondance des eaux et la grandeur du spectacle : leurs chutes sont de 1 600, 600 et 434 pieds de hauteur, leur largeur atteint 300 pieds à la base. Malgré Péloignement et les difficultés du voyage, les visiteurs y viennent en grand nombre, trois mille environ chaquç année.

Une autre curiosité naturelle des Etats-Unis se trouve dans le Kentucky: ce sont les fameuses grottes de Mammouth, a souterrains extraordinaires, » où l'on a constaté jusqu'ici 226 avenues, 57 dômes, 11 lacs, 7 rivières, » 8 cataractes, 32 puits ou plutôt 32 abîmes, dont quelques-uns sont d'une » profondeur et d'un diamètre extraordinaires. » Il faut citer aussi les pyramides de rochers, de formes bizarres et tourmentées, qui se dressent dans la vallée du haut Missouri (Nebraska) et qui, de loin, ressemblent aux ruines d'immenses cités détruites i.

Le nouveau chemin de fer de Saint-Paul à Livingston-city, qui est le plus court et le plus rapide moyen d'accès au Parc national, traverse le pays des Mauvaises Terres du Nebraska. « Je ne puis dire Timpression » d'étonnement que j'éprouvai quand, après avoir franchi des centaines » de milles à travers un pays plat d'une souveraine monotonie, je vis tout » à coup surgir de tous côtés des tours, des pyramides, des fûts de co- » lonnes, des dômes, des clochetons, des pinacles : aussi loin que l'œil 9 pouvait porter, je n'apercevais plus que des formes fantastiques et gro- » tesques. On est tenté de se demander si on n'est pas le jouet d'une hal- » lucination, tant parait extraordinaire et invraisemblable cette architec- » ture créée par un des plus bizarres caprices qu'ait jamais eus la » nature. Ce qui ajoute à l'imprévu du tableau, ce sont les couleurs mer- » veilleuses dont se revêtent ces énormes masses de conglomérats; on y » voit presque toute la gamme des couleurs de l'arc-en-ciel... Cette étrange » contrée est celle que les Indiens désignaient sous le nom de Mauvaises- » Terres, Ils la croyaient maudite par le Grand-Esprit et s'y aventuraient h avec crainte... Les Mauvaises-Terres occupent un territoire de 320 ki- » lom. de lon^ et de 80 kilom. de large, situé à quelque 800 mètres au- » dessus du niveau de la mer. L'étrangeté du paysage, l'excentricité des » formations géologiques, le grand nombre de fossiles, l'abondance cxtra-

. 1. MM. Poussielgue et Deville ont visité les grottes de Mammouth, et en ont donné une description dans le Tour du Monde (année 1863). — M. E. de Girardin a raconté aussi dans le Tour du Monde (année 1864) son voyage dans les mauvaises terres du Nebraska. — Nous aurons souvent Toccasion de citer le Tour du Monde; qu'il nous soit permis d'ofifrir ici notre hommage aux collaborateurs et à Téditeur de cet excellent recueil : fondé et développé sous Téminente direction de M. E. Charton, il continue à rendre depuis plus de trente ans d'inappréciables services à la science géographique en la vulgarisant, et il a oon-

2uis du premier coup & juste titre, en France et à l'étranger, un rang élevé ans la faveur publique. Nous ne saurions trop en recommander la lecture instructive et attrayante aux élèves de nos écoles et à quiconque est encore la dupe de cet absurde préjugé, que la géographie est chose aride, ennuyeuse, un assemblage de mots bizarres, bons à fatiguer la mémoire sans profit pour l'esprit.

ÉTATS-UNIS DE L\JlMÉRIOUB LU NOUD. 153

» ordinaire du gibier, allireot ctu^ijueanaée dans celte contrée, tes savanls, » les tOMriàtes el les> cbasseiirs.

j> Oq suppose qu'autrefois la régioo des Mauvaisea-Terres était parfai- » tement plaoe : elle formait un liaul plateau reposant sur tme couche de »t lignite recouverte de strates d'argile. Un jour le lignite prit feu et » r argile brila ; le connbnstitde épuisé, la surface du sol demeura profon- » dément bouleversée; toutes les portions de terrain (jui n'avaient pas » été consumées par le feu conservèrent leur niveau primitif, tandis que i> les portions entamées s'effoitdrèreut; ainsi se façon rière fit c*s monun ments Mzarres, dont les formes variées à rinûni oêcoucerient Timagi- » Dation. w (J. LecledcQj La Terre des Mermlles^ i886; Paris, Hacbelle.)

l^e pare nailoiiai tles Htats-Unis.

Les Etats-Unis renferment encore d'autres sites d'une étrange et mer* Veilleuse beauté. On les désigne communément sous le nom de Pari, tenue çîuî, ci dans les immensités désertes de TAmérique du Xord, est » féqni valent eiact de VOasis dnns les immengités sablonneuses du » Sahara »» Ainsi entendu, un Park est en jçénéral une vallée fertile, suscentiblc de culture^ riehe en eaui courantes ot en végétation, et perdue au milieu de ré fiions stériles. L*Etat du Colorado renferme plusieurs de ces jsarfîs, situés à des altitudes de 2301) à 3 ÙOO mètres, et entourés de cimes qui les dominent de lOOQ à 1 5ÛÛ mètres. Les ptuscélèhres et les plus visités Bont le Parc raommental et le Jardin des dieux, situés à lûû kilom, envi* ron de Denver, vallées étranges parsemées de roches sédimentaires aux formes fantastiques, comparables aux ruines naturelles des Mauvaises- Terres du Nebrj>ka, et, toutes proportions gardées, auï roches déchiquelêtis de Montpellier le-Vicux, sur le Causse noïr, dans les Céveanes françaises.

Maisle parc national de la Yellowstone (Rivière Jaune), qui a été appelé avec raison la Terre Ûes MerTeilles, remporte sur tous les autres par la variété et rélrangetédes spectacles de sa natnre grandiose. Au N.-O. du territoire de Wyomin»^ aui conlins des territoires de Montana et d'idaho, dans la haute €t -sauvage région montagneuse d'où rayonnent la Suasse, affluent de laColurat>ia, le Madison, le Gallatiu et la Yeilowstone, affluents du Missouri, s'étend ui plateau désert, coupé de gorges profondes fcanoncs), de précipices eirrayauts, de lacs el de cascades, et dominé par de hciules cimes volcaniques que couronnent des cratères. Les i)liénomène3 les plus extraordinaires sont les geysers, source:i chaudes, jets de vapeur conbuus ou intermittents, quis'éhncent du milieu des roc^hers par centaines avec des grondements terribles- Ces sources bouillantes d'eau vaseuse et sulfureuse jaillissent à des hauteurs çiui varient de 2 à 50 pieds, sur nue largeur de 5 à 30. La vallée de la Firehole (haut Madison) est le principal tbéâlre des geysers ; queUjueS'nn^ y atteignent des proportions immcnseii : le Châleau-Fori et la tlrotU s'élancent ù 60 pieds f le Vieux Fidékt à 125; le Géant, mm- la Ruche, à 219.

« Eo haut de ce rebord rocheux est la source jaillissantG que BOUS appelâmes la Géante. Le bassin est entouré d'épaisses franges de rocs, et les eaux, en débordant, j ont dépûsè des stalagmites eu couches solides. Quand une éruption approche, le bassin se remplit graduellement d*eau bouillante jusqu'à quelques pieds de sa surface, puis tout à coup des ébranlements

violents se produisent, et d'immenses nuages de vapeurs sont lancés à. 500 pieds de haut. L'ensemble de la masse d'eau, de 20 à 25 pieds de large, s'élève en une seole colonne gigantesque jusqu'à 90 pieds de haut, puis, de son centre^ sortent cinq grands jets qui légèrement appuyés les uns sur les autres, atteignent l'altitude sans égale de 500 pieds au-dessus du soL La terre tremble sous ce déluge d'eau, qui s'écoule en poussant milîe sifflements aigus ; des arcs-en-ciel entourent les cimes des jets de kurs rayonnements radieux, et leur font une auréole diaprée. La chute des eaux creuse et entraîne les strates écailleuses du cratère, et un Ûot bouillant descend les pentes jusqu'à la rivière. Ce geyser est la fontaine la plus colossale, la plus majestueuse et la plus efifrayante qui existe sur notre globe. Après avoir joué ainsi vingt minutes, le giyser s'affaisse graduel lement» Te au disparaît dans le cratère, les vapeurs cessent de sortir et tout est calme. Ce geyser joua trois fois dans l'après-midi. Ses eaux sont d'une couleur d'eau de mer très foncée, limpides et très belles. Ao moment des éruptions, quand les jets atteignent leur plus grande hauteur, leurs ondoiements, leurs élans, leurs chutes, les brisements de la lumière du soleil à. travers leurs gerbes ascendantes et retombantes forment un spectacle qu'aucune description ne pourrait rendre eiactement. Nous étions tous en proie à un véritable délire d'enthousiasme*.,. îï ÏÏaydew, Doane et Lakgfori»,

Le Parc national des Etats-Unis, trad, par M, Délerot.

{Tour du Monde, lS7i.)

Le ColoTEido, qaî. depuis 1S7S, ost duvetiu Boudaiû le pays tnmier le pluj? riche do rUuiuD, Je rival de l& CatiforDie ti du Nevada, le rendez-voua des

Îtrmpector el des aveiiUirîera» esl aussi un des paya des merveilias naturelles es plua rencimmées de rAmérique du Nord, Le» environs do Dfînvcr, la capitale fl.oria<santo du Colorado, qui ea dix ans a vu sa poputation s'étever de 6500 à 100000 habjlanla ?ont désormais célèbreSi, non seulcn^ent par ribépuisable richesse de leai-» Qlons (à Leadviîle, George-Town, Cletr-Greek, Boulder}, mais aus&i par les Buurcei de TArkansas et les gorges nauva^Ës du Culorado.

« Le Peach-aprings-Canon est une longue valléct encaissée entre deut mun railles do grès rouge, Les points de comparaison manquent pour en apprécier » la h&utGur. Elles ont, parai t-it, 7 à SOO mètres, et les taches somhrea qui ap- » paraissent là-baa{, dans k rocLie, comme dc^j nids da pas^eroaiit aux créai n d^an mur, saut des excrjvatiaaa énormea dana lesquelles tietidrait sans peioo

• une maison à quatre étages. Les cnuehes du terrain, distinetes les unes dea » autres, donnent à ces parois Taspect d'un escalier de géants» C'est là le caraûn tèro original de touu les paysages de Isi Gonlrée. Devant non^, barrant le » GaooQ, une pyramide s© dresse^ régulièrement élagêe. Sous les rayons du » aoluii qui décHiae, ces montagnes nues passent par les nuances les pins fceri-

• quea de carmin et d'or. Au fond de la vallée, des piaules grasse* nombreuses, n cactus aux former; bizarres, croissent comiue dans uue serre chaude à la » favear du rayonnomEnt de chaleur que leur renvoient les rochers... Les mon-

• tagnes qui dominent celle vallée solitaire dont la iouiro tient tcute la largeur » atteignent 2000 mètres; elles ■urmonleut les rives abruptes d'édifices singu-

Lorsque les voyages d'exploration du général Washbum^ de MM. Doane, Langford et Hayaen eurent révélé « cette région de merveilles », Topinlon publique s*émut, et le congrès de Washington, fier de les posséder sur le sol de rUnion, et fortement soucieux de leur conservation, résolut de les mettre sous la protection des lois. Le 18 décembre 1871, le Sénat fat saisi par un de ses membres d'une proposition, bientôt après présentée à la Chambre des représentants, et qui mt, le 27 février 1872, l'objet da rapport suivant ;

« La proposition soumise au vote du Congrès a pour but de soustraire à toute occupation par des particuliers et de mettre sous la protection de l'Etat une partie du sol américain, de 55 milles sur 65, située vers les sources de la Yellowstone et du Missouri; cette région serait désormais un grand parc national, dont la jouissance pleine et entière resterait réservée au peuple américain.

d'une

dtt .

tagneux dépasse 6000 pieds au-dessus dû niveau de la mer, il est douteux qu'une population vienne s'y établir, à moins qu'il ne renferme des mines précieuses. Ici, l'altitude est supérieure k 6000 pieds, et le lac Yellowstone, qui occupe une superficie de 15 milles de large sur 22 de long, ou 330 milles carrés, se trouve à 7427 pieds. Les chaînes de montagnes qui entourent la vallée ont de 10 à 12000 pieds, et sont couvertes de neige toute l'année. Toutes ces montagnes sont d'origine volcanique, et il n'est pas probable qu'on y découvre jamais des mines ou des mméraux de grande valeur. Pendant les mois de juin, de juillet et d'août, le climat est pur et fortifiant, les orages et les pluies y sont rares, mais le thermomètre y tombe souvent à 3 ou 4 degrés au-dessous de zéro. Il n'y a pas un mois de l'année sans gelée. A une époque géologique relativement moderne, toute la région a été le théâtre des phénomènes volcaniques les plus prodigieux qui se soient produits dans notre pays. Les sources d'eau chaude et les geysers qui s'y rencontrent représentent la période de terminaison de ces phénomènes, ce sont les voies, les passages qui donnent une dernière issue aux produits de cette activité souterraine si remarquable. Toutes ces sources chaudes sont ornées de décorations plus belles que toutes celles que l'art humain a jamais pu concevoir, et il a fallu aux mains habiles de la nature des milliers d'années pour les former. Certaines personnes attendent le printemps prochain pour se mettre en possession de ces étonnantes curiosités, pour faire mar-

■ liers. On pourrait croire qu'en ces lieux, les Titans ont cherché à escalader » le ciel, et que ces gradins gigantesques sont les ruines de leurs travaux, les » derniers vestiges de leur audacieuse tentative. En parcourant ces profondeurs » mystérieuses oui eussent dignement servi de vestibule à TEnfer de Dante, on » se sent saisi d admiration pour Thomme qui a osé le premier leur arracher » leur secret. C'est au major Fowell qu'en revient toute la gloire : son voyage » n'est qu'une série de péripéties émouvantes et terribles. Tantôt cheminant » avec ses compagnons sur la crête des escarpements, il lui fallait supporter » toutes les angoisses de la soif. Les flots roulant à des milliers de pieds au- » dessous d'eux aiguisaient leur supplice. Les malheureux devenaient fous, et » voulaient se précipiter dans le vide. Tantôt ils suivaient le fond du précipice. » Alors les eaux tant désirées entraînaient l'esquif vers des cataractes inoon- » nues, au milieu de l'obscurité des gorges. Maintes fois jetés au milieu da >• remous, les hardis voyageurs faillirent trouver la mort. » (F. Moreau, Aim» Etats-Unis, p. 105; Paris, Pion, in-12, 1888.)

chandise d'échantillons magnifiques, et entourer ces rares merveilles de clôtures, afin d'exiger une redevance des visiteurs. Avant peu d'années, cette contrée sera un rendez-vous pour les visiteurs de tontes les classes venant de toutes les parties du monde. Les geysers d'Islande, qui ont intéressé les savants et les voyageurs de toutes les nations, deviennent insignifiants à côté des sources chaudes des bassins de la Yellowstone et de la Firehole. Aucune autre région ne l'emportera sur celle-ci pour les malades.

» Si la proposition qui vous est soumise ne devient pas une loi dès cette session, les vandales qui se préparent à entrer dans cette région de merveilles vont, en une seule saison, enlever toutes ces curiosités si précieuses que rien ne pourra faire recouvrer et qui ont coûté des milliers d'années à l'industrie sans égale de la naturel »

Avant 1883, le chemin de fer le plus rapproché du Parc national en était éloigné de plus de 300 kilom. qu'il fallait franchir à grands frais, en partie à cheval par de vertigineux sentiers, en partie dans un concord-coatchj véhicule en usage dans les Montagnes Rocheuses, qui remplace les ressorts métalliques par de solides bandes de cuir, mais qui fait quelquefois la culbute, maigre sa réputation de stabilité. Aujourd'hui le chemin du ?acifiq-ue-Nord franchit en deux jours et demi les 1657 kilom. qui séparent Saint-Paul de la station de livingstone-city, et un embranchement de chemin de fer à voie étroite d'une centaine de kilom., remontant la vallée supérieure de la Yellowstone, aboutit à quelques lieues du Parc national. A l'entrée de la Terre des Merveilles, à Mammoth-Springs, s'est ouvert en 1883, sous le nom de Nniionnl-Uotel, le preuiicr immense caravansérail américain. D'autres hôtels, éclairés à la lumière éleclriqu<;, remplacent peu à peu dans les vallées du Parc, à côté des cagnons et des chutes et sur les rives du splendide lac Yellowstone, les log-homes primitifs. La sécurité est complète, les guides expérimentés; on ne risque plus d'y périr sous les balles des Indiens ou sous les atteintes du froid et de la faim. L'unique danger vient des surprises de la nature même que l'on vient contempler. On peut rouler dans un précipice, être échaudé par un jet d'eau Bouillante échappé d'un cratère de geysers, ou asphyxié par les gaz méphitiques qu'exhalent les solfatares. C'est par milliers que l'on

1, Les conclusions de ce rapport furent adoptées, et, lo 1" mars 1872, une loi da Congrès déclarait Parc national la région indiquée. Le Parc national était placé sous la protection directe du secrétaire de Tintérieur, chargé de prendre toutes les mesures de conservation et d'aménagement qui seraient jugées nécessaires. (V. plus loin, la carte des Montagnes liocheuses.)

Les décisions du Congrès ne paraissent pas aussi respectées qu'on pourrait le croire. Dans son charmant récit de voyage à la Terre des Aleroeilles, M. Jules Leclercq, qui est un juge si éclairé et si compétent, se plaint à plusieurs reprises du vandalisme des excursionnistes. « Le cratère du Vieux Fidèle, tout comme celui du Grand-Geyser d'Islande, est déjà couvert de centaines de noms taillés par les visiteurs sur les faces unies de la roche. En quelques heures les inscriptions se couvrent d'un vêtement siliceux qui perpétue les noms les plus insignifiants. La rude main des Vandales ne s'arrête pas là : rien de plus révoltant que de les voir, sous prétexte de rechercher des spécimens de geysérile, promener la hache brutale sur les fragiles et délicates concrétions. La nature a mis, à édifier ces admirables monuments, à les façonner artistement, à les sculpter, à les festonner, une lenteur, une minutie, une patience dont les hommes ne seraient point capables, et il suffit d'une seule minute à des mains sacrilèges pour défigurer l'œuvre de milliers d'années. Il est peu de cratères qui n'aient été dégradés par la hache et par la bêche, et, si l'on n'y prend garde, ils s'émietteront peu à peu sous les attaques des impitoyables destructeurs. >»

compte ch; Parc natioi

compte chaque année en juin, juillet et août, les touristes qui visitent le " mal.

JLes bisons.

Le bison se distingue du bœuf, avec lequel il a été longtemps confondu,

Ear la forme de son front, la longueur de sa taille, la largeur de ses saots, la longueur de son poil et sa face renfrognée, qui lui donne un aspect farouche. Il a plusieurs points de ressemblance avec le bœuf domestique, et, quand il est pris en bas âge, il se laisse facilement apprivoiser.

Jadis les bisons d'Amérique formaient des troupeaux interminables, composés de milliers et même de millions d'individus; des voyageurs dignes de foi afôrment avoir vu des colonnes de ces animaux arrêter des convois et défiler, sans interruption, pendant des heures entières. Dans leurs migrations les troupeaux traçaient de véritables routes à travers la prairie, et parfois traversaient les fleuves sur la glace ou à la nage. Lewis et Clarke racontent aue leur bateau fut arrêté sur le haut Missouri par une véritable digue de bisons, mesurant un mille d'épaisseur. Mais cette race, si Ton n'y met ordre, est condamnée à disparaître comme l'élan et le caribou qui ont émigré vers le nord, comme le cerf qui est devenu très rare, comme l'ours, le loup et la panthère, rejetés dans les forêts de l'est et désormais peu redoutés des colons. Le bison, jadis roi de la prairie, maître du territoire qui s'étendait du 30« au 64^ degré de latitude nord, est confiné aujourd'hui, au midi, dans quelques territoires du Texas, du Colorado et du Kansas, et, au nord, dans une partie du Montana et des districts avoisinants. Gomment s'en étonner quand on sait que, de septembre à décembre 1872, les chasseurs de Dodge-City (Wisconsin) abattirent 50 000 bisons, et que, dans le seul mois de janvier 1873, la sanglante boucherie continua et donna un excédent de 150 pour 100 sur celle du mois précédent M Depuis quelques années, les Européens ont employé les peaux de bison pour la fabrication des cuirs, et, dans le Kansas seulement, des chasseurs blancs {buffaios skinners^ écorcheurs de bisons) ont massacré dans ce but {)lus d'un million de bisons en quelques années. Certaines contrées n'ont été préservées d'un dépeuplement total que par l'énergie de quelques hommes prévoyants. Cette destruction en masse est d'autant plus déplorable que la peau du bison ne donne qu'un cuir poreux et de qualité inférieure, vendu à un prix minime. La chair du oison a été de tout temps la base de ralimentalion des tribus indiennes. Les morceaux les plus délicats sont mangés frais; le reste est transformé en conserve sous le nom de pemmican {pémikehigan). Découpée en longues

1. Le il/l^^îs, journal français publié à Winipeg (Manitoba), dit que pendant l'hiver de 1875 à 1876, 120000 bisons ont été tués dans la région dont le fort Mac-Leod est le centre. En trois ans (1881-1884) on en a abattu 5 500 000.

Les Américains ont fini par s'émouvoir de ces exécutions stupides, qui grâce à l'avidité des uns, à Tincurie des autres, amèneront à bref délai la disparition d'une race d'animaux utiles. MM. Homaday et Ault ont publié des mémoires sur l'extermination des bisons et appelé sur cette grave question la sollicitude du public et du gouvernement. Suivant leom calculs, il ne resteirait plus en tout que 109Ô bisons environ : soit 254 dans les parcs d'Amérique; 200 dans le Ymowstone Parck; 85 à l'état sauvage, aux Etats-Unis; 550 sauvages dans ï'Athabasca et 7 dans les pays étrangers. Ils demandent au gouvernement de rUnion d'entreprendre, par une protection efficace et par des mesures de domestication, la reconstitution et le développement d'une espèce qui ■'éteint.

ÉTATS-UNIS DE L'AMÊRrOUE DU NORD.

et étroites UnièreSi tanldt Va cbaifr suspendue à des dates dû boîs, est desséchée, pliéa et liée ea paquets, lantùt eiposée à une chaleur ardente, réduite en petits morceaux, arrosée de graissi^ fondue, avec laquelle ou la mélange, elle est cousue daus des peaux de bison; an se rerLoidissaiiti elle devient dure comme de la plene. Le pemmican est, dit-oa, d'iia goût très agréable.

La cliasse aux bisons*

«Les lodiens de l'iilinois avaient rhabitude, pour s^emparep plus facilement d'un troupeau de bisons^ de Tenlourer d'un cercle de feu, que ces animaux n^osaient tranchir. Le plus aouvent ils les chassaient à cheval, avec Tare et la lance. Des cavaliers, presque entièrement nus, tenant de la main gauche cinq on six Hèches^ et de la droite un fouet pesant, sVpprochaient du troupeau, choisissaient chacun leur proie et s'efforçaient de Tisoler, puis, quand ils jugeaient le moment favorable, décochaient une flèche à l'animal avec tant de vigueur que le fer pénétrait jusqu'au cœur,.. Lewis et Clarke * décrivent aussi une méthode qui était jadis en usage parmi les Minnetarîes du Missouri supérieur : le jeune homme ie plus actif de la tribu roulait autour de son corps une peau de bison, en disposant les cornes et les oreilles à peu près comme elles le sont dansTanimal vivant, puis, choisissant le moment où les bisons se trouvaient rapprochés d'un précipice ou delà rive abrupte d*un cours d'eau, il se glissait subrepticement au milieu d*eux. A un signal donné, ses compagnons se mettaient à courir autour du troupeau, et 1 Wrayaîent de telle façon que les ruminants stupîdes, guidés d'ailleurs par le faux bison, conrfliient éperdus vers l'abîme, oii ils tombaient .péle-mèle, tandis que l'Indien, cause première de tout ce désastre, disparaissait subitement dans quelque excavation naturelle. A Tembouchure de la rivière Judith, dans le Missouri, Lewis et Clarke ont vu de véritables monceaux de carcasses de bisons, derniers vestiges d un de ces massacres opérés par les Minne* taries*..

v ... De nos jours, ces diverses méthodes sont tombées en désuétude, et on pratique exclusivement la chasse à cheval et la chasse silencieuse. La première, presque aussi dangereuse pour ceux qui s'y livrent que pour les animaux qui en sont Tobjet, est en grande faveur auprès des officiers et des soldats delà cavalerie des Etats-Unis; la seconde, au contraire, qui

IdO LKCTURRS ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.

n'exige ni courage, ni adresse, est préférée par tous ceux qiii^ daiis la poursuite du bison, cliercljenL moins le plaisir que le profit. Dans cette chasse silencieuse, il faut éviter avec soin de se mettre sous le vent du troupeau, Todorat des bisons étant extrêmement subtil et leur révélant de fort loin la présence de Fennemi; mais une fois cette précaution prise, le chasseur, armé d'une bonne carabine, peut ?\ipprocliGr du troupeau à une distance de 1 000 yards, si la plaine est complètement oue, de 100 yards (le yard vaut 0°^,00i), si elle est couverte

Le biaoD.

de hautes herbes, et de 20 à 30 pas, si elle est parseinée de buissons ou cou pie de fondrières,

)j „. Le métier de toeur de bisons est extrêmement pénible et exige une santé de fer; aussi voit-on souvent, comme dans Thiver de 1871, des chasseurs moins robustes que les autres périr de froid dans le oord du Kansas. A cette vie sauvage le corps s'endurcit rapidement, maîsrintelligence ne tarde pas à sWophier. N ayant pas de besoins, le cbasseiir de bisons devient forcément prodigue et imprévoyant, et, se tenant constamment en dehors de la société, il néglige peu à peu leB soins les plus élémentaires de la propreté. Velu d'un mauvais sarrau de toile toujours maculé de sang et de graisse, les cheveux et la barbe incultes, il couclic généralement à la Ijelle étoile, hiver comme été ; sa nourriture consiste essentiel-

leinent en viande de bison, à laquelle il associe parfois des pommes de terre et des fruits, et en café, qu'il prend sans Idt ni sucre. Coupant la viande avec son couteau poignard, et mangeant avec ses doigts, il a renoncé complètement à l'usage de la cuillère et de la fourchette, et n'a pour toute batterie de cuisine qu'une rôtissoire, un grand filtre à café, un gobelet et une assiette d'étain. Outre le couteau qui lui sert à écorcher les bisons, il porte presque toujours un de ces lourds mousquets en usage dans l'ouest des Etats-Unis : car il méprise souverainement les fusils légers. Avec des armes aussi imparfaites, le tir manque naturellement de justesse, aussi n'est-il pas rare de voir des bisons qui n'ont pas été tués sur le coup, mais qui n'ont eu qu'une jambe brisée par la balle du chasseur. » D'après J.-A. Allen,

Les Bisons d^Aménque, 1876, in-4°, Cambridge, trad. par M. E. Oustalet.

{Revue scientifique, 28 juillet 1877.)

lie clienAin de fer métropolltaiii à IVc^i^-Yorlc.

a La ville de New- York, étant comprise tout entière dans une presqu'île resserrée entre l'Hudson et un bras de mer qu'on appelle l'East-River, a plus de 15 milles en longueur, tandis que dans sa plus grande largeur elle n'en compte que 4 et le plus généralement 3 ; le problème était donc de transporter rapidement les voyageurs dans le sens de la longueur, les nombreux tramways qui croisent la ville assurant pleinement les communications dans le sens de la largeur. Les Américains ont résolu ce problème de la manière la plus simple. Au lieu d'enfouir leur chemin de fer sous terre, ils le font passer en Tair, sur des piliers en fer qui se terminent en fourche et qui sont reliés les uns aux autres par des poutrelles de même métal. Le chemin de fer suit ainsi les rues ou plutôt les avenues qui sont dans le sens de la longueur.

» Lorsque l'avenue est étroite, les deux voies sont juxtaposées et se solidifient l'une par l'autre. Au contraire, lorsqu'elle est large, chaque voie suit à peu près le trottoir, reposant sur un seul pilier et passant environ à la hauteur du premier étage des maisons. Les wagons articulés tournent presque à angle droit lorsque le chemin de fer emprunte une rue pour passer d'une avenue dans une autre. Il y a environ trois stations par mille ; le prix du trajet est uniformément fixé à 1 0 cents (50 centimes), ce qui facilite singulièrement la distribution des billets

et permet à chacun, suivant ses convenances, de modiiier son itinéraire en route. Les trains vont à Tallure d'environ 1 2 milles à Theure; comme ils ne sont jamais composés que d'un petit nombre de wagons et qu'il n'est pas possible d'en rajouter, le public s'entasse au besoin dans les grandes voitures dont les sièges sont disposés dans le sens de la longueur et se tient debout dans le couloir. Personne ne songe à se plaindre. Tel qui est debout aujourd'hui sait qu'il sera assis demain. Il est impossible de trouver une solution plus simple, plus économique au problème des chemins de fer métropolitains, et depuis trois ans que ce système fonctionne à New-York, il n'a donné lieu à aucun accident. » Otdenin d'Haussonville,

A travers les Etats-Unis.

{Bévue des Deux-Mondes, 15 fév. 1882.)

Complétons cette description par les détails suivants empruntés à une très intéressante relation également récente :

« Rien de plus extraordinaire que Taspect de la troisième avenue à New-York. La rue s'étend à perte de vue, toute droite, bordée de maisons découpées par des raies blanches, pour simuler les briques. Ces habitations ont un air de nouveauté et de fragUité qui fait penser aux jouets d'enfants de Nuremberg. L'air est traversé, dans toutes les directions, par des réseaux entremêlés de flls électriques appuyés sur de grands poteaux blanchis à la chaux comme les épouvantails dans nos moissons mûres. Puis de chaque côté de la rue, au-dessus de la tête des chevaux, soutenue par des supports si fragiles que de loin ils semblent disparaître, plane cette image de la stabilité et de la puissance : une ligne de chemin de fer pour laquelle le sol même nous paraît à peine assez ferme. En bas, la foule circule, le petit marchand offre en glapissant ses crayons et ses allumettes, cinquante voitures roulent à la fois, et du « bout de l'horizon accourt avec furie » et avec un grondement sourd accompagné d'un léger panache de fumée la locomotive laissant derrière elle un bruit de ferrailles qui ne cesse jamais. Pour pouvoir passer d'ime ligne à l'autre en cas d'accident, une sorte de pont reliant les deux voies permet de faire passer les trains de l'une à l'autre... Pour éviter les déraillements, une file de fortes pièces de bois, solide-

ment fixées, court tout le long de la voie. Elle est destinée à empêcher ime voiture ayant quitté ]es rails de tomber dans la rue. Les stations, espacées de 300 mètres environ, se trouvent placées sur une plate-forme au croisement de deux rues. On y arrive par deux escaliers : Tun servant aux voyageurs montant, l'autre aux voyageurs descendant. On évite ainsi toute rencontre. Le matériel est construit avec le plus grand soin. Pour diminuer autant que possible le poids des locomotives et des wagons, on les fait rouler sur des roues en papier, fabriquées par un procédé relativement nouveau. La pâte à papier est comprimée par la force hydraulique, jusqu'à devenir aussi dure que le bois, tout en gardant par son homogénéité une résistance et une élasticité beaucoup plus grandes. Ce papier, maintenu au moyen de bandages en acier, réunit admirablement les deux qualités indispensables : solidité et légèreté. Sous la locomotive, un grand réservoir en tôle reçoit les cendres, les eaux d'épuration et tout ce qui pourrait tomber sur les passants. »

Edouard de Laveleye, Les nouveautés de Neiv- York et le Niagara l hiver,

{Tour du Monde y 24 déc. 1881.)

I^e pont avspendii de Brooklyn à rVe'VF-Yorlc.

« Si les chemins de fer aériens sont une preuve de l'esprit d'entreprise du peuple américain, le pont suspendu qui doit relier New-York, la ville-mère, à Brooklyn, sa fiUe aînée, presque sa sœur, montre jusqu'où peut aller sa témérité. Il a fallu ici encore des conditions topographiques toutes spéciales pour rendre abordable le problème d'un pont jeté sur un bras de mer de 900 mètres de largeur, tout en laissant passage aux plus grands navires.

» La presqu'île de Manhattan, où est bâti New-York, est formée en dos d'âne. De l'arête centrale une pente douce s'abaisse vers la mer qui l'entoure. Brooklyn est aussi située sur la déclivité d'une colline bordant la rivière de l'Est. Cette disposition particulière permet d'arriver au ni-

LECTURES ET ANALYSES DE (jEÛGRAl^Hlli.

veau du pont, sans rampes trop longues ou trop marquées. » D devenait indispensable d'établir une connuunicalioii facUe avec Brooîdynj gui, actuellement, compte près de 300000 babiLanls, et qui se trouve être, en fait, un laîibourg de New- York. Beaucoup de personnes ayant leor hureau à New- York îiabitent Brooklyn. 11 en résulte un mouvement si considérable que soixante lignes de « ferries n DU bateaux à vapeur destinés exdusivemeni à la traversée du fleuve y suffisent à peine. Ces ferry -boais sont constamment en mouvement. Es n'arrivent h la rive que pour en

NrW'York, LoQg-Isi&Dd et £:D?iTOiiB.

repartir cinq minutes après. Yienne un jour de brouillard^ une tempête ou des glaces, et tout le trafic est interrùEipu, toute communication impossible ou difficile. Se fîgure-l'On tous les ponts de la Seine subitement barrés et le Paris de la rive gauche séparé de la Bourse et des boulevards, et cela dans des conditions que les mœurs américaines rendent doublement insupportables?

» Le pont giispeDdu de Brooklyn^ Oiverl a la circulalion en 1833, permet tle fianchirj en 5 minutes, 1 espace qu'on met 20 minutes à parcourir à pied.

» It a coûté 80 millions de francs, 30 à& plus que le fameui pont de Saint-Louîs sut le Mlssissîpi^ qui passait pour îa merveille de riiidustrie a méritai ne,

» Ao-rlessus passent deai voies de chemin de fer; au-dessous les tramways el les voitures, et eaBn, un passage latéral est réservé aux piétons. Le tablier dti pont est élevé de 25 mètres au-dessus du niveao de la marée haute.

>ï Pour supporter ce poids énorme on a éLahli quatre câbles en fil d'acier presque aussi gros que le corps d'un homme. Quelques chiffres sont nécessaires pour donner une idée de la puissance de résistaoce offerte par ses soutiens géants. Chaque câble est formé de 19 torons, non tordus comme ceux des cordes ordinaires, mais seulement juxtaposés afin de diminuer les chances de rupture, et se compose de 5296 fils d'acier de quelques millimètres d*épa!sseur. Pour protéger le métal contre les atteintes de l'humidité, on roule un autre fil d'acier tout autour du cAble et on applique à Textérieurun enduit imperméable. Deux tours en pierre de 120 mètres d'élévation divisent le pont en trois parties. La portée du milieu a une longueur de 489 mètres, les deux autres de 281 mètres chacune. La grande travée franchit le fleuve d'un bond, les deux petites viennent se rattacher de chaque côté à l'extrémité d'une série d*arcades en pierre ; celles-ci, à leur tour» se prolongent en diminuant graduellement d'élévation, jusqu*à l*arèle centrale du dos d'âne où est assis New-York d'une part, de l'autre jusqu'aux collines sur lesquelles s'étage Brooklyn* Tel est le proGl du pont le plus gigantesque et le plus hardi que les Américains eux-mêmes aient osé tenter. De chaque côté de la rivière de FEst se dressent les deux immenses piles destinées à supporter tout le poids du pont, avec leurs moellons bruts et leurs deux arceaux semblables à ceux d'une cathédrale gothique* Sur leurs flancs s'accroche comme une vis sans fin l'escalier minuscule qui permet d'arriver au faîte de Tédiflce. n {De Lâveleye.)

« Mêaae aperçu de loiu, ce pont vous saisit, comme un cauchemar d'architecture. On voit des vaisseaux de haut bord passer sous lui, et ce signe indiscu table de sa hauteur

déconcerte la pensée. Mais d'y marcher soi-même, de fouler ce monstrueux treillis de fer et d'acier tramé pendant 1 600 pieds sur 595 pieds d'abîme, de regarder les trains qui le suivent dans les deux sens, et ces paquebots, là, sous vos pieds à vous, tandis que les voitures vont et viennent et que les passants se pressent en foule hâtive, c'est de quoi reconnaître dans l'ingénieur le grand artiste de notre époque, et de quoi donner raison à ces gens quand ils se targuent de leur audace, de ce go-ahead qui n'a jamais hésité. » (P. BouRGET, Outre-Mer, t. P', p. 41.)

)) La vue du haut des tours est splendide. D'un côté s'étend New-York avec son océan de toitures, d'où surgit çà et là, comme un récif, un monument plus élevé que les autres. C'est d'abord le bâtiment du journal le New- York Tribune avec ses sept étages et son clocheton pointu ; plus loin, la masse imposante du Post-Office et ses deux dômes où flottent les drapeaux de l'Union, puis l'édifice du journal le New- York Herald; au-delà, le clocher en pierre rouge de l'église de la Trinité ; plus loin encore, le palais de la Western Union Telegraph Company^ reconnaisssÂle à son dôme suraionté d'une flèche très élevée. L'fludson entoure la ville de sa ceinture étincelante au soleil; puis viennent les mâtures des vaisseaux ancrés à Jersey-City, et Jersey- City elle-même avec son amphithéâtre de collines perdues dans la brume. Au-dessous s'allongent les quais de New- York sur la rivière de l'Est et leurs piers (jetées) bordés de navires, dont les mâts les plus élevés ne paraissent pas se dresser plus haut que les épis d'un champ de blé. L'eau scintille à 100 mètres en dessous de la tour ; de l'autre côté du bras de mer s'élève la sœur jumelle de celle où je me trouve, et les quatre grandes raies noires, épaisses comme un tronc d'arbre, se réduisent vers l'autre extrémité à la grosseur d'une ficelle à peine assez forte pour retenir un cerf-volant.

)) Les ouvriers, occupés à travailler sur leur échafaudage, ressemblent à des mouches placées en équilibre sur un fil d'araignée. Vers le bord, Brooklyn, avec ses maisons rouges à volets verts, découpées par les stries des arbres de

ses rues, se perd dans la couronne de verdure des parcs et du cimetière de Green-Wood^ au-dessus delà ville. La passerelle, à claire- voie j est formée de petites ktles en bois, larges de quelques centimètres, laissant entre elles un espace de deux doigts à peu près, fixées sur deux cordes en fll d'acier grosses comme le poignet d'un enfant. Pour Loate rampe, une cordelette est soutenue par des tiges en fer espacées de plusieurs mètres. Il faut une grande habitude pour réagir contre la sensation du vertige dont on est assailli, au milieu du pont, lorsqu*on se voit entouré et comme attiré par le vide. Je vois cependant des ouvriers, aguerris par une longue pratique, se promener tout à leur aise sur le câble auquel ils travaillent, et pour éviter un détour de deux minutes, peut-être aussi par bravade, se lancer, comme des acrobates, sur la corde raide, pour chercher un outil oublié, ou pour prendre une gorgée de whisky avec un camarade travaillant en haut de Tune des tours. Chez nous il est probable qu'un règlement interdirait ces foMes, mais aux Etats-Unis la devise est : et Chacnn pour soi et Dieu pour tous », et le mot d'ordre : « Liberté, » N W pas Blondin qui vent, et pour moi, je dois avouer qne je me cramponnais des deux mains à la barrière presque invisible qui me séparait de l'abîme, lorsque la brise venait imprimer aux cailles des oscillations que les attaches qui les tixaient ne suffisaient pas à empêcher.

îï Le montagnard le plus aguerri aux ascensions vertigineuses des Alpes éprouverait peut-être une sensation peu agréable en se sentant balancé à soixante mètres de hauteur au-dessus d'un goufîre, dont les eaux entraînées par la marée montante ajoutent encore au sentiment d'instabilité et de manque de point d'appui produit par ces oscillations,

î) C'est le vide presque absolu. Au-dessous de soi on voit, à une profondeur énorme, passer les ondes scintillantes et mobiles du fleuve, et, sans action directe de la volonté, la main se crispe, par une étreinte fébrile, et le pied cherche à s'incruster dans les planchettes à travers lesquelles on aperçoit Fabîme. C'est lorsqu'on se retrouve sur le terrain ferme qti'on se rend compte de la grandeur de Toeuvre, de

i68 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.

la hardiesse téméraire qui a osé Tentreprendre, et de la puissance de volonté, d'intelligence et de génie qui saura Taccomplir. » Ed. de Laveleye*,

Les nouveautés de New-York et le Niagara l'hiver.

[Tour du AfondCf 24 déo. 1881, Paris, Hachette.)

I^e yrand-lidtel de l^Unlon à Saratoga.

« Nous prenons le train de Saratoga, et nous arrivons avant minuit à ce rendez-vous favori de la société américaine. Nous descendons au Grand-Union^ un hôtel Leviathan, auprès duquel les plus grands hôtels d'Europe seraient comme la cascade du bois de Boulogne auprès de la cataracte du Niagara.

» Il vaut bien Ta peine d'être décrit, ce Grand- Union hôtel. L'omnibus du chemin de fer vous amène au pied d'un bâtiment grand comme une caserne avec deux ailes enserrant un parc ; des colonnettes de fonte de vingt mètres de hauteur soutiennent tout le long des façades extérieures et intérieures le toit d'une large piazza*^ dont la longueur totale, si j'en dois croire mon Panoi^amic guide n'est pas inférieure à 1 mille (1 kilomètre 1/4). Vous montez par un vaste escalier à un immense parloir où se trouvent concentrés les services essentiels de l'hôtel, le bureau de réception et de renseignements, le post-office d'un côté, la caisse à quatre guichets, le guichet de location de voitures et le télégraphe de l'autre. Vous inscrivez votre nom sur un volumineux registre, on vous remet une clef que vous gardez en poche, et que des « avis » affichés dans les endroits bien en vue vous supplient de ne pas emporter avec vous, en quittant l'hôtel. On me délivre le n° 1315, au second étage. J'ai le choix entre quatre ascenseurs et autant d'escaliers pour y monter. Les ascenseurs sont des salons

1. M. de Laveleye (Emile-Louis- Victor), écrivain politique et économiste belge, né à Bruges en 18i2, professeur à l'Université de Liège, et correspondant de l'Académie des sciences morales et politiques, a fait plusieurs voyages d'études dans toute l'Europe et en Amérique. Parmi ses nombreux écrits, nous citerons V Instruction du peuple (in-8», 187i); l'Afrique centrale (1878, in-18).

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