‹ L'Amérique moderneChapitre 17 sur 46 · S DE PITTSBURG · texte numérisé non relu

S DE PITTSBURG

pogaliella; la pholographie du naut montre la partie de la ville construite sur la presqu'île formée par ces deux rivières

fond, par-delà l'Allegheny, s'aperçoit la ville proprement dite, étagée sur les collines avoisinanles. (l,i appartiennent au trust Carnegie de l'acier. Malgré leur importance, ils ne constituent qu'un coin infime de cette forge

l'i anche 55.

,iil qu'est la ville de Pittsljur

LA COULÉE DE L'ACIER. — A peine sorli du haut fourneau, l'acier en fusion tombe dans une poche énorme de métal, appelée » tasse », qui le déverse dans les « lingotières •< disposées à cet effet sur des wagons.

LE REMPLISSAGE DES LINGOTIÈRES. — La poche remplie d'acier liquide est au-dessus des récipients : un jeu de leviers actionne une soupape inférieure et la lave métallique se précipite dans les « lingotières ».

Planche 56.

« Vous allez voir comment nous faisons nos tôles. »

Le laminoir se compose d'une série de cylindres placés horizontalement côte à côte, toujours en mouvement, de sorte qu'un objet quelconque qu'on y dépose est invinciblement entraîné vers les compresseurs, bobines gigantesques où se centralise toute la force de la machine. Les lingots d'acier de 7 tonnes que nous avons vus tout à l'heure sortir des fours et amener à l'extrémité des laminoirs, arrivent avec de petits cahots rapides vers les compresseurs, s'engagent entre les parois de l'outil avec un vacarme de tonnerre décuplé encore par le bruit de canon de la déflagration des sels qu'on y jette pour enlever les pellicules, les croûtes qu'y produit le laminage.

Je répète encore que ces lingots pèsent 7.000 kilogrammes et qu'ils ont de 75 à 80 centimètres d'épaisseur. Ils passent et repassent ainsi plusieurs fois en une minute, entre les formidables rouleaux qui les aplatissent chaque fois davantage ; une main invisible les retourne comme une plume après chaque écrasement ; puis, comme ils s'avouaient vaincus, ils s'en vont, allongés, à l'autre extrémité du laminoir, où des pinces automatiques les saisissent à la seconde précise où ils arrivent, les déposent sur un chariot qui, lui-même, vient de s'arrêter là et qui les porte devant le laminoir suivant, où d'autres bras les étreignent et les lancent au galop des cylindres pour être aplatis et allongés encore. Pendant ce temps, un autre lingot était arrivé au bout du laminoir que nous venions de quitter et subissait la même opération que le précédent.

Et c'est ainsi douze heures par jour. Le lingot est à présent moitié moins gros et plus long du double. Il a 30 ou 40 centimètres d'épaisseur. Je le vois passer plusieurs fois sous les bobines plus serrées, s'allonger chaque fois à vue d'œil. Quatre minutes après, il est devenu une feuille de tôle rouge-cerise de 20 mètres de long, large de plusieurs mètres, ondulant en petites vagues avec un bruit de tempête sur les cylindres comme un tapis roulant de rigide brocart aux reflets cramoisis.

Et toujours les ateliers déserts !

Je cherchais d'où pouvait venir la force de prodige qui animait ainsi invisiblement ces monstres esclaves, domptait cette matière en fureur... Et je vis enfin, perché dans une tourelle placée au centre du laminoir, un homme, un seul, placide et noir, jouant sur un clavier de boutons et de leviers. C'était lui, avec ses gestes tranquilles, qui attirait sur l'immense appareil les lingots, les écrasait, les ramenait, les retournait, les renvoyait ; c'était lui qui donnait l'ordre aux chariots automatiques de s'avancer, aux doigts de fer de serrer et d'enlever les blocs rouges. Cet homme et sa machine, ses camarades aux lunettes bleues sur leurs grues dansantes, accomplissaient ainsi, sans essoufflement et sans sueur, la besogne de trois mille ouvriers !

Ébloui par la perfection inimaginable de ces choses, je me laissais aller à les admirer sans réserve, quand une autre machine plus extraordinaire, plus fantastique encore, se mit à évoluer devant nous.

Une tourelle beaucoup plus élevée, mue également par un seul homme, animée de bras plus géants et d'articulations invi-

sibles, se promenait autour d'un vaste carrefour de l'usine. Elle attrapait dans des fours des plaques d'acier de 50 centimètres d'épaisseur, les élevait, les retournait, les replaçait dans d'autres fours ou les portait sur les cylindres roulants des laminoirs, faisait mille gestes que je ne pouvais suivre tant ils étaient rapides et imprévus, glissait, pivotait sur ellemême, virevoltait avec des grâces de ballerine. Littéralement, elle valsait! Nous faisions des bonds pour la suivre, elle et sa charge ; mais en une seconde elle nous menaçait de nouveau de son grand bras agile et puissant, et nous nous bousculions pour l'éviter. Je ne peux pas la dépeindre autrement que je ne le fais. J'étais opprimé comme par un cauchemar, et je me demandais si je ne rêvais pas.

Je crois que c'est à propos de cet engin hoffmannesque que l'Américain me dit:

« Bad! (Mauvaise!) J'ai demandé au conseil d'administration un demi- million de dollars (2.500.000 francs) pour en construire une autre qui sera deux fois plus pratique.

« Et que ferez- vous de celle-ci? Vous la vendrez? »

Il sourit :

<* Oh ! non ! Nous la mettrons à la vieille ferraille. On nous demande souvent d'Europe d'acheter nos machines, mais nous refusons toujours. Nous n'avons pas intérêt à armer nos concurrents avec nos propres armes. »

organisation J'ai répété plusieurs fois des usines o déjà les raisons, — d'ailleurs bien connues, — qui assurent le

triomphe actuel de l'industrie américaine sur l'industrie européenne en général et sur l'industrie française en particulier, à savoir : les richesses naturelles du sol (houille, pétrole et minerai), la supériorité du machinisme, l'esprit d'initiative et la bravoure du capital devant le risque et l'aventure, bravoure, — comme le disait dernièrement M. Carnegie, — qui va même 90 fois sur 100 jusqu'à la faillite ! Mais je voudrais vous faire toucher du doigt, — et c'est pour cela que j'y insiste tant, — l'un des autres traits caractéristiques du génie américain. Je veux parler de l'admirable don d'organisation de ces gens, de l'ordre extraordinaire, vraiment parfait, qu'ils apportent dans leurs manipulations industrielles, assurant par la continuité ininterrompue, absolue, mathématique, des opérations successives, cette incroyable économie de temps et de force qui leur permet, malgré les prix si élevés des salaires ouvriers, de lutter et de vaincre leurs rivaux. Car ce n'est pas seulement à Homestead que j'ai constaté cette qualité précieuse, c'est dans toutes les autres usines de l'Est et du Nord que j'ai jusqu'à présent visitées. Il s'agit donc là non pas d'une disposition accidentelle, mais d'une qualité organique, constitutionnelle de la race, qui lui vient à n'en pas douter de son esprit essentiellement réaliste et pratique devant lequel, en toutes choses, le problème se pose ainsi : « Étant donné qu'il s'agit de gagner de l'argent, comment ferons- nous pour en gagner davantage? » Dans cet ordre d'idées, jamais ils ne s'arrêtent. Et, pour cela, ils se servent de tous les moyens possibles.

« Je suis très aise, me disait le superintendant de Homestead, de faire visiter mes usines aux étrangers. Une seule remarque que vous pourriez me faire, même dans votre ignorance des conditions de notre industrie, me mettra peut-être sur la voie d'une réforme ou d'un progrès. Tous nos ouvriers, tous nos contremaîtres, tous nos ingénieurs cherchent à nous proposer des perfectionnements, de petits ou de grands, mais chacun y pense. Il s'agit pour l'homme d'accomplir le moindre effort possible et pour la machine de produire le plus vite possible. En pensant douze heures par jour à la même chose, en se servant chaque jour du même outil, en faisant constamment le même geste, il serait bien étonnant qu'un ouvrier intelligent n'arrivât pas à perfectionner son instrument. Il faut profiter de son expérience et ne jamais le décourager.»

Je termine donc ma visite à Pittsburg.

Les usines d' Homestead emploient 7.200 ouvriers. Elles consomment, pour la fabrication des rails et des plaques de blindage, près de 2 millions de tonnes d'acier et produisent 672.000 tonnes de fonte. Ses principales spécialités sont les charpentes, les tôles pour chaudières et les blindages. Il y a, dans les ateliers, huit laminoirs semblables à celui que je vous ai dépeint et un marteau pilon d'une force de 125.000 kilos.

La spécialité des usines Edgar Thomson est la construction des rails d'acier. C'est là que je voudrais vous conduire à présent.

Tout ce que je savais de Pittsburg avant de partir pour l'Amérique, c'était justement ceci : qu'un seul ouvrier, assis

sur une machine, suffisait pour la fabrication d'un kilomètre de rails! Présentée ainsi, la chose tenait du fantastique, et c'est, en somme, pour la vérifier que je m'étais arrêté à Pittsburg.

Or la vérité est à la fois moins fantastique et beaucoup plus incroyable encore, comme on va le voir.

La production de l'acier est obtenue ici par des procédés pareils à ceux de Homestead. Ce sont les mêmes trains qui se promènent à travers les chantiers, les mêmes hauts fourneaux et les mêmes cheminées. Mais alors qu'à Homestead il n'y a que quatre hauts fourneaux, ici il y en a onze ! Les ateliers se ressemblent, les machines aussi. Toujours les gigantesques bras de fer, les leviers armés de doigts surhumains s' ouvrant et se fermant comme des doigts de cyclopes, des wagonnets marchant tout seuls, les blocs énormes s' allongeant sous les laminoirs. Mais ces laminoirs, au lieu d'aplatir finalement l'acier en feuilles, lui donnent la forme du rail à onglet que vous connaissez bien. Le bloc de fer arrive du four, apporté parle wagonnet, s'allonge successivement sous des pressions différentes, jusqu'à une longueur d'une centaine de pieds, passe alors sous une autre machine, y prend la forme du rail et s'en va plus loin, seul toujours, emporté par les cylindres roulants que j'ai déjà décrits, vers des scies qui le coupent en fractions de 30 pieds.

J'ai demandé combien les usines Thomson fabriquaient par jour de ces bouts de rail de 30 pieds.

On m'a répondu : « 6.000! » Or, en comptant 3 pieds par mètre, cela fait 10 mètres par bout de rail, c'est-à-dire

6.000 x 10 = 60.000 mètres, 60 kilomètres de rails par jour !

Car, ce que je ne peux pas vous rendre, c'est la rapidité inouïe avec laquelle ces milliers de kilogrammes de fer s'étendent sous les laminoirs et l'ordre extraordinaire avec lequel ils s'en vont une fois préparés, et comment ils sont instantanément remplacés par d'autres blocs, indéfiniment, sans cesse, pendant les douze heures de la journée.

Et, pour chaque machine, deux hommes suffisent : l'un qui l'actionne, l'autre qui surveille la matière, à son arrivée devant la scie automatique. Il est abrité derrière une barrière de bois, pour éviter les éclats du feu d'artifice au moment où la scie mord l'acier rouge.

Pas d'autre homme à l'horizon, le désert! Sans cesse, les barres d'acier rouge passent devant nous, prennent la forme du rail sous la machine et s'en vont, sans un arrêt.

Ces machines ont l'air de penser. C'est saisissant. Quand on a bien pris conscience de leur force démesurée, opprimante comme quelque chose d'infini, on sent naître une vague peur qu'elles ne se révoltent à la fin, qu'elles n'usent, contre les tyrans qui les excèdent, de leur puissance formidable. Ces doigts surtout, ces deux doigts humains, intelligents et irrésistibles, qui prennent au moment opportun, mathématique, un lingot de 7.000 kilogrammes et le soulèvent aussi facilement et aussi vite qu'un singe fait d'une noisette !...

Les rails, une fois finis, arrivent sur un vaste plateau où on les laisse quelques

instants refroidir; au-dessus d'eux, l'air tout bleu paraît en mouvement ; on dirait le vol de millions d'éphémères dont les ailes palpiteraient : c'est l'éclat et la chaleur du métal qui rendent l'air visible et le font vibrer.

On a vu, autant qu'il est possible de le voir, que, jusqu'à présent, pas une minute n'a été perdue par la matière dans sa marche, depuis le wagon qui l'amenait au haut fourneau jusqu'au parachèvement de sa manufacture.

Il va en être de même dans la suite des manipulations. La plaque de tôle de Homestead, sitôt refroidie, était dirigée à travers des champs de pieux de fer surmontés de roues folles, sur lesquelles la plaque glissait sans effort et sans arrêt, à peine poussée par deux ouvriers. Là, d'autres ouvriers la saisissaient, y traçaient à la craie le patron suivant lequel elle devait être découpée et la passaient ensuite au découpage, toujours sur des champs de pieux. Ce travail fait, les plaques étaient aussitôt déposées sur des wagons qui les attendaient pour être expédiées aux clients. Ce jour-là, on s'occupait d'un client anglais, les Chantiers de la Clyde, qui venaient de commander au trust 20.000 tonnes de tôle. Elle se vend 35 dollars la tonne, prise à Pittsburg.

A Thomson comme à Homestead, des lignes de chemins de fer aboutissent. Ces chemins de fer sont la propriété du trust de l'acier, — comme ces usines, je l'ai déjà dit. Ce trust est propriétaire de beaucoup d'autres chemins de fer et de compagnies de navigation sur les grands lacs. Cela lui permet d'envoyer à Pittsburg du minerai du lac Supérieur, c'est-à-dire de

LE GRAND HALL DE MONTAGE. — Usine Westinghouse. — C'est dans cet immense hall, long- d'un demi-kilomètre, que se montent les moteurs et les dynamos électriques soulevés et déplacés par des pouls roulantsde 30.000 kilogrammes.

Planche b~.

LAMINOIR POUR PLAQUES DE 128 POUCES. -- Les grandes aciéries possèdent des laminoirs de puissance différente, suivant l'épaisseur plus ou moins grande qu'on veut donner aux plaques d'acier.

LE LAMINOIR DE CALIBRAGE. — Lorsque les plaques ont l'épaisseur voulue, un dernier laminoir les saisit et le tablier roulant de la machine les amène sous les couteaux qui les taillent au calibre nécessaire.

Planche 58.

près de 3.000 kilomètres, sur des bateaux et des chemins de fer qui sont tous sa propriété !

A Homestead, chez Thomson, chez Jones et Laughlin, les salaires sont à peu près les mêmes.

Les ouvriers gagnent, en moyenne, 2 dollars 62 cents par jour, soit à peu près 13 fr. 50.

Les moindres manœuvres gagnent 7 fr. 50.

Les apprentis gagnent 4 francs. Les chefs de fabrication, les ouvriers de la chauffe, les premiers ouvriers des laminoirs, qui sont payés aux pièces, se font de 12 à 15 dollars par jour, soit de 60 à 80 francs. Il n'est pas nécessaire de dire qu'ils sont assez rares !

Les mécaniciens de locomotives gagnent 18 fr. 75 et leur chauffeur 12 francs.

J'allais quitter Pittsburg, ayant à peu près terminé mes visites.

pittsburg C'était un dimanche de féla nuit o vrier et un dimanche de la Pennsylvanie, berceau des quakers, où il est complètement impossible de trouver même un verre de bière les jours fériés et les jours d'élections. La neige tombait en abondance, et il faisait un froid de loup. J'allais reconduire un de mes amis, un écrivain anglais très distingué, M. Bridge, qui avait dîné avec moi, quand, des hauteurs de l'hôtel Schenley qui domine la ville, je vis, malgré la neige, le ciel éclairé de couleurs de fête. Une lueur d'incendie emplissait toute la vallée. Je ne sentis plus le froid, je voulus voir davantage. Mon compagnon me suivit; nous cherchâmes à nous orienter

nous-mêmes : car, à cette heure, nous ne rencontrions âme qui vive dans ces quartiers éloignés.

Plusieurs étages d'escaliers de bois sans rampe nous conduisent, non sans peine, au bas de la colline, dont le flanc est parsemé de masures en ruines, toutes blanches. La neige nous cache les marches. Nous manquons de nous casser le cou plusieurs fois. Mais, devant nous, quel spectacle ! Le ciel, illuminé des reflets de fournaise, des longues flammes, rouges, vertes et bleues, sortant des innombrables cheminées et montant vers le ciel ; ces cheminées sont sillonnées de wagonnets qui les escaladent, se vident dans leurs énormes gueules embrasées et dégringolent aussi vite qu'ils étaient montés ; au ras de terre, des incendies de brasiers d'où s'élèvent des fumées multicolores, des trains de feu en marche, qui ont l'air de colliers fabuleux, au-dessus, les lueurs bleues de mille lampes électriques enveloppées de fumée ; puis des portes ouvertes sur des fours incendiés ; des écoulements de lave en fusion le long de talus ardents qui sont des montagnes de scories fumantes. Des flammes, et des flammes encore, et tout cela vu à travers le voile troué de la neige qui tombe à gros flocons.

Ainsi, toute l'affreuse ville grise et fumeuse que j'avais vue l'autre jour se magnifiait dans la nuit.

Les mains gelées, le visage battu par les rafales, nous nous étions arrêtés, après une glissade dangereuse, à l'un des paliers de l'escalier. Un peu haletants, nous admirions le beau, l'effrayant tableau qui s'étalait devant nous. Je ne sais

pourquoi, tout d'un coup, je me rappelai un voyage que j'avais fait, l'automne dernier, aux lacs italiens. L'âpre bise s'envola, emportant la fumée et le vacarme de ferrailles de Pittsburg, et je revécus les soirs si doux de Bellagio et de Pallanza ! Je me rappelai l'air tiède et les parfums troublants des arbres et des fleurs apportés par la brise des îles Borromées sous mes fenêtres, l'eau du lac sous la clarté de la lune et des étoiles, le dessin élégant des monts dans l'azur nocturne, la romance d'un batelier attardé, la nuit passée sur le balcon de ma chambre dans le silence devenu absolu... Tout ce romantisme poitrinaire et réel des lacs italiens me montait au cœur dans cette atmosphère glacée, devant cette ville de fumée, de flammes et de bruit,.. Lamartine et Pierpont- Morgan, lord Byron et Carnegie!

Nous arrivâmes enfin au bas des escaliers. Nous traversâmes des voies ferrées, grimpâmes des talus couverts de neige, et, finalement, entrâmes dans un bureau vitré, où un employé nous apprit que nous étions chez Jones et Laughlin.

Je savais que les usines Jones et Laughlin sont une des rares aciéries de Pittsburg qui aient résisté au trust. J'ai oublié combien de centaines de millions de dollars on a offert à ces messieurs pour entrer dans la combinaison; ils ont résisté, ne craignant rien de M. Morgan, car ils ont, comme le trust lui-même, outre leurs usines colossales, leurs propres mines de charbon, de minerai, de fer, de chaux, leurs propres fours à coke et leurs chemins de fer !

L'employé se montrant aimable, je lui dis mon désir de me promener à travers les usines la nuit.

« Vous verriez bien mieux pendant le jour, me répondit- il avec son gros bon sens.

« Certes, lui opposai- je, mais les feux d'artifice sont bien plus jolis la nuit ! »

Il comprit, sourit, et nous dit qu'il allait nous accompagner. Nous monterions sur la première locomotive qui passerait et nous nous promènerions à travers les chantiers et les ateliers tant que cela nous ferait plaisir. J'étais ravi ! Le hasard comme toujours me servait. Il téléphona à un de ses camarades d'un bureau voisin de venir le remplacer, et, une demi- heure après, nous étions, mon ami Bridge, l'employé et moi, sur le tandem d'une imposante locomotive qui remorquait un train de fonte en fusion.

Notre promenade fut féerique. Je n'avais rien imaginé de plus fantastique. Notre propre train était composé d'une douzaine d'immenses tasses remplies chacune de 25.000 kilogrammes de fonte rouge qui remuait lourdement au mouvement de la marche ; quelques-unes, trop pleines, laissaient se répandre sur le sol des flaques de métal. C'était alors un feu d'artifice inouï qui s'élevait très haut dans l'air, éclaboussait tous les alentours d'étoiles jaunes, bleues, rouges, aveuglantes, comme si un morceau de soleil liquide était venu s'écraser près de nous.

La neige, poussée par le vent, tombait et fondait autour de nous ; nous étions couverts de poussière, enveloppés de la fumée de mille cheminées et des treize cents fours à coke que nous traversions. Un bruit formidable et continu

emplissait l'atmosphère, bruit de ferrailles, de chutes de minéraux dans les fourneaux, de chocs de wagons, de cloches de locomotives. Nous croisions des convois pareils au nôtre. Bientôt le train s'accéléra, nous traversions le pont de l'Alleghany ; la fonte, trop remuée par la vitesse, s'écoula à la fois des douze soupières féeriques, et ce fut, vous ne pouvez pas assez vous le figurer, une vision fulgurante. Au milieu de l'eau, c'étaient comme des fontaines jaillissantes de pierreries, des cascades phosphorescentes s' épanouissant en gerbes de millions d'étoiles. Ce feu d'artifice de maharadjah avait l'air d'avoir été commandé pour nous !

Nous arrivons. Le train s'arrête à l'extrémité d'un chantier. Les outres de métal s'inclinent lentement une par une, se renversent; l'épais flot rouge de la fonte s'épanche dans un bac énorme, et quand il est rempli, il descend automatiquement un étage plus bas. C'est comme un large étang orageux où se mirerait un crépuscule magnifique.

Nous passons ensuite devant trois convertisseurs Bessemer, qui, la gueule en l'air, exhalaient un ouragan mugissant de feu et d'étincelles. Bientôt les œufs colossaux des convertisseurs se renversèrent et vomirent, dans des moules que nous rapportions, des cascades de lave aux couleurs magnifiques.

C'était à la fois violent et doux, menaçant et suave ; imaginez qu' on ait fondu des plumages d'oiseau- mouche, des queues de paon, des corsets de scarabées et de libellules, des écailles de poissons des Bermudes, des pellicules de nacre et des fleurs des champs, dans des torrents de soufre,

d'améthystes, de turquoises, de rubis, de perles et de diamants !

Près des chaudières qui s'épanchaient, un enfant de seize ans, qui avait des oreilles de velours noir, tenait d'une main une torche et de l'autre une pomme qu'il mangeait à belles dents. Cet enfant suffisait à la surveillance de cette opération colossale. Quand ce fut fini, il dit : AU right! et notre train repartit avec sa charge de feu.

fabrication Rencontré un ingénieur intensive oo allemand attaché aux Keystone Bridge Works de Pittsburg, englobés dans le trust de l'acier.

Il me raconte que toute l'année, que l'usine ait ou non des commandes, on fabrique sans cesse des charpentes de ponts sur les mêmes modèles, ce qui permet de les produire à des prix très bas.

Je lui demande combien il faudrait de temps à sa compagnie pour fournir les matériaux d'un pont de 300 mètres ?

« Si vous n'exigez pas de dessins particuliers, un mois. »

Je demandais au chef puissant d'une grande industrie du fer si, dans les sacrifices qu'il faisait pour le perfectionnement de son outillage, il était guidé par le souci d'économiser la force humaine?

« Oui, me répondit-il, quand il y a bénéfice dans la fabrication. Mais il existe des machines qu'on n'emploie pas parce que le travail des ouvriers est moins coûteux. Ainsi, pour faire des tiges de fer rond, de petit diamètre, on a inventé un laminoir très pratique au point de vue mécanique, mais il « ne paierait pas ».

Et nous continuons à laminer à bras d'hommes. »

Je demande à un entrepreneur comment il s'y prend pour bâtir en quelques mois des maisons de vingt étages :

« C'est bien simple, me dit-il ; les maisons sont pour ainsi dire bâties d'avance. Des usines de fer produisent toute l'année des charpentes métalliques ; quand le plan est dressé, il suffit de commander le nombre de mètres de charpentes dont on a besoin pour les murs, les plafonds et les planchers. On est servi aussitôt. Notre besogne consiste donc à faire envoyer

chaque jour sur les chantiers les pièces de la bâtisse dans l'ordre où elles doivent être employées. En quelques semaines, le squelette est dressé. Il ne reste qu'à remplir ces vides avec des briques. Cela va très vite ainsi.

— Croyez- vous que de telles constructions soient durables?

— On ne sait pas encore... Le temps nous l'apprendra. Nous n'avons pas de maisons vieilles de cent ans comme chez vous ! On démolit trop souvent, en Amérique, pour pouvoir faire des expériences de durée. »

LAMINOIR POUR TOLES DE 48 POUCES. — Sous la double étreinte des rouleaux des laminoirs, représentant une formidable puissance de compression, les plus grands blocs d'acier s'amincissent en feuilles d'épaisseur infime.

LES CISAILLES A TOLES. — Les tôles d'acier amincies à point, passent ensuite sous les cisailles tranchantes de machines spéciales qui coupent les plaques à la dimension voulue suivant leur affectation industrielle.

LAMINOIR POUR PLAQUES DE BLINDAGE. — Les grandes plaques de blindage, destinées à la confection

des tourelles de cuirassés, sont amincies par un laminoir géant dont les rouleaux ont une puissance formidable.

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Planche 6o.

UNE REVUE PLACE DU CAPITOLE. A WASHINGTON. — Bien que peu enclin en généra] au métier des armes, l'Américain se plaîl aux parades militaires où il puise son inébranlable confiance dans l'avenir de son pays.

Planche 6i.

WEST POINT. La Bibliothèque. — L'armée américaine n'est pas seulement solide el bien entraînée : elle possède des cadres d'élite qui ont reçu, à l'école spéciale 'de Wesl l'oint, une instruction militaire complète.

WEST POINT. Classe de Mathématiques. -- Connue nus polytechniciens français, les élèves de Wesl Point, en dehors «les exercices militaires, sonl rompus aux problèmes les plus ardus des mathématiques supérieures,

Planche 6

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