‹ L'Amérique moderneChapitre 13 sur 46 · IL Y A AUSSI DES PAUVRES · texte numérisé non relu

IL Y A AUSSI DES PAUVRES

Les mendiants sont rares. — Où vont les épaves. — Spéculation d'un philanthrope pratique. Les Mill's hôtels. — Description. — Règlements. — La propreté. — La nourriture. — Les chambres.

Un bon toqué. — L'apostolat par la boxe.

'ai déjà noté la sensation douloureuse qu'on ressent à New- York, plus qu'ailleurs il me semble, au spectacle de la misère.

Les mendiants y sont très rares, et on dirait que les pauvres se cachent- Un Américain orgueilleux m'assure qu'il y a de l'ouvrage pour tout le monde en Amérique, que même les bras manquent, et il me montre, à l'appui de son dire, les colonnes des journaux remplies d'offres d'emplois. Il paraît avoir raison : les malheureux ne doivent pas s'aventurer dans ce torrent d'énergie qu'est la ville d'affaires, où leur faiblesse serait broyée, où leurs plaintes ne seraient pas entendues. Le flot d'activité prospère de la grande ville porte les misérables vers des golfes éloignés connus d'eux seuls. C'est un compatriote qui y a trouvé quelquefois des épaves françaises qui m'a conduit vers un de ces asiles.

C'est un Mill's hôtel.

On appelle ainsi d'immenses hôtels garnis qu'a bâtis à New- York un million-

naire un peu philanthrope, un peu spéculateur, où l'on reçoit à la nuit, moyennant vingt sous, les hommes sans domicile et d'où les femmes sont exclues. Vingt sous à New- York, c'est moins que dix sous en Europe ; vingt sous, c'est à peu près l'unité du pourboire, c'est le prix qu'on vous demande pour blanchir une chemise, ou quatre mouchoirs, ou quatre faux cols.

On entre dans une vaste maison de huit étages dont les portes sont ouvertes. Au rez-de-chaussée, deux guichets où l'on délivre les clefs des chambres, moyennant le versement préalable des vingt sous.

Une cour centrale, abritée par une verrière, et qu'enferment les quatre côtés de la construction, sorte de grand puits très clair, au fond duquel grouille, pendant le jour, la clientèle de Mill's hôtel.

Mais j'ai hâte de voir les « chambres ». Il y en a 1.554 qui sont occupées tous les soirs. On en refuse même des centaines par jour.

Des ascenseurs rapides montent et descendent constamment du haut en bas de l'édifice.

Les chambres s'alignent le long de couloirs de pierre et de fer, étroites comme

LES LAVABOS. -- Tout est scrupuleusement propre dans les Mill's Hotels. De nombreux lavabos de porcelaine blanche, avec serviettes et savon gratuits, sont disposés le long des murs dans les salles avoisinant les dortoirs.

De confortables toilettes se trouvent également installées Après le repas, le client dispose d'une salle de lecture spadans le vestibule qui précède les salles à manger. cieuse et abondamment pourvue de livres et de journaux.

LE RESTAURANT. — Dans un décor d'une sévère propreté, les Mill's Hotels servent des repas économiques dont le prix varie de 50 à 75 c. Ils sont sains et abondants, mais toute boisson alcoolique en est rigoureusement bannie.

Planche 3y.

ELLIS ISLAND. -- L'antichambre de la Terre-Promise : c'est dons celle sorte de lazaret monumental, élevé sur un îlot au milieu de la haie de New- York, que doivent passer tous les émigrants avant de débarquer en Amérique.

PREMIER CONTACT AVEC L'AMERIQUE. Les émigranls débarquent dans un vaste hall, aux multiple guichets. Ils doivent y déclarer leur identité et leur destination.

Phi t Whelpley.

HOSPITALITÉ AMÉRICAINE. —Après l'accomplissement de la formalité d'identification, les émigrants se hâtent vers le repas gratuit servi par l'administration dans un spacieux el clair réfectoire.

Planchi ',"

des cabines, longues de 7 pieds sur 6. Les portes ne touchent ni le sol ni le plafond; elles sont séparées les unes des autres par une cloison de la même hauteur que la porte, de sorte que, pourtant indépendantes, elles communiquent toutes entre elles par le plancher et le plafond.

Il n'y a personne dans les « chambres » à cette heure. Elles doivent être évacuées dès le matin neuf heures et restent libres jusqu'à cinq heures du soir. Pendant ce temps, on fait les lits, on change les draps et on nettoie.

« Mais si, un matin, quelqu'un se dit malade ?

— C'est une affaire de jugement.

Nous tâchons de voir s'il est sincère ou non. S'il est sincère, nous lui conseillons l'hôpital, car nous ne pouvons pas conserver de malades ici, dans l'intérêt de la santé des autres. »

On ouvre pour nous quelques cellules :

le mur est blanchi à la chaux, un lit bas occupe toute la longueur du réduit, une carpette au pied du lit, une chaise et une petite armoire grillée de 50 centimètres. Rien d'autre. Et, d'ailleurs, pas de place pour autre chose. D'autres chambres qu'on loue 1 fr. 50 peuvent contenir une malle, une petite table : une planchette est clouée au mur, et elles ont une lampe électrique, tandis que les chambres à 1 franc ne sont éclairées que par la lumière des couloirs et, dans le jour, par une petite fenêtre grillagée percée entre deux cellules.

A chaque étage, sur un palier central, sont installés des lavabos avec serviette et savon gratuits. Sur une pancarte est

écrit : « Il est défendu de laver son linge dans les toilettes. »

Nous descendons dans le sous-sol où sont les douches. Cinquante cabines avec appareils automatiques sont à la disposition gratuite des clients. A côté des douches, plusieurs cuves de pierre munies de robinets d'eau chaude et d'eau froide servent au lavage personnel du linge.

Juste à ce moment, deux gentlemen d'apparence parfaitement correcte, leur chapeau de feutre dur sur la tête, en pardessus, sont en train de laver un col et une paire de chaussettes qu'ils ont tirés de leur poche ; ils savonnent, ils frottent, ils rincent, ils tordent sans faire la moindre attention à ce qui se passe autour d'eux ; puis ils vont étendre leur linge lavé dans un séchoir chaud qui se trouve à proximité des cuves, en ferment la porte et attendent qu'il soit sec, en fumant une cigarette.

Ce qui me frappe le plus, ici comme partout, d'ailleurs, en ce pays, c'est l'absence complète de gêne et d'embarras. Les gens ne s'aperçoivent même pas qu'on les regarde. Ils sortent leurs chaussettes de leur poche comme on tire son mouchoir, — ce qui tendrait à prouver que tout est, en somme, affaire de convention.

nourriture On peut manger si l'on veut économique dans l'hôtel. Mais il n'y entre pas une goutte d'alcool. Le déjeuner du matin, à six heures, coûte dix sous. Dans une vaste salle à manger très propre, toute en briques vernissées, on peut se faire servir une ou deux saucisses, ou du* bœuf avec deux petits pains et une tasse de café. Le lunch ou second déjeuner coûte quinze

sous. Il consiste en un plat de viande, un plat de légumes, pain, beurre, café, thé ou lait. Le dîner coûte le même prix ; on y sert une soupe, une viande, deux légumes, un dessert, du thé ou du café. De sorte que, pour 2 francs par jour, on est suffisamment nourri. C'est bon marché pour New- York.

« Mais beaucoup de gens qui sont là ne font pas trois repas, me dit le directeur de l'hôtel qui nous conduit. Soixante pour cent de nos clients louent leurs chambres à la semaine, au mois et même à l'année; quarante pour cent seulement louent à la nuit.

■ — Quels sont donc vos clients ordinaires ?

— Des employés, des étudiants, des infirmiers, etc. Ils ont ici toutes leurs commodités. Vous avez vu les chambres, les douches, le lavoir, le restaurant. De plus, on y reçoit leurs lettres, on y garde leurs affaires. Pour vingt- cinq sous par mois, nous leur donnons dans le sous- sol une boîte grillée qui ferme à clef. Venez voir ce vestiaire. »

C'était une espèce de cave entourée de grillages derrière lesquels s'empilaient des centaines, des milliers de valises et de malles et de paquets et de boîtes de toutes sortes, des centaines de parapluies, de sacs, de porte-manteaux, des pardessus râpés et poussiéreux, des étuis à violon et à guitare, des enveloppes de papier d'où sortaient des chemises sales et de vieilles cravates, cinq ou six bicyclettes rouillées, tout le bric-à-brac de la misère en chapeau, toute la richesse, tout le mobilier de centaines d'hommes perdus dans la grande cité tourbillonnante, égoïste et brutale.

Pourtant, à circuler dans les salles de lecture, les fumoirs, les couloirs, les vestibules de pierre, garnis de bancs, où des centaines d'hommes étaient assis, fumant, causant, lisant ou rêvassant, on n'avait pas trop l'impression d'une misère définitive. C'était comme une ambulance de blessés convalescents, mais non pas de gens frappés à mort. Si, au lieu de les voir là, j'avais rencontré dans la rue ces gentlemen en chapeau melon, colletés et cravatés à la dernière mode, quelquesuns gantés, je n'aurais pas fait de différence entre eux et les banquiers du bas de la ville. Mais, aperçus ainsi côte à côte avec des gens sans linge ou dont le linge était sale, les marques de la défaite frappaient davantage dans leurs physionomies fatiguées : la bouche mobile et nerveuse, le sourcil un peu froncé, l'œil inquiet. Il y en avait de vieux et de jeunes, de très vieux avec des barbes grises, l'air résigné, docile et patient, de très jeunes la lèvre à peine ombrée de moustache, les traits tirés et l'expression dure. Et je ne savais qui je devais plaindre davantage de ces vieillards exténués par les tramways en démence et les bourrades des concurrents, et qui vont bientôt mourir, ou de ces jeunes hommes dont le premier assaut a été repoussé et qui venaient ici se recueillir un peu douloureusement, avant de se replonger dans la marée qui gronde au dehors.

Il était trois heures après midi. J'étais surpris de voir tant de gens inactifs. Que font-ils là? Pourquoi ces gens valides ne sont-ils pas dehors, à travailler, à chercher un emploi, à se remuer enfin, comme font toute leur vie les Américains?

Le directeur me dit :

« C'est que beaucoup d'entre eux ne travaillent que le soir, et, comme il fait très froid dehors, ils préfèrent demeurer ici, où ils ont chaud et où ils se reposent. D'autres attendent des réponses. Voyezles, ils vont toutes les demi-heures au bureau demander s'il n'y a pas de lettre pour eux. D'autres encore, des courtiers, ont fini leur besogne dès midi ; le reste du temps ils fument, écrivent des lettres ou lisent les journaux, ou jouent aux échecs ou aux dominos. »

les habitués o 0 Je voulus voir les des mill'S hotels chambres des habitués, et nous remontâmes dans un ascenseur.

On nous en montra d'abord une qui est habitée depuis plusieurs années par un employé : juste la place d'un lit bas et d'une malle sur laquelle reposaient deux autres malles. Il y avait pendus au mur deux énormes thermomètres à mercure hors d'usage, deux photographies de femmes quelconques, trois chromos représentant des femmes gracieuses et jolies, au teint de dragée, encadrées de roses et de myosotis, une brouette de muguets et de roses traînée par un enfant nu ; dans un coin, deux vieux parapluies ; une réclame de savon avec une femme et un bébé, nus tous deux ; un drapeau américain, une glace; accrochée à la porte, une boîte de fer- blanc renfermant des brosses; sur l'unique planchette, des fioles, des boîtes et une pendule sans aiguilles ; coût : 550 francs par année. Il y a dix ans que le même locataire habite là.

« C'est un homme très bien, très dis-

tingué, « me dit le directeur de l'hôtel.

J'aurais voulu voir cet original. Il n'était pas là.

Mais on me conduisit voir une autre chambre habitée par un autre original, depuis plusieurs années. C'est un écrivain dont le nom est connu à New- York, M. Francis Train, qui vient de publier dernièrement l'histoire de sa vie. Il fut autrefois très riche, et ses relations étaient des meilleures dans la société américaine.

On nous prévient :

« Ne lui tendez pas la main, il refuserait de la serrer. C'est un usage qui lui paraît stupide... Et puis, ne lui dites pas « Monsieur ». Vous le froisseriez. Si vous voulez lui faire plaisir, appelez- le citoyen. »

Le directeur frappe à la porte de M. F. Train et s'efface pour nous laisser entrer, car on ne peut tenir à plus de trois dans cette cellule, qui n'a pas 2m,50 carrés et qui est encombrée de papiers. L'écrivain, étonné de notre visite inattendue, nous fait asseoir sur son lit recouvert d'un tapis algérien. C'est un homme de soixante- dix ans, à la moustache blanche, aux longs cheveux blancs éparpillés en auréole autour de sa face rouge, singulièrement vivace et énergique. Ce qui lui donne cet aspect de force, c'est l'éclat inquiétant de ses yeux vert- de- gris.

« J'ai passé pour fou, me dit- il, et même les tribunaux ont décidé que j'étais fou, en effet. Qu'en savent- ils ? Qu'ils lisent donc le Deuiéronomcl... »

Aux murs sont piquées une quantité de coupures de journaux qui parlent de lui, de ses polémiques, de ses aventures. Une illustration le représente en train de se livrer à un assaut de boxe. Et je vois,

accrochée dans un coin, une paire de gants de boxe. Je lui demande ce que cela signifie ?

Il se met à rire violemment et répond :

« Voici. Il m' arrive de parler quelquefois aux habitants de l'hôtel, de tâcher de leur expliquer le vrai sens de la vie, et il m'avait paru qu'ils se moquaient de moi parce que j'étais vieux. Alors j'ai voulu leur prouver que je n'étais pas plus sénile mentalement que physiquement, et j'ai convoqué ici le professeur Donovan, que vous connaissez. Je lui ai flanqué une pile très confortable, en bas, devant les habitants de l'hôtel. Je n'ai pas voulu abuser de ma victoire, parce que c'est un professeur et que cela aurait nui à sa réputation à New- York. Mais il a reçu tant de coups de poing en quinze secondes qu'il ne savait plus où il était. Depuis ce temps, on ne se moque plus de moi... La

boxe est excellente pour faire entrer les idées dans la tête. »

Et il m'allonge sur l'épaule deux coups de poing que je ne songe pas à parer.

Je vois noué à sa boutonnière un long ruban tricolore, sale. Je le questionne sur cette singulière décoration.

« Ce n'est pas une décoration, me dit-il. C'est un ruban qu'un de mes amis m'a donné. »

Je lui demande s'il se trouve bien là? Et pourquoi il a choisi un Mill's hôtel ?

Il me regarde, étonné, et me répond sur un ton presque scandalisé :

« Mais c'est le seul hôtel du monde absolument à l'abri du feu! le seul endroit vraiment démocratique! et où on ne voit personne, — ce qui est très important dans la vie ! »

Sur ces mots, nous nous levâmes et nous prîmes respectueusement congé de ce sage, sans lui tendre la main, comme il le désirait.

Pliot. Whelpley.

LES CASES DE SÉPARATION. — Les émigrants sont répartis dans des salles différentes selon les lignes de chemin de fer qu'ils doivent prendre pour se rendre dans les provinces souvent très lointaines de l'intérieur.

riiot. Whelpley.

LA VISITE MÉDICALE. — Les émigrants défilent devant les médecins du gouvernement qui les auscultent, vérifient minutieusement l'état des yeux, de la bouche, du cuir chevelu, etc., et les passent sous la toise.

Planche Li.

TYPES D'EMIGRANTS. — La Roumanie envoie tous les ans en Amérique de nombreux émigrants, avides de se créer une position.

ELLIS ISLAND. — C'est dans les enclos que montre cette I

([liera ,:i New- York dont il- ape

DEUX DÉRACINÉS. Ces petits Hollandais, transplantés en LE DEBARQUEMENT A ELLIS ISLAND. - Trainanl leui Amérique, ont dans les yeux comme un regret de leur pays. hâte vers les salles où ils doivent remplir les indispens

L A m i: ii i g u i; modekn \, Pi \ « m s ; ■ ; .;.

raphie que les émigrants attendenl Le paqueboi qui les débar en face (Peux les maisons géantes.

TYPES D'ÉMIGRANTS. — Les bergers arméniens viennent également en grand nombre, pour s'adonner aux travaux del'agriculture.

is hardes, Les émigrants, descendus du paquebot, se an rmalilés de l'inscription d'identité et de la visite médicale.

la TYPED'EMIGRANTE. — Les oripeaux de l'Orient jettent parfois une note joyeuse parmi les tristesses environnantes.

LE DORTOIR. — La nuit, sur les sommiers en fil de fer élastique du caravansérail, le lamentable troupeau humain vient demander au sommeil, avec des rêves de fortune, le repos et l'oubli des fatigues endurées pendant la traversée.

UNE FAMILLE D'ÉMIGRANTS BOERS. — Bien des familles du Transvaal, après la guerre, ont quitté leurs terme natales et sont venus exercer, dans les provinces centrales de l'Amérique, leurs qualités d'agriculteurs.

I ' I INCHE 44 ■

ELLÎS-ISLAND

Le tamis de l'émigration. — L'île d'Ellis. — Débarquement de l'Europe au Nouveau Monde. — Tableau.

— 3.000 hommes, femmes et enfants arrivent chaque jour. — Formalités. — Visites corporelles. — Enquêtes.

— Ceux qu'on renvoie. — Désespoirs. — Attentes. — Le tribunal d'enquête. — Avez-vous 30 dollars? — Canalisation des immigrants vers leur destination. — Organisation pratique. — Origine des immigrants.

— L'Italie et l'Autriche se dépeuplent. — Les reconnaissances. — La cage isolatrice. — Ivresse des effusions. — Une jeune mulâtresse qui ne parle que français. — Le voyageur patriote s'entremet. — Les abandonnés. — Les œuvres de secours. — Bureaux de placement. — La vieille femme en larmes. — Dortoirs. — Coup d'œil d'ensemble. — Où sont les futurs milliardaires? — Go ahead ! — Le premier pas

sur la terre du Nouveau- Monde. — Statistiques.

ai voulu, avant de quitter l'Amérique, me rendre compte de la façon dont elle accueille ses futurs millionnaires ; j'ai voulu surtout recevoir l'impression de ces milliers de misères, d'énergies et d'espoirs à leur arrivée dans l'inconnu.

Et, de retour à New- York, je suis allé visiter Ellis-Island.

L'île d'Ellis est l'endroit où le gouvernement américain reçoit la première visite des émigrants : c'est l'antichambre de la Terre Promise. Nul colon ne peut débarquer s'il n'a passé par là.

On a bâti, sur une île minuscule, située au milieu de la baie de New- York, une construction en briques et fer qui, de loin, a l'air d'un grand casino. Je me tenais, par un clair matin de juin, devant la passerelle du débarcadère par où allaient défiler les émigrants. Le navire accosta, et

le défilé commença. Italiens du Nord et du Sud, Slovaques, Russes, Hollandais, Arméniens, Juifs, Allemands, Roumains, Hongrois, Grecs, Monténégrins, des jeunes gens, des vieillards, des enfants, des femmes ; des allures fortes, décidées, des silhouettes fatiguées, énergies déjà aux trois quarts abattues, des airs ouverts, souriants, braves, des regards timides, fuyants, des dos qui saluent sans raison et des tailles qui se redressent, et des moustaches provocantes. Tous ces gens sont encombrés de paquets mal ficelés, de caissetins sans couvercles, de valises bondées, à demi ouvertes, de ballots éventrés, de nippes et de couvertures, de cartons défoncés, de faisceaux d'ustensiles, de parapluies, de paniers, de boîtes, de cabas, d'étuis à violon, à mandoline, à guitare, des mouchoirs à carreaux enveloppant du linge ou des vêtements, des sacs en serpillière qu'ils portent à la main, sur leur dos ou sur leur tête ; les femmes, plus chargées encore que les hommes,

traînent en même temps des enfants à leurs jupes, en portent dans leurs bras, sur leur dos. Toutes les coiffures de l'univers : des chapeaux à fleurs, des fanchons, des madras multicolores, des foulards en pointe, des cornettes, des bonnets, des capuchons, jusqu'à des aumusses napolitaines et des chapeaux d'hommes en feutre mou, en feutre dur, des bonnets de fourrure, des casquettes, des calottes, des tarbouches, des chapeaux de paille, un turban et même un chapeau haut de forme ; et des chaussures de même style : gros souliers ferrés de montagnards du Piémont, bottes de Tcherkesses, éculées, décorées de broderies rouges ou bleues, bottes russes, socques, espadrilles, chaussons, butant sur le bois de la passerelle, s' écrasant maladroitement les uns les autres.

Tout ce monde est canalisé vers un hall immense où un premier triage se fera. Ils sont là 3.000, chacun un papier vert à la main et un numéro épingle à la poitrine : bêtes marquées pour le sacrifice, troupeau ahuri, effaré et docile, qui obéit au moindre geste des officiers en dolman orné de ganse noire. On les bouscule, on les presse, ils n'opposent aucune résistance, ne disent pas un mot do protestation, comme endormis, hébétés par les quinze jours de mer, l'imprévu de cette organisation, de ces formalités, et surtout, sans doute, par l'inconnu qu'ils sentent gronder là, tout près d'eux, derrière ces barrières qui se dressent encore entre eux et leur définitive liberté. Mon regard s'attache de préférence sur les femmes que je devine seules avec leurs petits dans les bras ou suspendus à leurs

robes. Beaucoup sont grosses ; leur ventre ballonné relève leurs jupes déjà courtes, montrent leurs chaussures pauvres ou leurs bottes et leurs bas de laine grossière. Ignorantes de tout cela, elles voudraient parler à quelqu'un, se renseigner ; elles s'adressent à moi, qu'elles voient circuler librement parmi les groupes, me prenant pour une autorité. Je ne comprends pas leur langage, et j'essaie de le leur faire entendre ; mais, comme les enfants, elles n'admettent pas que je ne comprenne pas une chose si simple; elles insistent, s'accrochent à moi, et me voilà au milieu de dix, vingt personnes, hommes et femmes mêlés, qui me montrent des papiers fripés et gras, en parlant tous à la fois des langues inconnues.

La première formalité à remplir est celle de la visite des médecins. On place les arrivants à la queue leu leu, et on les dirige vers un grand hall divisé dans toute sa longueur par des barrières et des grillages. Quand ils se présentent à l'entrée de la salle, deux médecins inspecteurs, en uniforme, dolman noir et boutons de cuivre, les reçoivent, et très vite les dévisagent. Un leur dit : « Regardez- moi bien en face ! » Les gens obéissent comme des hypnotisés, demeurent immobiles, tandis que le médecin leur retourne prestement la paupière pour s'assurer qu'ils n'ont pas le trachoma, maladie contagieuse des yeux, écarte leurs cheveux pour vérifier l'état du cuir chevelu, leur fait ouvrir la bouche dont il vérifie la santé des muqueuses, se plonge les mains dans un bassin d'eau mélangée de sublimé et passe au suivant. Tout cela demande moins de

temps que je n'en ai mis à vous le dire. Souvent le fonctionnaire se dispense de ces examens, jugeant au simple aspect de l'individu qu'il est en bonne santé. Si, au contraire, il a découvert une tare, — maladie incurable ou contagieuse, — il met le malade de côté pour l'examiner plus en détail ensuite. Ceux que l'on retient le plus souvent pour raison de santé, ce sont des Juifs. Beaucoup de ces malheureux sont des dégénérés. La vie d'épouvantable misère qu'ils mènent en Russie, en Pologne, en Autriche, en Arménie, le défaut de croisement de la race depuis des siècles les ont fait tomber au dernier rang de l'animalité humaine.

Il ne leur reste que l'indomptable énergie du sang, l'instinct vital si tenace dans ces complexions débiles. A voir côte à côte un de ces pauvres Juifs épuisés, mais à l'œil pénétrant et lucide, et ce jeune et rustique moujick rose, souriant d'un sourire béat et presque stupide, on est naturellement porté à songer aux siècles de culture qui séparent les deux races, à la force de brutalité qui sommeille chez l'un, aux trésors d'ingéniosité, aux ressources multiples, à la souplesse que les persécutions séculaires ont créés chez l'autre. Justement le médecin vient d'arrêter toute une famille : le père, la mère et quatre enfants; le dernier né, âgé de cinq ans, est à moitié paralysé et ne peut parler. On ne le laissera pénétrer en Amérique que lorsque ses parents auront établi qu'ils ont les moyens de l'élever sans avoir recours à la charité publique. Il n'est pas admis de non- valeurs sur le sol américain !

Je demande :

« Qu' arrivera- 1- il si vous ne l'acceptez pas?

— Les parents s'arrangeront pour le faire reconduire d'où il vient par l'un d'eux, puisqu'ils ont trois autres enfants.

— Qui décidera cela?

— La commission d'enquête permanente qui fonctionne ici et dont le rôle est de décider des cas douteux.

— Et qui paiera le voyage?

— La Compagnie de navigation, qui les a amenés et qui en est responsable. »

Lorsque les émigrants ont subi l'examen médical, ils arrivent, groupés par nationalité, devant des inspecteurs chargés de les interroger dans la langue de leur pays, sur leur état civil, leur passé, leurs moyens d'existence, leurs relations aux États-Unis et leurs projets.

L'inspecteur a devant lui le dossier de chaque émigrant établi au départ du paquebot par les agents de la Compagnie de navigation. Ce dossier comprend les renseignements suivants :

Nom et prénoms de Vèmigrant. — Son âge. — Son sexe. — S'il est marié ou célibataire. ■ — Sa profession. — S'il sait lire ou écrire. — Sa nationalité. — Sa dernière résidence. — Ses ports d 'embarquement et de débarquement. — La résidence où il doit se rendre. ■ — S'il a un billet pour cette résidence. — S'il a payé lui-même le prix de la traversée, ou si elle a été payée par d'autres personnes, par une corporation, une société, une municipalité ou un gouvernement. — S'il porte sur lui une somme d'argent, et si cette somme est supérieure à 30 dollars (150 francs) et de combien? — Si cette somme est inférieure à 30 dollars, l'êmigrant va-t-il rejoindre un parent? — Le nom et

V adresse de celui-ci? — S'il est déjà venu aux États- Unis? — Quand et où ? — S'il a été en prison, à l'hospice ou dans une maison de secours? — S'il est polygame. — Son état de santé physique et mentale. — S'il est estropié ou difforme. — Et si oui, les causes de cette difformité.

L'inspecteur interroge chaque émigrant sur tous ces points pour vérifier si ses déclarations concordent. Dans le cas affirmatif, et s'il montre les 150 francs fixés comme minimum, et s'il verse les deux dollars exigés par le Gouvernement américain comme prix d'entrée dans le Grand Cirque national, l'homme est admis.

Sinon, il attendra que son tour vienne d'être interrogé par la Commission d'enquête.

Mais, même s'il satisfait à toutes les exigences de la loi, il n'est pas encore libre. A moins que le but de son voyage ne soit New- York, il ne mettra pas le pied dans la ville. Parqués dans une immense rotonde, les émigrants sont groupés par destinations. Des couloirs de barrières, disposés en éventail, les conduiront jusqu'au quai d'embarquement, où des ferryboats les recevront pour les mener directement à leurs gares respectives, où on les surveillera jusqu'au départ des trains. Car la plupart de ces gens sont de grands enfants qui ne peuvent se conduire euxmêmes et que le Gouvernement américain, de concert avec les sociétés d'émigration, prend sous sa tutelle. Avant cette organisation, il arrivait que des malheureux venus pour rejoindre leurs parents ou leurs amis et se mettre sous leur sauvegarde, ou des femmes à la recherche de leurs maris, allaient vers eux pendant que ceux-ci venaient au-devant d'eux; des

adresses mal données, de simples erreurs d'orthographe faisaient que ces gens se cherchaient quelquefois pendant des mois sans se trouver, ou même ne se retrouvaient jamais. Aussi, les précautions prises par l'administration, pour excessives qu'elles paraissent, ne sont que strictement utiles en réalité.

le mouvement En passant, je recueille D'émigration o quelques chiffres : en quatre-vingts ans, de 1821 à 1900, plus de 19.000.000 d'émigrants ont débarqué aux États-Unis. L'Allemagne en a envoyé 5.000.000, l'Irlande près de 4.000.000, la Grande-Bretagne 3.000.000, les États Scandinaves 1.246.000, l'Autriche 1.000.000, l'Italie 1.000.000. Autrefois, le courant d'émigration venait du Nord de l'Europe, à présent il vient du Sud. Il y a maintenant une entrée annuelle de 180.000 Autrichiens, 190.000 Italiens, 130.000 Russes.

A eux trois, ces pays font les 75 p. 100 de l'émigration totale aux États-Unis. Et la proportion augmente tous les jours.

Je suis le flot des émigrants qui déambulent à travers les halls, les grillages et les barrières. Je les regarde passer devant le bureau de change. Leurs caractères se montrent là dans toute leur naïveté. Il y en a qui ne veulent pas changer leur argent, par méfiance ; d'autres, seulement prudents, qui n'en changent qu'une partie. D'autres, enfin, qui étalent tout leur petit pécule avec une confiance souriante. C'est un déballage attendrissant de vieux porte- monnaie, de sacs de cuir, de drap ou de toile ; les doigts gourds tirent avec des gestes précautionneux les roubles, les lires et les florins de papier, les marks

Phot. Whelpley.

LA VISITE SANITAIRE. — Munis d'un numéro d'ordre el répartis dans des cm ses d'isolement, les émigrants attendent le moment de comparaître à tour de rôle devant les médecins qui décideront de leur admission en Amérique.

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Phot Collier's Weekly.

UN TRIBUNAL D'ENFANTS. — Un enfant non accompagné de ses parents ne peut débarquer à New-York s'il n'est pas réclamé ou s'il ne trouve un répondant qui l'adopte devant le tribunal et garantisse sa subsistance.

SUR LES TOITS D'ELLIS ISLAND. — Une administration bienveillante a transformé le toit du bâtiment central en préau de jeu à l'usage des enfants d'émigrants qui sont obligés de séjourner dans l'île avant de pouvoir débarquer.

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d'argent et les sous de nickel ou de bronze. Et, longuement, l'argent rendu est compté, recompté, et replacé dans les sacs et les porte- monnaie aussitôt enfouis dans les jupons de dessous ou sous le plastron de la chemise. Les caissiers, pommadés, froids et corrects, s'impatientent parfois de ces lenteurs.

Quand ils ont subi les inspections médicale et verbale et changé leur argent, les émigrants à destination de l'intérieur du pays sont conduits, par un escalier spécial, au bureau des billets de chemin de fer, où des employés parlant toutes les langues leur indiquent avec précision leur itinéraire. Dans une pièce contiguë, ils trouvent un étalage de victuailles à la manière allemande, où domine la charcuterie, et où ils font à bon compte leurs provisions : c'est la Société de secours aux émigrants qui tient ce magasin. Le bureau de poste et de télégraphe est rempli de la foule d'émigrants qui, sachant écrire, sont pressés de donner de leurs nouvelles à ceux qu'ils ont laissés.

Les émigrants à destination de New- York sont divisés en deux sections : ceux qui sont réclamés par quelqu'un de la ville (maîtres, parents, amis), ceux qui n'y connaissent personne et n'ont pas d'emploi assuré. Des escaliers différents les mènent à des salles différentes.

Suivons d'abord ceux qu'on attend.

Ils savent que leur délivrance est proche, et leur hâte est fiévreuse. Ils courent, ils sautent, ils rient pour la plupart ; ils se donnent des tapes dans le dos. Les voilà dans une première salle. Ils regardent de tous côtés, anxieusement ; mais ils ne voient rien encore : un grand rideau est

tendu sur le grillage de fil de fer derrière lequel se trouve la salle d'attente du public. On évite ainsi les cris, les scènes bruyantes qui avaient lieu autrefois, quand, des deux côtés de la clôture, les gens se reconnaissaient. On ne comptait plus les crises de nerfs, les attaques... Aussi, à présent, on les appelle par tout petits groupes. Les personnes qui attendent s'approchent d'un compartiment grillé et, le rideau écarté, peuvent voir celui ou celle qu'elles sont venues chercher. Deux ou trois minutes se passent encore, et l'homme est libre ! Il y a bien des manifestations, mais peu à la fois, moins fortes grâce à la précaution prise pour en épuiser à rebours l'intensité. Du côté du public, toutes les figures sont heureuses, illuminées d'une joie touchante. Du côté des émigrants, le tableau est plus saisissant encore. Ces gens abattus, tristes, fatigués, qui languissent depuis des heures dans l'espoir de leur délivrance définitive, se transforment soudain à l'appel de leur nom. Les voilà riant, gesticulant, oubliant déjà les ennuis et les souffrances passés, tout à la joie sentimentale de retrouver de la sympathie après l'affreux désarroi du départ, du voyage et de l'arrivée !

Ce que je ne vous dis pas, c'est l'indescriptible brouhaha d'allées et venues, d'interpellations, de prières, de demandes de renseignements dans toutes les langues, qui se croisent dans cette fourmilière. Car, une fois l'inspection passée, Russes, Italiens, Allemands, Tchèques, n'ont plus devant eux que des agents américains ne parlant que l'anglais. Et si ces pauvres gens n'ont pas bien compris ce qu'on leur

expliqua un peu hâtivement, les voilà comme des âmes en peine, tenant à la main leurs papiers qu'ils présentent à tous ceux qu'ils rencontrent, avec des airs désolés. Je croise une petite mulâtresse coiffée d'un chapeau de coquelicots, et qui s'adresse en vain aux agents galonnés qui se trouvent sur son passage. Elle ne parle que le français ! Et personne ici ne la comprend. J'ai pitié d'elle et je m'arrête. Elle m'explique qu'elle vient de la Guadeloupe, et qu'elle est envoyée comme domestique chez une dame de New- York dont elle a l'adresse. Mais cette dame n'est pas venue au-devant d'elle, et elle veut savoir ce qu'elle doit faire. J'explique cela à un fonctionnaire, qui la rassure et lui promet d'écrire aussitôt à ladite dame. Mais combien d'heures lui faudrat-il attendre ?

Il y a en effet de pauvres gens qui piétinent là depuis deux ou trois jours : leurs lettres ne sont pas parvenues, ou l'ami ou le parent sur lesquels ils comptaient sont malades, ou quelquefois morts, et ils se morfondent, dans une incertitude déprimante; tas d'épaves de malchanceux que la guigne poursuit jusque dans leur effort désespéré de la fuir en un autre hémisphère !

Si, finalement, quelqu'un ne vient pas les réclamer, on les met entre les mains des sociétés de bienfaisance, qui les aident provisoirement et leur procurent rapidement de l'ouvrage. Ces sociétés sont fort bien organisées ; la société allemande, la société italienne et la société anglaise surtout. Elles ont créé des caisses de secours et des bureaux de placement dont le fonctionnement est, me dit- on, parfait.

Ceux et celles qui ont été « réservés » soit par les médecins, soit par le contrôleur administratif, sont conduits, comme nous l'avons dit, devant une commission d'enquête composée de quatre membres.

Ils doivent répondre à un véritable interrogatoire. S'ils se trouvent sans argent ni relation en Amérique et si, avec cela, ils sont vieux ou malades, on les renvoie d'où ils viennent. Mais un homme jeune, bien portant, décidé, avec une profession, n'est jamais refusé, même dénué de ressources et de références. C'est une question d'espèces : les États-Unis ne veulent pas hospitaliser des non- valeurs. A la porte de ce tribunal, je rencontre un jeune Polonais de quinze ou seize ans qui pleure parce qu'on l'a séparé de son ami, dont le cas est douteux. Il a peur de rester seul dans ce pays inconnu, et, en nous racontant son angoisse, il gémit et sanglote à fendre l'âme; d'une main il tient un sac de papier ouvert rempli de reines- Claude, de l'autre quelques loques nouées par une corde, et il essuie ses pleurs avec sa manche. Une vieille femme en cheveux blancs est là aussi, qui attend. Son fils est mineur dans le Colorado ; il lui a bien envoyé son billet de voyage pour le rejoindre, mais non les 30 dollars supplémentaires exigés par les règlements pour entrer en Amérique. Alors on la retient jusqu'à ce qu'une attestation en règle établisse que son fils est réellement en état de subvenir à tous ses besoins. Il faudra pour cela des jours, peut-être des semaines. Et la pauvre vieille se lamente. Voici encore des épaves, des vieillards, un jeune idiot, des scrofuleux, des juifs, arrêtés par le service de santé, à qui on va signifier le refus d'entrer,

et qui s'en doutent et qui sont tristes à mourir, des criminels évadés des prisons d'Europe, ou en rupture de ban, signalés par la police, des ouvriers qui ont signé d'avance un contrat de travail, ou plutôt qui se sont loués à des entrepreneurs à des conditions défendues. Ils racontent leurs histoires à tout venant, me prennent à témoin, suppliant mon guide de les écouter et de les aider. Pauvres gens !

En haut, se trouve la salle où attendent ceux dont les cas n'ont pu être réglés tout de suite. Des lettres à écrire dans leur pays d'origine, des références lointaines à vérifier, les retiennent quelquefois pendant des semaines, les hommes dans une salle, les femmes et les enfants dans une autre. Un vieux dit son chapelet dans un coin; d'autres sont assis tristement sur un banc ou s'appuient mélancoliquement sur le rebord de la fenêtre d' où ils voient l' Hudson et ses escadres ensoleillées ; il y en a qui marchent sans s'arrêter à travers la pièce; en voici un qui lit à voix basse; en voilà qui sommeillent, la tête appuyée au mur.

Dans le quartier des femmes, des enfants hurlent, courent, ou sont assis, les jambes nues sur le carreau, s'amusent avec des bouts d'étoffes, jargonnent tout seuls; d'autres dorment comme des bienheureux, la tête sur un oreiller appuyé au banc ; les femmes, figures de douleur, de résignation, et aussi d'énergie, cousent ou tricotent. L'une d'elles, une paysanne piémontaise, vient à nous pour nous expliquer qu'elle est veuve et qu'on l'a séparée de ses deux petits enfants tombés malades en route et qu'on a mis à l'hôpital en arrivant. Elle demande à aller les voir, tout en pleurs. Et s'il n'y a pas là d'in-

terprètes, il lui faudra des heures pour se faire comprendre.

Pendant tout leur séjour dans l'île, les émigrants ne paient rien pour leur entretien : les compagnies de navigation qui les amenèrent en ont la charge. Logés et nourris aux frais de ces compagnies, ils couchent dans de vastes dortoirs clairs et propres, garnis de lits de fer à sommier, les hommes et les femmes séparés. Il y a à peu près cinq cents places pour chaque sexe. Des lavabos très propres, des bassins pour le lavage du linge et des séchoirs à la vapeur sont à leur disposition. On leur donne trois repas par jour dans des réfectoires confortables, qui portent leur enseigne écrite en cinq langues : anglais, allemand, italien, français, russe.

De l'endroit où je suis, je plonge dans le grand hall où tout à l'heure je vis défiler devant les médecins le troupeau des émigrants. Je ne puis me détacher de ce spectacle.

Cette foule grouillante de misérables ouvriers, ouvrières, paysans, domestiques, commis, qui portent avec eux toute leur fortune dans ces paquets enveloppés de loques fanées, ces maudits bannis par la malchance de leurs ingrates patries, c'est l'Amérique! Ce sont eux, ce sont leurs frères de misère, émigrés comme eux des mêmes pays depuis soixante ans, qui ont fait l'Amérique d'aujourd'hui et qui vont faire l'Amérique de demain. Le grand- père Van der Bilt, le grand père Gould, le père Rockefeller, Carnegie, Frick, tous ces archimillionnaires qui gouvernent aujourd'hui le Nouveau Monde sont arrivés ici plus misérables encore peut-être, il n'y a pas bien longtemps ; ils avaient cette

allure, cette tenue, ces appétits, mais cette énergie aussi. Car voilà de quoi saisir l'observateur qui prend son temps pour regarder : chez la plupart de ces miséreux, une énergie se lit, une idée fixe plisse leurs fronts et remplit leur regard. Est-ce une suggestion ? N'est-ce qu'une illusion ?

Pourtant n'ont- ils pas quitté tout : leurs montagnes, ou leur puszta sans route où volent les cigognes, ou les vallées désolées des sierras, ou les fiords solitaires, tous leur clocher, leurs habitudes, leurs amis, une mère, une maîtresse, souvent une femme et des enfants ; il leur a fallu s'arracher violemment à tout cela, même à leur habituelle misère, le délibérer, le vouloir, partir enfin, faire quinze jours de voyage de l'autre côté du monde, avec l'idée de débarquer dans cet inconnu bouillonnant sans autre ressource que leur volonté, que leur énergie. Ils sont donc volontaires, leur présence le prouve, et aussi, décidément, leurs mâchoires, leurs mentons pareils à tous les mentons de ce pays, leur donneront dans un an des profils de compagnons de Romulus.

« Avancez ! avancez ! » (£0 ahead!

Go ahead!) leur crient constamment les agents de service.

Et ils avancent, se bousculent, se piétinent, déjà!

« Avancez ! Avancez ! »

C'est leur seul but, leur unique idéal. Et cette tourbe avance, progresse ; la voilà sur le seuil de l'escalier, la voilà sur le quai, sur le ferry- boat, la voilà en route pour tous les coins de l'Amérique !

Je sors, à la suite de ceux qui sont admis définitivement et dont la destination est New- York. Je l'ai vu. Ils sont presque sans argent, sans relations, et leur profession, ils n'y tiennent guère. Ils feront ce que la chance leur conseillera de faire. Mais que doivent-ils se dire, en mettant le pied sur les quais de Battery Place, devant ce décor nouveau de la grande ville où s'agite un cauchemar d'activité et de bruit ? En voici un qui sort, son maigre baluchon à la main. Son pas hésite, il regarde devant lui les hautes maisons, les tramways, il a l'air d'écouter la clameur immense éparse... Il s'arrête, que se passe- t-il dans sa cervelle remplie d'espoir?

Je voudrais le lui demander. Le sait-il lui-même ?

Travailler d'abord, évidemment, puisqu'il est venu pour cela, puis s'acclimater, puis s'orienter à travers les possibilités, les mieux, les occasions supérieures imprévues, chercher sa chance... Mais comme tout cela doit être fumeux dans sa pauvre tête !

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