‹ L'Amérique moderneChapitre 12 sur 46 · LA VIE DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LA VIE DE CAMPAGNE

Le goût du plein air. — Les jeux du samedi. — Les « parties » à la campagne. — Les chaperons.

— L'hospitalité américaine. — Chez J.-H. Hyde. — Les jeux. — Les chevaux. — Les voitures.

— Le « squach ». — La roulette. — Les charades. — Un piqueur français. — La « Revue des Deux- Mondes » dans les écuries. — La grande tradition. — Chez M. Cochrane. — Banjo et cake-walk. — Chez M. George Gould. — A Lakewood. — Le jardin de Versailles. — Les palais italiens démeublés. — Le « Court ». — Le manège. — La piscine. — M. George Gould. — Les affaires et l'hygiène. — Le dîner. — M™ George Gould. — L'intérieur de la villa. — Chez Mmt Clarence Mackay. — Le château de Maisons-Laffitte. — Les tapisseries du prince de Sagan.

— La bibliothèque. — L'escalier. — Les salons. — Les chambres. — Le cabinet de toilette. —

La baignoire.

gous avons vu les Américains dans la rue, en pleine activité ; il nous reste à les voir au repos, — si l'on peut employer ce mot lorsqu'il s'agit des gens d'ici, c'est-à-dire à la campagne.

Ces terriens d'Europe venus en Amérique avec l'idée fixe de faire fortune et dont l'activité, sous l'impulsion première de l'énergie et de l'ambition est devenue presque mécanique, n'ont pas perdu malgré cela, comme on pourrait le supposer, le goût ancestral des arbres et de la verdure.

Mais ces énergiques émigrants apportent dans la nature, au lieu de notre flânerie tranquille et reposante, la même fièvre de mouvement et de bataille qui les énerve à la ville.

En effet, dès le samedi, à une heure, tout travail étant arrêté dans les bureaux et les magasins, les villes se dégorgent dans les banlieues ; les équipes de patineurs, de hockey, de football, de base- bail, de cross, de coureurs, de cyclistes, emplissent les trains en même temps que la foule des spectateurs — des jeunes femmes surtout — qui vont assister à leurs jeux. Et l'on peut dire que c'est, depuis les prairies gelées du Nord et de l'Est, jusqu'aux Eldorados ensoleillés de la Louisiane et de la Californie, une véritable exposition des muscles du Nouveau Monde.

Ces jeux publics sont ceux de la classe moyenne et de la classe inférieure. Les riches, eux, passent un instant à leur bureau le matin du samedi et s'en vont dans leurs propriétés jusqu'au lundi, quelquefois jusqu'au mardi matin.

Qu'y font- ils?

Ils organisent ce qu'ils appellent une « party ». En Amérique, on s'invite beaucoup et on voisine pas mal. On assortit le mieux possible célibataires et gens mariés. Comme on ne peut pas se passer de jeunes filles et qu'on ne se croit pas obligé d'inviter toute leur famille, l'usage s'est établi du « chaperon ». Une jeune fille peut fort bien répondre à l'invitation d'un célibataire, jeune ou vieux, même demeurer plusieurs jours chez lui, à la condition d'y être «chaperonnée », c'est-àdire d'y être invitée en même temps qu'une femme mariée de sa connaissance qui assume le rôle de « chaperon », rôle purement théorique, car les hommes sont d'une telle timidité, d'une telle réserve, qu'il faut qu'ils se sentent pour ainsi dire provoqués pour risquer la moindre attaque... Mais nous tenterons d'expliquer cette psychologie plus tard.

J'ai visité plusieurs campagnes américaines dans l'Est, le Sud et l'Ouest.

Comme elles se ressemblent beaucoup, je ne m'arrêterai qu'à deux ou trois des plus typiques.

Et d'abord, je voudrais, en lui rendant justice, payer ma dette à l'hospitalité américaine. L'Américain, qui est un homme d'affaires féroce (les anecdotes qu'il raconte lui-même le prouvent), qui, pendant les journées qu'il passe à la ville, se transforme en machine à écraser l'adversaire, quand il devient maître de maison, s'attache du mieux qu'il peut à sortir de son farouche égoïsme et à rendre à ses semblables les devoirs de la civilisation. Il est en cela souvent aidé, d'ailleurs, par des femmes qui bénéficient, ici comme chez nous, des qualités charmantes de bienveillance et de

sociabilité. Mais je connais des célibataires qui savent être pour leurs hôtes les plus délicats, les plus parfaits des maîtres de maison.

Quand votre hôte est allé, ou vous a envoyé chercher à la station la plus proche, en coupé, en coach ou en automobile, et qu'il vous a conduit à votre chambre, vous n'êtes plus chez lui, vous êtes chez vous. La maison vous appartient (ah! le prendre au mot, celui que je sais!). Il a l'air de ne plus s'occuper de vous pour ne pas offenser votre liberté; mais son œil ou son domestique a veillé à tout et tout prévu. Vous trouvez vos valises vidées, vos affaires rangées dans les tiroirs, vos vêtements et votre linge de rechange étendus sur le lit ; une fleur éclatante avec une épingle est posée sur une console. Le bain est prêt. Les domestiques sont à vos ordres. Je sais que ces façons hospitalières sont imitées de l'aristocratie d'Europe, mais j'admire avec quelle rapidité elles furent assimilées par ces nouveaux aristocrates.

Vous descendez le matin à table pour le premier déjeuner, ou bien vous le faites monter dans votre chambre. Chaque invité vient à son heure. Il dort tant qu'il veut, aucun cri, aucun bruit ne le réveillera.

Veut- il sortir à cheval, ou en voiture? Veut- il conduire lui-même ou se faire accompagner? Il va à l'écurie, choisit son cheval ou fait atteler le morning phaéton, le dog-car ou le tandem ou le buggy.

Pour plus d'exactitude, il a même pu inscrire ses ordres la veille sur un tableau d'écurie.

Je viens de dire qu'on retrouve dans la vie de campagne américaine les mêmes

signes d'activité morbide qu'à la ville. Pendant les jours que j'ai passés, soit à Bay-Shore, chez M. J.-H. Hyde, soit à Lakewood, chez M. George Gould, soit à Roslyn, chez Mmc Clarence Mackay, plus curieux de regarder les autres que de les imiter, j'ai pu observer les allées et venues des invités, jeunes gens et gens mariés.

Tout est arrangé dans les villas pour pouvoir à chaque instant remuer, agir, faire quelque chose, pour n'être pas obligé de parler. A côté des Américains, nous sommes les pires bavards ! Quand on n'est pas dehors, quand on ne joue pas au pingpong, au squach, à la roulette, on sent très vite naître l'ennui. Aussi le zèle des maîtres s' ingénie- 1- il à trouver sans cesse des motifs d'aller et de venir, de remuer, d'agir, pour « tuer le temps ».

Une jeune fille de dix- sept ans, l'héritière d'un des noms les plus célèbres dans les chemins de fer d'Amérique, enfant charmante et frêle, petite et gracieuse, sortait le matin, après son premier déjeuner, à cheval ; rentrée vers midi, elle changeait de toilette pour descendre à table. Sitôt le lunch terminé, la voilà en voiture, conduisant elle-même un tandem ou un coach. Six quarts d'heure après, elle était de retour, car il faut cultiver la variété de nos plaisirs. Elle faisait une apparition au salon de repos, et je la voyais mobiliser un jeune homme quelconque, le premier venu, peu lui importait pour une course à pied. Mais elle revenait bientôt, une demi- heure ou trois quarts d'heure après, se mettait à la table de pingpong.

Pourtant la journée n'était pas complète ! Elle n'avait pas joué au tennis. Et,

pendant une heure, dans le hall grillé attenant au salon de repos, elle jouait ce jeu fatigant de tennis de chambre qu'on appelle le squach, et qui consiste à lancer avec la raquette la balle contre un mur, de façon à empêcher l'adversaire de l'attraper au retour.

On pouvait supposer qu'après une journée ainsi remplie la jeune fille voudrait se reposer. Mais, après le dîner, c'était de nouveau le ping-pong, et même une fois je la vis s'essayer à jouer du cor de chasse.

« Vous ne lisez donc jamais, mademoiselle? lui demandai-je.

— Oh ! oui, certainement.

— Mais quand?

— Quand j'ai le temps.

— Et à quel moment causez- vous?

— A cheval, en voiture, en coach, à table.

- — C'est-à-dire pendant que vous faites autre chose... »

milliardaires o o Chaque millionnaire en villégiature a son « dacte » préféré. M. Rockefeller et M. Carnegie ont dépensé des sommes considérables dans l'aménagement de prairies pour le jeu de golf ; M. George Gould met sa coquetterie dans son champ de polo et dans son « court » de Lakewood; M. James Hyde a un faible pour ses écuries.

C'est à Bay-Shore, près d'une plage triste aux flots morts, et dont la mélancolie a de la grandeur, que M. Hyde a sa villa, autrefois bâtie par son père fondateur de V Équitable. C'est une sorte de vieux château en bois, de style colonial comme tout ce qu'on a bâti jusqu'à présent dans ce pays. C'est là que

M. Hyde a la plus grande partie de ses chevaux. Et j'ai souvent entendu répéter que les écuries de Bay-Shore sont les plus parfaites de l'Amérique. « C'est tenu ! » Une salle spéciale pour les harnais luisants et nets comme une argenterie de table ; dans une vitrine, les mors, les gourmettes, les grelots, les étriers, les fouets ; une autre salle pour les couvertures d'où sort un parfum entêtant de camphre ; une autre salle pour le nettoyage des cuirs et des aciers ; une autre pour le séchage ; une autre encore pour la maréchalerie, avec forge et enclume ; dans la salle des selles, des vitrines en bois sculpté contiennent un véritable musée de mors, d' étriers, de cors de chasse, de vieux fouets de postillons, de vieilles brides écussonnées, en cuir rouge fané, qui ont l'air un peu dépaysé au milieu de cette éclatante et toute neuve élégance ; un grand hall pour les voitures; j'en ai compté de vingt- huit sortes différentes : coaches, breaks, omnibus, victorias, phaétons, cabs, dog-cars, tandems, buggies, cutters, traîneaux, et d'autres dont les noms m'échappent.

L'écurie elle-même est tenue comme une salle à manger : les stalles sont cirées, les mangeoires reluisent, les litières sont fraîches, des ruisseaux en pente entraînent les eaux : aucune odeur dans ce sanctuaire. A côté de l'écurie, dans une autre petite salle, un bassin est creusé, alimenté par de l'eau chaude et de l'eau froide, où l'on conduit les chevaux qui, ayant fourni une longue course, ont besoin d'un bain de pieds. Des mécaniques ingénieuses envoient l'avoine du grenier dans les

Le personnel de l'écurie, très nombreux, est gouverné par François Guillot, Parisien de Chaillot, qui servit dix ans chez M. W.-K. Vanderbilt et fut le piqueur du général de Boisdefîre au couronnement de l'empereur Nicolas II. Il est fier de ses états de service. Logé dans l'écurie, ses appartements sont d'un luxe à faire envie à de gros bourgeois français : la Revue des Deux- Mondes est sur la table du salon, un piano est ouvert dans un coin. François Guillot est dans la grande tradition. Une dame visitant les écuries s'extasiait devant lui sur la beauté d'un cheval.

Il répondit à la dame :

« Vous n'avez qu'à dire à monsieur qu'il vous plaît, je suis sûr qu'il vous le donnera. »

J'entends encore le rire sonore de M. James Hyde en me racontant cette anecdote.

Le maître de céans a son bureau dans l'écurie, un bureau rempli de téléphones et de sonneries sans nombre, comme partout dans le reste de la villa d'ailleurs. Des tapis sur le sol, des canapés et des fauteuils, de vieux cuivres, étains, vieilles faïences, meubles d'acajou anciens, photographies sportives, cors de chasse, des souvenirs hippiques, rubans gagnés aux concours, des itinéraires de coach en France, 10 000 kilomètres de routes françaises, car M. Hyde vient chaque année chez nous, et il y exerce son sport favori, le « coaching », où il est passé maître. A côté du bureau, la cuisine : ce qui permet, certains soirs où la veillée s'est un peu attardée, de venir souper dans cette écurie « modem style », plus librement et plus gaiement, grâce au décor, que dans

AU CHATEAU DE LAKEWOOD. — 1. La Galerie ; 2. Le Grand Salon ; 3. Chambre à coucher. — Ces pièces sont meublées avec un luxe inouï, ornées <lc tapisseries de Beauvais, d'innombrables toiles de maîtres et d'admirables bronzes.

Planche 20.

LE CHATEAU DE LAKEWOOD. Les Jardins. — Dans ce magnifique château, c'est Fart français qui règne en maître. Les allées et les parterres, notamment, ont été dessinés sur le plan des jardins célèbres de Versailles.

Planche 3o.

LE CHATEAU DE LAKEWOOD. La Pièce d'eau. — C'esl encore Versailles que l'on retrouve à Lakewood, dans la disposition des pièces d'eau : les dieux marins, les tritons, les naïades de la table y jouent un grand rôle.

Mme ROCKEFELLER M ■« M ROCKEFELLER fils,

est très simple et fait, | im^^r BB 11 qui s'initie aux plus vastes

avecsonimmensefortune, entreprises, sous l'égide beaucoup de bien. M. ROCKEFELLER EN PROMENADE. — Malgré son âge, le paternelle,

célèbre milliardaire est un passionné do la marche.

M. HARRIMAN, qui fut loi M. ROCKEFELLER, le roi M. ANDREW CARNEGIE, M. ASTOR, le roi du fer. descheminsdeferetdontles du pétrole, l'homme le plus leroidel'acier, dontleslibé- dont In fortune fut particutrains sillonnent l'Amérique. riche du monde. ralilés sont célèbres. lièrement rapide.

Mme la DUCHESSE MmeKETTYGREEN, MissW.-K. VANDER- Miss ELKINS, qui fut Mrs H. CHAPMANN.

de CHAULNES, grande propriétaire BILT. une dos plus fiancée au jeune duc dont les réceptions

née Vanderbilt. foncière de New- York, richissimes héritières. dos Abruzzes. sont célèbres.

Planche 32.

le castel. J'ai souvenir d'un joyeux souper que nous y fîmes, un soir où le thermomètre marquait dehors 15° sous zéro ; les dames., coiffées de vieux chapeaux de postillon ou de bonnets de toréador, jouaient du cor de chasse, et tout le monde dansait le cake-walk.

A la campagne, on ne craint pas d'abuser du whisky. J'ai vu filer dans une seule soirée quatre-vingt-dix bouteilles de soda, et nous n'étions pas plus d'une dizaine d'hommes. Le maître de maison, pris au dépourvu, en était lui-même un peu étonné. C'est qu'à partir de dix heures du soir le whisky est la grande distraction campagnarde. L'Américain est, en général, froid. De plus, il est fatigué par la double vie d'affaires et de sports qu'il mène.

D'autre part, il est peu cérébral. C'est un réaliste pratique. Sa journée finie, il lui reste peu d'imagination pour s'amuser et pour amuser les autres. Il a donc besoin, pour s'animer, pour s'exciter, de ce maïs et de cet orge fermentes qui lui délient la langue et font sortir un peu de liant et même d'effusion de son âme fermée.

Les femmes sont plus naturellement gaies. Complètement dénuées de gêne et d'embarras, d'une simplicité vraiment idéale dans leurs manières et dans leurs paroles, elles sont des compagnes charmantes, toujours prêtes à se distraire et à rire.

Les hommes, plus engoncés, plus lourds, s'animent à leur contact et à leur exemple, mais ils les suivent et les imitent, plutôt comme des instruments que comme des partenaires.

Les charades qu'on joue quelquefois le

soir sont animées par l'entrain, la vitalité, l'amour du plaisir des femmes. On ne perd pas beaucoup de temps à choisir des idées ingénieuses ou rares, jolies ou spirituelles ; on prend au hasard un proverbe, on le met en œuvre, à la quatre- six- deux, et on le joue très simplement sans que personne songe jamais à se moquer ou à blaguer. De là, ce naturel délicieux que l'on trouve ici et qu'on ne trouve ailleurs que dans les pays du Nord.

Je me souviens d'une « party » qui avait été organisée chez le célèbre avocat Cochrane, dans sa propriété de Long- Island, le jour du Thanksgiving, qui est le jour de la fête nationale américaine. On était venu chez lui de tous les coins de l'île, car M. Cochrane est un des hommes les plus aimés des femmes d'Amérique.

J'ai entendu parler de lui, avec des accents qui ne trompent pas, par les plus jolies femmes de son pays. Il a des « clientes » dans toutes les grandes villes des États-Unis. C'est à celle qui se dira sa « plus vieille amie ». Avec ses yeux voilés et sa bouche gourmande, l'illustre orateur sait trouver, par le chemin du cerveau, celui du coeur des belles Américaines : il peut se vanter de sa domination, elle est réelle.

Ce jour- là, une aimable dame m'avait conduit chez lui, où une quarantaine de personnes se trouvaient déjà. Le banjo résonnait dans le salon. La guitare nègre rythmait les airs de cake-walk les plus populaires. Et des hommes sérieux, des avocats, des banquiers, des « magnats », des magistrats, des médecins et des littérateurs, cédant à l'irrésistible entrain de la

danse, battaient le plancher de leurs jambes folles, les bras lâches et les mains mortes, les reins cambrés, la bouche souriante : ce fut ma première révélation du cake-walk.

Mais je fis là une autre constatation, plus importante : c'est qu'on peut avoir des occupations graves, manier des affaires colossales, être un grand financier, un juge, un orateur célèbre, un savant, et s'amuser comme un homme, sans craindre l'ironie des autres et sans démériter à leurs yeux.

On n'a pas idée de cela en France !

le château o o Chez M. George Gould, de lakewood Un samedi.

C'est aussi dans Long-Island, à Lakewood, que se trouve la propriété de M. George Gould, le chef de la famille Gould, depuis la mort du fondateur de la dynastie.

On croit généralement chez nous, et j'étais allé en Amérique avec cette idée, que les fils des grands milliardaires sont déjà dégénérés, comme ont prouvé qu'ils l'étaient certains fils à papa de chez nous, escroqués par des bandes de parasites. Il est convenu, en effet, en France, qu'un homme qui a hérité de quelques millions décherrait s'il s'occupait d'affaires, s'il allait à un bureau, si, en un mot, il se rendait utile et justifiait sa fortune par plus d'initiative, par des idées plus larges et plus hardies que les autres.

Cette idée que j'apportais là- bas devait me ménager quelques surprises.

Après avoir traversé pendant une heure un paysage monotone et pauvre, semé de maisons de bois, quelques villages qui n'ont pour gare que des bâtisses hâtives

n'abritant que les marchandises devant lesquelles les gens attendent, les pieds dans la neige, l'arrivée du train, on stoppe à Lakewood, station d'hiver de New- Jersey, peuplée de maisons élégantes et de villas qui bordent de belles avenues.

La voiture longe une grille qui n'en finit pas et entre par une porte monumentale de pierre et briques ; à droite, le bâtiment des écuries avec son haut clocher arrondi a l'air d'une église de village ; devant un péristyle couvert, des domestiques en culotte courte attendent, prennent vos bagages, et, en attendant l'arrivée des hôtes, vous faites le tour du propriétaire.

On a devant soi un immense jardin français dans le goût de Versailles, très joliment dessiné et dont le dessin est souligné par de petites haies de verdure qui bordent les parterres géométriques et les allées rectilignes. Comme la propriété est toute jeune, les arbres du jardin sont bas, ce qui permet d'en embrasser l'ensemble d'un coup d'œil. Au centre, c'est une large allée de gravier bleu, encadrée de deux autres petites allées parallèles, séparées entre elles par des bandes de gazon fin.

A l'extrémité où je me trouve de l'allée centrale, un grand bassin de marbre est creusé, orné d'une fontaine monumentale que je trouve magnifique :

deux chevaux de marbre se cabrent éperdument sous la lanière d'un jeune demidieu de bronze, nu et superbe, debout dans une conque à laquelle se retiennent deux sirènes de marbre blanc qui soufflent dans des coquillages. Tout le long de l'allée, des vases de marbre Renaissance,

des bancs et des fauteuils de marbre du xvie siècle italien, si nets et si blancs, et dont les bras sont des chimères, les pieds des lions ailés, les dossiers des armes ducales et des fleurs de lis. On aime à se figurer un marquis d'Esté ou un cardinal Trivulce, assis sur ces chefs-d'œuvre.

A chaque angle des parterres, et ils sont nombreux, s'élèvent des statues ou des vases sculptés de sujets mythologiques.

Même sur un socle, j'ai vu Y Enlèvement de Proserpine par Pluton, de François Girardon, qui vient, dit une pancarte, de Versailles, pavillon Montesquiou.

Il y a de la neige sur tous les parterres : seules, les allées sont déblayées, et c'est une jolie harmonie que celle de cette neige pure, de ce gravier bleu, de ces arbustes verts et de ces statues de marbre. Mais il n'y a pas que des statues, des bancs et des vases, il y a aussi des fontaines et des vasques sculptées, des portiques de marbre de douze colonnes placées en demi- cercle, de hauts candélabres de bronze qui abritent des lampes électriques. Quel chemin ont dû faire ces chefs-d'œuvre avant d'arriver là ? Des agents sont allés les chercher durant de longs mois dans les villas de Florence et du Pausilipe, ou dans les vieux palais de Rome et de Venise. L'Européen, à regarder cela, éprouve une sensation que les Américains ne peuvent pas comprendre : celle d'une visite chez un vainqueur ami des arts et un peu pillard qui aurait raflé sans scrupule le mobilier de ses ancêtres.

Tout autour de ces blancheurs bleutées par le reflet du ciel, s'étend la forêt, jonchée de feuilles mortes, des sapins,

des jeunes trembles dont les branches fines se dessinent nettement sur le fond limpide de l'air.

Un grand silence plane sur ce spectacle, seulement troublé par le bruit des râteaux que des jardiniers promènent dans les allées, et par les sons lointains des trompes des coaches.

C'est la deuxième sensation de beauté que j'ai éprouvée en Amérique.

Tout en haut de ce jardin de Versailles s'élève le court, c'est-à-dire une vaste et large bâtisse de pierre dont le toit est vitré et qui abrite tous les sports possibles.

D'abord, une salle de manège grande comme une piste de cirque, où peuvent circuler et tourner à l'aise deux ou trois attelages de coaches : c'est là qu'on dresse les chevaux. Ensuite une salle de gymnastique, où se trouvent tous les instruments et tous les agrès inventés par l'ingéniosité maniaque des Américains ; une salle de squach (tennis de chambre) pour deux joueurs; une autre salle de tennis pour quatre joueurs ; une salle immense pour le jeu de paume avec ses murs garnis d'auvents en pente; une autre salle, plus vaste encore, pour un autre jeu de balle dont j'ai oublié le nom ; un garage pour automobiles, où je compte cinq voitures dont une, toute mignonne, pour les enfants. Dans un coin, je vois un tas énorme de serpents gris enroulés comme une famille de couleuvres gigantesques : ce sont des pneus de rechange. Une salle de billard, garnie de sofas et de canapés et dont les murailles sont couvertes de vieilles gravures anglaises coloriées.

Mais la merveille du lieu est la piscine, un vaste et profond bassin de marbre

de 15 ou 20 mètres de long sur 10 de large, où court une eau claire et tiède. Des ballons flottent sur l'eau pour les jeux de la natation. Pour plonger, on a élevé huit marches de marbre au-dessus du bassin.

Des bancs de marbre contre les murs.

Le long des bords de marbre blanc sont posés des arbustes en fleur, des azalées, des camélias, des orangers avec leurs fruits d'or, des palmes. Une natte épaisse de caoutchouc tapisse le chemin de circulation.

A côté de la piscine, les étuves de bains turcs, vapeur sèche et vapeur humide, toujours prêtes à fonctionner, et dont on peut manœuvrer soi-même le facile mécanisme en tirant de simples cordons !

Ce voisinage de chefs-d'œuvre en plein air, cette atmosphère de sports et d'activité physique, ce luxe et ce confort balnéaires parmi des fleurs et des plantes méridionales, évoquent, l'éclair d'un instant, l'idée d'une Rome renaissante.

Au retour de ma promenade, j'avais rencontré Mme George Gould, qui revenait d'une course en coach ; souriante et gracieuse, elle m'avait fait monter à côté d'elle, et nous étions allés au court que je viens de vous décrire. Là, nous trouvâmes M. George Gould — et il s'en excusa — en peignoir de bain. Il venait, en effet, de faire sa partie de squach quand j'arrivai et s'était douché ensuite. Ses deux fils aînés, en peignoir comme lui, étaient à ses côtés.

M. Gould est un homme brun d'une quarantaine d'années, à la courte moustache noire, à l'œil vif et intelligent, au masque sérieux et énergique. Il m'accueillit dans un excellent français, avec les

plus aimables et les plus simples formules d'hospitalité.

Au cours de ma visite dans le court, nous nous étions un instant arrêtés dans le bureau de M. George Gould, car, même à la campagne, il faut que les millionnaires travaillent. Ce bureau est relié par des fils téléphoniques directs non seulement avec toutes les parties de la propriété, mais aussi avec son bureau de New- York ! De sorte qu'à chaque minute il peut être tenu au courant des moindres événements qui l'intéressent. Les murs et les tables du petit bureau étaient couverts de cartes et de plans. Comme je regardais curieusement un tracé bleu de plusieurs mètres de long qui pendait de la table au plancher, M. Gould me dit :

« Ceci est le plan d'un chemin de fer que nous rectifions. Il y avait trop de montées dans le parcours, on allait lentement et on ne pouvait traîner que peu de wagons. Nous allons donc faire pour deux ou trois cents millions de travaux, percer quelques montagnes et aplanir quelques sommets, et, au lieu de vingt wagons, nos locomotives pourront en traîner soixante. Désormais tout le blé du Centre passera par l'Arkansas, pour être embarqué à la Nouvelle- Orléans. »

Son doigt fin se promenait le long des lignes blanches, et je vis qu'il savait profondément les choses dont il parlait.

« Travaillerez- vous donc toujours, monsieur? interrogeai- je. Et à quel chiffre vous arrêterez- vous?

— Je ne travaille pas pour gagner de l'argent, me répond mon hôte sur un ton simple. Je suis en effet assez riche pour satisfaire tous mes goûts. Je travaille

Phot. Marceau. New York.

Mme CLARENCE MACKAY, propriétaire du château de Roslyn, est l'une des femmes les plus riches de l'Amérique. Elle est, en même temps, une féministe convaincue et liés déterminée. Sa fortune dépasse le milliard.

^Er*»-

l'hot. Sidmann Co, N -Y.

CHATEAU DE ROSLYN, à Mine Clarence Mackay. — Ce château, de lignes simples cl sévères, a clé construit sur le modèle du château de Maisons-La l'Iile. Il est célèbre, en Amérique, par la richesse de son ameublement et ses collections.

CHATEAU DE ROSLYN. — Le grand escalier, remarquable par les superbes sculptures île ses rampes.

Phot. Sidmann Co, NI

LE HALL. — Immense pièce imposante et froide, construile sur le type des salles des gardes de nos châteaux.

pour agrandir mon pouvoir, pour la satisfaction de voir prospérer mes chemins de fer, de voir naître des villes le long de mes rails, pour ainsi dire à ma volonté, pour voir s'élever, à la place des forêts vierges, des champs de coton, et finalement pour envoyer beaucoup de coton, beaucoup, beaucoup, sur les marchés de Londres, de Liverpool, partout, partout !

— Et cela vous fait heureux, complètement, jusqu'à ne rien désirer d'autre?

— Oui. Je suis heureux, je peux le dire. J'aime mes affaires, ma maison, mes enfants, mes amis, les sports. Je suis heureux. »

l'intérieur Ce luxe sportif et ce de lakewood jardin royal n'étaient rien cependant à côté des richesses que je devais contempler le soir, dans la grande villa.

Le dîner, qui eut lieu dans une belle salle à manger verte aux tentures de velours couleur de mousse, fut splendide et exquis. Aux deux bouts de la table couverte d'orchidées, M. et Mme George Gould présidaient, entourés d'une douzaine de leurs amis. Ma qualité d'étranger m'avait valu la place d'honneur à la droite de la maîtresse de maison, et je pus, durant tout le repas, après m' être surtout promis d'observer, me laisser aller tout simplement au charme égoïste de voir des gens heureux nager dans un luxe princier avec une simplicité bon enfant et le désir évident de faire partager leur joie autour d'eux.

Mme George Gould est dans tout l'éclat de la beauté épanouie : sa voix douce et musicale, ses longs yeux de velours noir,

une peau un peu ambrée, d'un ton chaud, sur laquelle un collier de perles miraculeuses mettait la caresse de ses reflets, ses traits réguliers, ses attaches fines, évoquent je ne sais quoi d'italien qui s'accentue quand on voit de profil son nez et son menton d'un dessin très pur. J'ai remarqué ce soir-là, en la regardant, que les bijoux très riches ne vont qu'aux physionomies heureuses et souriantes.

La conversation roula en partie sur les trusts, sur les bons et mauvais trusts. Le trust des pétroles, par exemple, est un bon trust, puisqu'il profite au public qui le paye moins cher ; au contraire, le trust de la viande est un mauvais trust, puisque, en trois ans, le prix de la viande a augmenté de 25 p. 100. Mais ces trusts-là sont des trusts occultes, que l'État a le droit et le devoir de surveiller. On est, d'ailleurs, en train de les étouffer en ce moment.

On discuta aussi sur la sensibilité ou la non- sensibilité des femmes américaines comparées à leurs sœurs latines. Vaste sujet, et bien délicat, qu'il faudra bien traiter un jour.

Un orchestre jouait dans une pièce voisine, qui dispensait les conversations d'être suivies. Une jeune fille superbe fredonnait à l'oreille de son voisin l'air fameux du Bamboo Tree, qu'on chante en ce moment dans toute l'Amérique : « If y ou like me like I like you..., » etc.

Mme George Gould n'entend pas le français, mais elle a voulu que ses enfants le parlent.

Après le dîner, il vint une liseuse de pensées qui nous étonna tous par sa lucidité. On se coucha vers minuit.

Le lendemain, je pus visiter la maison en détail.

Je vous ai décrit le jardin merveilleux et le court situé à l'extrémité du jardin, comme l'Orangerie au bout du jardin des Tuileries, auquel on ne peut s'empêcher de penser d'ailleurs. Il me resterait à vous montrer la villa de George Gould, les salons, les corridors et les vestibules peuplés d'oeuvres d'art, le grand Rembrandt, les Corot, les Lawrence, les Cuyper, les Van der Neer, les Reynolds, les Rousseau, les Millet, les Greuze, les Fortuny, les Gainsborough, les Watteau, les Ghirlandajo, les Franz Hais, les Hobbema, les Jacquet, les Fromentin, les Gérard Dow, les Thauîow, les Meissonier, les bronzes de Houdon, les Barye, que sais-je encore ! Sans compter les deux beaux portraits de la maîtresse de maison par Chartran et Carolus Duran.

Une telle description serait un long catalogue d'œuvres d'art avec des chapitres pour les vieux livres précieux, les missels enluminés, les collections d'estampes rares, les enluminures persanes, les vases d'argent et de vieux chine, les coffres de bois sculpté à fond doré, les armures florentines, les tapis de Perse.

Je me contenterai de vous donner une idée de la disposition et de la couleur de l'habitation.

Un grand salon ouvre sur le large vestibule d'entrée de la villa. Des armures Renaissance damasquinées se dressent, armées de lances, à la porte.

Ils se taisent, pas un ne bouge, c'est terrible.

Quatre piliers de porphyre soutiennent un balcon de marbre à grille dorée qui

court au premier étage et d'où tombent des étoffes rares brodées d'or et d'argent. A droite, en entrant, une grande cheminée de marbre italienne, à colonnes, ornée de sculptures dorées, surmontée de deux anges de marbre cuirassés d'argent. Sur le manteau de la cheminée, trois grands vases de Sèvres bleu et or, deux petites figures de marbre d'une telle grâce qu'on les dirait de Falconet. Autour de la pièce, sur la corniche, se développe ime fresque de Sargent. De la rampe de l'escalier — dorée aussi — qui prend sur le salon, pendent encore des étoffes merveilleuses. A terre, des fourrures de tigre et d'ours blanc. La pièce est meublée de hauts et larges fauteuils de bois doré, tapissés de velours rouge brodé d'or. Une demi -douzaine de salons et un jardin d'hiver se succèdent au rez-dechaussée : l'un est tout en tapisseries de Beauvais du xvme siècle; sur les murs sont peints des sujets gracieux, des bergerades, des femmes en toilettes Louis XV, des motifs du temps, légers et badins ; — l'autre, toute en tapisseries d'Aubusson, est orné d'une cheminée de marbre doré surmontée de vases de vieux Sèvres ; dans des vitrines, des tabatières, des statuettes d'ivoire, des éventails, des drageoirs à miniature de toute beauté, des étuis d'or niellé, des bonbonnières, des cachets, des coupe-papier d'ivoire d'un travail merveilleux, des boîtes à mouches encadrées de brillants, un petit cabinet de saxe, des médailles, de vieilles dentelles, des broderies, de vieux émaux sans prix... De côté et d'autre, sur le cristal des vitrines, des roses languissent dans des vases.

Dans une rotonde, au fond de la villa, se trouve le jardin d'hiver, dont le toit est vitré. Partout des plantes vertes, des palmiers, des orangers; des orchidées pendent de la voûte de verre, des roses magnifiques, des violettes parfument délicatement l'atmosphère tiède ; dans un coin, une grotte artificielle, couverte de mousse et de verdure qu'arrose l'eau murmurante d'une source. Des figures souriantes d'enfants de marbre regardent à travers les feuilles.

Au premier étage sont les appartements.

Voici une chambre mauve, de style Louis XV ; le lit est en marqueterie ; un Corot sourit sur la muraille ; à côté, une autre chambre rose et blanche : le lit doré est surmonté d'un baldaquin couronné de roses en guirlande ; de larges bandes de dentelle pendent des tentures et courent tout le long de la glace à trois compartiments ; des fourrures blanches tapissent le sol; dans un coin, un paravent de Boule, des sièges bas garnis de vieilles étoffes d'un rose délicat. Dans le boudoir voisin, rose également, mille bibelots de prix sont éparpillés ; la garniture de la toilette, tout en or, est un chef-d'œuvre de ciselure Louis XV ; des tableaux de Jacquet, des crayons de Millet et de Rousseau voisinent sur les murs.

Plus loin, voici les chambres des enfants, toutes fraîches, toutes claires, toutes simples. Un petit lit de bois, un livre d'heures sur la table de nuit, une croix d'ivoire clouée au mur. Des descentes de lit en renard blanc. Des photographies du père et de la mère sur une console. Dans une pièce voisine, des poupées merveilleuses, des jouets de toutes

sortes. Ces enfants — ils sont cinq — sont, d'ailleurs, charmants, parfaitement élevés, doux et simples, sans aucune timidité, mais avec la retenue qui convient. Leur père traite les garçons en camarades — l'aîné doit avoir quatorze ou quinze ans — et paraît se soucier énormément de leur éducation. Les filles, déjà, ont l'air plus décidé que leurs frères, aussi naturelles qu'eux, d'ailleurs, mais plus vives peutêtre.

Pendant ces deux jours que je passai à Lakewood, ce fut une vie et un mouvement extraordinaires autour et dansla demeure princière. Les équipages allaient et venaient parles chemins couverts de neige. Chacun et chacune choisissait ses chevaux, ses voitures, sa salle de sport et son heure de natation. On joua aux cartes, au pingpong, au billard, on fit même de l' escrime. Et tout cela librement, gaiement, sans embarras et sans anicroche. Les domestiques se multipliaient, dressés d'ailleurs, à merveille, à obéir aux moindres désirs des hôtes.

Je fis une promenade aux environs delà propriété.

L'autre façade du court donne sur le champ de polo, vaste et uni comme une plage couverte de neige et borné au loin par des bois qui avaient l'air de nuages d'ouate blanche. D'une longue terrasse bordée de balustrades de marbre, les invités peuvent assister aux ébats de la pelouse.

La propriété est éclairée à l'électricité. Une usine électrique pour la fabrication de la lumière a été bâtie à quelque distance de la villa, au milieu des bois. On entend à peine, de la route, le bruit des

machines. Le bâtiment est couvert de lierre et peut ressembler, de loin, à un ermitage.

Et le lundi matin la villa était vide. Tout le monde était rentré dans la fournaise, à New- York, pour ses affaires, jusqu'au samedi suivant.

Au déjeuner du lundi, nous étions deux hommes seulement, entourés de quatre ou cinq femmes. Et bientôt, honteux nous-mêmes de notre désœuvrement, que le silence de la villa soulignait, nous reprîmes le premier train pour New-York.

le château Je suis invité à déjeuner de roslyn chez M« Mackay, à Roslyn, dans Long-Island, cette longue et étroite bande de terre qui fait face à New- York et s'étend parallèlement à la côte atlantique. Pour y arriver, il faut d'abord traverser l'Hudson en ferry-boat et faire une heure de chemin de fer. Le train s' arrête à Harbor-Hill. Mme Clarence Mackay a pris la peine de venir à la gare au-devant de moi et m'attend dans une Victoria attelée de deux chevaux magnifiques. Je suis à la fois flatté de cette attention charmante et ravi du trot accéléré des bêtes et du bercement élastique des ressorts et des pneumatiques. Il fait un froid de loup; j'ai beau m' envelopper dans ma pelisse et partager avec ma voisine les couvertures de fourrures de la Victoria, je sens mes oreilles se recroqueviller et mon nez diminuer de volume. Mme Mackay, au contraire, sourit en causant comme si elle était au coin du feu. Elle est à peine rose sous sa large voilette de dentelle et son vaste chapeau de plumes noires. Le Paris mondain connaît bien l'élégante et si jolie silhouette de Mm' Clarence Mackay :

vingt- deux .ou vingt- trois ans, une taille élancée, d'admirables cheveux noirs et des yeux d'obsidienne. Elle parle français comme une Parisienne, sans aucun accent, est au courant de toute notre littérature et écrit elle-même en anglais des imaginations d'une philosophie discuteuse, sentimentale et hardie.

C'est un repos exquis pour le voyageur étranger qu'une telle rencontre à quinze cents lieues de son pays... Mais ce froid coupant gèle des formules qui voudraient être chaudes. Le train rapide des chevaux, à travers une véritable forêt que la neige recouvre, me laisse pourtant jouir du joli dessin des chemins en pente qui gravissent, avec de longs méandres ondoyants et pittoresques, la côte vallonnée... Il y a deux ou trois ans, ce parc immense était une forêt vierge. On a coupé une quantité d'arbrisseaux et de broussailles, et ne voulant pas attendre vingt ans que les chênes grandissent, on en a planté d'énormes apportés de forêts plus vieilles! Des hommes travaillent dans les taillis; à notre passage ils saluent.

« J'ai eu bien du mal à les y décider, me dit Mmc Mackay. Dans ce pays, les ouvriers n'ont aucune politesse. Il m'a fallu plusieurs fois descendre de voiture, m' approcher d'eux et leur expliquer longuement qu'employés dans une maison et bien traités par les maîtres, ils leur devaient, ainsi qu'à leurs hôtes, les égards ordinaires que se rendent les gens civilisés. »

Les deux chevaux magnifiques s'arrêtent bientôt devant le perron du château monumental. Ce spectacle d'hiver est d'une tristesse glacée. Les bois couverts de givre,

TYPE DE MAISON DE CAMPAGNE AMERICAINE. — L'Amérique apporte, dans la construction de ses maisons de campagne, une constante préoccupation d'hygiène et de confort qui n'exclut cepcndanl pas la recherche de l'élégance.

TYPE D'ARCHITECTURE RURALE AMÉRICAINE. - Une particularité assez curieuse de ïarchiteaureTmlrl caine à la campagne, c'est le fréquent el bizarre accouplement du style grec et du style moderne.

Planche 35.

lPvN ' t.

Mme GEORGE GOULD. — Mme George Gould est aussi célèbre par sa beauté que par sa fortune, par les grâces de son esprit autant que par la splendeur des l'êtes qu'elle donne à New-York et à la campagne.

Planche 36.

UNE FAMILLE D'ÉMIGRANTS. Comme le miroir allire l'alouette, l'opulente Amérique fascine les pauvres de la vieille Europe, qui se ruent par milliers, tous les ans, vers cel Eldorado prometteur de richesses.

l'i w he ;:;

UN MILL'S HOTEL. -- Los Mill's Hotels ne sont pas dos asiles, mais de véritables hôtels philanthropiques fort bien organisés où l'on reçoit à la nuit, moyennant vingt sous, tous ceux que la Fortune hostile laisse sans abri.

UNE SALLE DE REPOS. - Les habitués des Mill's Hotels ne sont pas des mendiants mais des vaincus de la vie, qui trouvent là un refuge honorable et évitent le contact de la misère crapuleuse et basse des faubourgs.

Planche 38.

les pentes environnantes revêtues d'une neige immaculée, et tout au loin la mer, l'Océan gris, ou peut-être le ciel, car l'horizon, malgré le soleil, est noyé sous des vapeurs opaques.

le château La façade est d'un style de roslyn simple et de haut goût, dans le genre xvne siècle, avec des toits presque verticaux couverts d'ardoises. Des bancs de pierre et deux lions de marbre jouant avec des sphères ornent le large perron. Le château est, paraît-il, construit sur le modèle de celui de Maisons- Laffitte, bâti par Mansart.

Un vaste et large corridor de 30 mètres de long s'étend devant les salons du rezde-chaussée. Des domestiques en livrée se tiennent à la porte. Dans le premier salon, où brûlent dans une cheminée des arbres entiers, on ne marche que sur d'énormes peaux d'ours blancs et bruns ; le meuble est en velours rouge, et les boiseries sont de chêne sombre. Sur les murs, j'ai compté trente- trois têtes de cerfs aux ramures magnifiques. Plus loin, un vaste hall de la hauteur de deux étages, sorte de salle des gardes imposante, aux boiseries de chêne, au plafond à caissons, aux hautes colonnes de marbre vert, à la cheminée de pierre monumentale, admirable morceau de sculpture Renaissance ramené d'Italie ou de France à grands frais. Du plafond au plancher pendent quatre merveilleuses tapisseries mythologiques, qui furent achetées au prince de Sagan. On se promène dans cette salle, on regarde les murs, comme on se promènerait dans un château qui serait un musée. On n'y sent pas d'intimité, ni même de vie person-

nelle. On y souhaite des hallebardiers et des pourpoints de brocart brodé de blasons, un bruit de bottes et d'aciers, des simarres et des frocs de guerre, des fraises goudronnées ou des perruques, quelque chose de vivant et d'ornemental, de fastueux, de grouillant et de décoratif. Et, en effet, les châteaux français ou italiens n'ont- ils pas été conçus pour la vie de gens de loisir qui passaient, en nombreuse compagnie, des mois entiers dans leurs fiefs ? En Amérique, jusqu'à présent, la race des gens de loisir n'existe pas. Tout le monde travaille. Il serait impossible à une maîtresse de maison américaine d'avoir chez elle, à la campagne, une société d'hommes au milieu de la semaine ; le samedi et le dimanche, oui, mais c'est tout.

Voici, à droite, un salon Louis XV garni de meubles en splendides tapisseries de Beauvais — si je ne me trompe — avec le portrait de la maîtresse de maison par Chartran ; un jardin d'hiver ouvrant sur un portique qui regarde le parc; des bancs de bois de style grec peints en blanc, d'un effet inattendu et joli; à terre, des peaux d'ours encore, et, parmi des palmiers et d'autres plantes vertes, des oiseaux aux mille couleurs qui sifflent et volettent dans l'air chaud. A travers les vitres, on voit un grand bassin de marbre blanc gelé, surmonté d'une fontaine silencieuse. Derrière, la forêt à l'infini.

Attenant au salon Louis XV, se trouve le bureau de Mme Mackay : symphonie de vert. A terre, des fourrures ; sur des socles, des statues. Je coule un regard dans la bibliothèque basse, et je retiens les noms de Flaubert, de Renan, de Mirbeau, de Musset, de Maeterlinck, de By-

ron, de Taine, de Molière, de d'Annunzio, de Montaigne.

En revenant vers l'entrée, on trouve un escalier monumental dont la rampe de chêne est une véritable merveille de sculpture. Nous voici à présent dans les appartements privés : il nous y faut passer vite, entre des murs tendus de soie mauve, à travers des meubles pâles, sur des fourrures de tigres, de lions et d'ours ; voici le boudoir où s'érige royalement un baldaquin de soie mauve brochée artistiquement drapée, des chaises longues, des meubles bas, d'une tonalité adoucie et caressante à l'œil ; puis des chambres aux tentures et aux tapis de rose pâle, de gris rose, de bleu éteint, — du moins m' apparurentelles ainsi dans la lumière du soleil couchant, — meublées de meubles d'un goût parfait, sobre, harmonieux, où l'on sent le passage d'un esprit artiste ; puis la chambre de bain, qui est la merveille des merveilles. A l'angle d'une pièce doucement éclairée, la baignoire : dans un immense bloc de marbre blanc, rose et jaune, veiné de noir, on a creusé cinq ou six marches et le corps ovoïde de la baignoire profonde. A la tête de la baignoire, les veines sombres se pressent plus nombreuses et plus puissantes, et dans l'ellipse qu'elles dessinent elles donnent au bassin l'air d'une grande valve d'agate où flotteraient des algues caressées par le flot! Ce bloc colossal a été apporté là d'Italie. Mais, auparavant, deux s'étaient fendus avant d'arriver ou au cours des travaux, et celui-ci est le troisième! Sur des tables couvertes de dentelle, les mille bibelots de la toilette féminine, en or ou en ivoire. Je ne vous parlerai pas des apparte-

ments d'amis (chambre pour madame, chambre pour monsieur et chambre pour le domestique), ni des écuries, ni des cuisines, dirigées par un des premiers chefs parisiens, et je passe mille détails pittoresques ou rares qui demanderaient des pages encore. Je vous dirai seulement que le château de Roslyn a été offert à sa bru par le défunt John-W. Mackay, le fameux créateur des câbles transatlantiques, qui l'adorait. Sans qu'elle se doutât du cadeau royal qu'il lui destinait, il lui demandait ses idées et ses goûts et y faisait obéir scrupuleusement par ses architectes. La nature artiste de la jeune femme s'exalta à la reconstitution de cette belle œuvre architecturale, augmentée de richesses sans prix, et elle passa une année à la meubler à son goût... Des millions, des millions encore fondirent entre ses jolis doigts. Mais, en se promenant avec moi tout à l'heure dans le parc, elle me conduisit devant une petite cabane de bois brut construite sur le bord d'une pente à pic, où la solitude est complète, et elle me dit :

« C'est là que je viens tous les jours écrire ; là seulement je suis heureuse. »

Mme Clarence Mackay passait ses meilleures heures dans une petite cabane de bois, pareille à une hutte de garde- chasse, à l'endroit le plus solitaire et le plus sauvage de son immense parc.

Et là, elle écrivait.

Mais que pouvait bien écrire la grande dame américaine? Quelles idées, quels sentiments assez forts s'imposaient donc à elle avec assez de violence pour la distraire des jouissances de son incalculable fortune, de ces centaines de millions qui lui assuraient la satisfaction instantanée

de ses fantaisies les plus impossibles ? Mme Clarence Mackay s'est mariée, il y a peu d'années, au jeune fils du vieux W. John Mackay, fondateur de la dynastie. Absorbé par la gestion d'affaires colossales, M. Clarence Mackay est souvent en voyage. Quand je passai à Roslyn, il se trouvait dans le Far- West, où il étudiait la création de nouvelles Compagnies de télégraphe ou de câbles.

< Par sa propre famille et par celle de son mari, par sa beauté, son élégance simple, sa culture, elle tient dans la haute société de New- York l'un des tout premiers rangs. Elle paraît se trouver par conséquent dans la situation idéale des êtres privilégiés de la vie qui n'ont qu'à en accepter les douceurs et les joies.

Quand vous avez dépassé les villes au milieu desquelles courent cinq ou six lignes de rails sans barrières, et où des trains continuels frôlent presque les trottoirs, vous tombez dans ce qu'on est forcé d'appeler la campagne; le spectacle est lamentable : le long des voies, des débris, de vieilles loques, des amas de papiers et de décombres, dégringolent des talus

jusqu'au bord des propriétés. Même là, à quelques minutes de New- York, la sensation du provisoire, du hâtif, est opprimante. Les cimetières eux-mêmes sont en désordre. Les tombes s'étalent pêle-mêle, n'importe comment, sans entourage, couvertes d'une pierre grossière, où s'inscrit un numéro, enfoncée dans le tertre à peine visible. Les morts sont là comme ils ont vécu, dans le provisoire.

Devant les maisons de campagne de l'Est, du Nord et du Centre, vous cherchez en vain des jardins. Il n'y a que des pelouses et des arbres. On vous dit que les jardiniers coûtent trop cher. Ce n'est pas la vraie raison de l'absence des fleurs. En vérité, on n'a pas le temps de s'occuper de ce luxe inutile. Cela viendra. On ne peut tout faire à la fois. Jusqu'à présent, les Américains sont surtout portés à la recherche du confortable utile. Mais on ne résiste pas longtemps aux fleurs. Les Anglo- Saxons en mettent à leurs boutonnières plus que n'importe quel autre peuple. Le goût des jardins viendra aux Yankees quand ils seront un peu plus fatigués et blasés des jouissances plus grossières.

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