L'ÉVEIL BELLIQUEUX
Un côté de psychologie du peuple américain. — Guerrier comme les autres. — La guerre de Cuba révélatrice. — La guerre avec l'Allemagne inévitable. — Ses raisons. — Le siège de New-York. — La statue de Frédéric et le cheval de Troie. — L'armée de terre américaine. — La marine. — Budget colossal. — Vingt cuirassés en construction. — Le parti antimilitariste. — Pénurie de marins. — Abondance d'officiers. — Salaires sérieux. — Un problème stratégique dirigé contre l'Allemagne. — Étonnement de
l'ambassadeur allemand.
uand je quittai Paris, je me figurais, dans mon ignorance complète du peuple américain, qu'il était, je ne savais trop pourquoi, différent des autres peuples. Je le croyais démocratique par raison et par sentiment ; je pense qu'il l'est seulement par ses institutions, qui remontent à cent vingt- cinq ans et parce qu'il n'a pas encore eu le temps de se faire, en un siècle, une aristocratie assez nombreuse. Je le croyais seulement soucieux de sa liberté et à l'abri, pour toujours, des aventures guerrières. Je suis forcé de voir qu'il devient conquérant et que, depuis qu'il a pris conscience de sa force, il est à la merci, comme tout le monde, des suggestions de la gloire !
« C'a été comme un coup de foudre, au moment de la guerre de Cuba, me disait un des professeurs de la plus grande université des États-Unis. Personne ne pensait à la faire, mais lorsqu'elle a éclaté par la force des choses, et surtout
quand nous fûmes triomphants, une sorte de courant électrique a traversé le pays de haut en bas, et le peuple américain, un beau matin, s' est réveillé guerrier. C'est qu'il y avait en lui des germes puissants d'une combativité qui ne s'était employée jusqu'alors que dans les affaires, et dont une partie s'est soudainement canalisée vers le patriotisme dominateur et conquérant. Pourquoi serions- nous, en effet, différents des autres peuples ? Les Américains sont des Européens énergiques et robustes pour la plupart ; en venant ici, ils ne peuvent changer leur nature. C'est vrai qu'ils y viennent pour s'enrichir. Mais la puissance et la domination sont les conséquences de la richesse. Après s'être enrichie, l'Amérique voudra dominer : c'est une conséquence inéluctable de notre développement industriel et commercial.
« Et vous verrez que, avant peu d'années, nous aurons une guerre avec l'Allemagne. Inévitablement.
— Pourquoi, avec l'Allemagne ?
— Parce que nous n'aimons pas les Allemands, parce qu'ils nous menacent
au Brésil, qu'ils ont déjà colonisé, dans le Nord, au Venezuela ; parce qu'ils ont voulu acheter les Antilles danoises, parce que, après tout, ce sont nos concurrents commerciaux les plus sérieux, et enfin parce que le courant est là. C'est un fait. Nous aurons une guerre avec l'Allemagne, voilà qui est certain, et ce sera une guerre bien populaire.
— Pourtant, vous avez une quantité énorme d'Allemands qui immigrent chez vous chaque année ? Une guerre trouverait de l'opposition dans cette partie de la population?
— Ah! les Allemands qui viennent aux États-Unis sont, au bout de six mois, plus Américains que les Yankees... C'est le peuple qui s'assimile le plus facilement ; l'Allemand, au bout de six mois, est prêt à combattre l'Allemagne.
— Alors, pourquoi les craignez- vous au Brésil ?
— Il y a là, en effet, une apparente contradiction. Mais il faut que vous compreniez un phénomène curieux :
l'Allemand, qui s'absorbe si facilement aux États-Unis, résiste au Brésil. Là, trop différent, sans doute, des indigènes, il conserve à la fois sa nationalité, sa nature et son caractère. C'est un fait, l'Allemand du Brésil reste Allemand, et nous ne voulons pas d'une colonie allemande en Amérique, pas plus, d'ailleurs, que d'aucune colonie européenne. Et, un jour ou l'autre, dans dix ans ou dans cent ans, tous les Européens auront déguerpi de nos îles américaines. C'est tout à fait fatal, vous devez le sentir.
— En effet, dis- je, je le sens très bien. Mais, dites-moi pourquoi vous ne pré-
voyez cette guerre contre l'Allemagne que dans plusieurs années ?
— Parce que nous ne sommes pas tout à fait prêts. On construit des bateaux en ce moment. Quand nous les aurons, vous verrez cela.
— Et quand vous aurez fait la guerre à l'Allemagne, à qui la ferez- vous ? Car il n'y aura pas de raison pour vous arrêter dans cette voie, au contraire.
— Nous ne voyons pas si loin. Le peuple américain, quoique très positif, est aussi très impulsif. Quant à nos hommes d'État, ils n'ont aucun pouvoir, ils sont eux-mêmes à la merci de l'opinion.
Les actes importants de notre vie politique sont dictés au pouvoir par l'opinion. Et la foule n'a pas de projets si lointains. »
Ce point de vue d'un homme très distingué, je l'ai retrouvé dans tous les milieux où j'ai pu pénétrer. Dans les universités elles-mêmes, les jeunes gens veulent la guerre à l'Allemagne ; des marins se réjouissent à l'idée de voir la flotte s'augmenter, pour pouvoir se mesurer avec la flotte allemande; des officiers très sérieux m'ont dit que l'Allemagne avait un plan tout prêt pour faire le siège de New- York !
Je ne crois pas que l'empereur Guillaume II songe à conquérir l'Amérique !
J'ai l'idée, au contraire, qu'il a dans ses desseins d'amadouer le Dollar et de s'en faire un ami. Il a envoyé son frère baptiser un bateau et il a envoyé en Amérique une statue équestre de Frédéric.
« Nous nous méfions de ses présents, me disait un sénateur influent du Congrès. A tort ou à raison, le peuple amé-
ricain, en recevant la statue, a pensé au cheval de Troie. »
forces de ooooo Quoi qu'il en soit, terre ET de mer l'Amérique se prépare.
Et elle se prépare ardemment.
Il n'y a pas de raison pour développer l'armée de terre. Et s'il en était un instant question, le Congrès mettrait le holà ! L'armée américaine compte aujourd'hui 50.000 hommes sous les drapeaux. Pendant la guerre des Philippines, elle avait été portée à 75.000 hommes. Une loi votée par le Congrès autorisa le Président de la République à élever à 100.000 hommes, en cas de besoin, le chiffre des effectifs. Mais l'Amérique a surtout confiance dans ses volontaires. Elle se souvient que ce sont eux qui l'ont toujours fait triompher, et elle n'attache pas une très grande importance au nombre des soldats en temps de paix.
Mais pour un pays qui n'a pas d'armée ou du moins dont l'armée ne se monte qu'à une cinquantaine de mille hommes, l'Amérique a un budget militaire d'un milliard et demi de francs ! Plus élevé que celui de la France !
Le budget de la marine
se monte à 400 millions
Celui de la guerre à . . . . 400 —
Celui des pensions militaires à 750 —
Soit 1 550 millions.
L'Amérique possède, prêts à entrer en ligne demain :
Cuirassés de lre classe 27
Croiseurs cuirassés 10
— de lre classe 5
Croiseurs de 2e classe 7
— de 3e — 15
Croiseurs éclaireurs 3
Destroyers 20
Monitors 10
Torpilleurs 34
Sous-marins 18
Croiseurs non protégés 4
Canonnières 38
Transports 7
Charbonniers 19
Elle a en construction :
Cuirassés d'escadre de lre classe de 20
à 26.000 tonnes 6
Destroyers de 742 tonnes 16
Charbonniers de 12 à 20.000 tonnes. . . 4
Canonnière 1
Sous-marins 13
Ces quarante et un navires seront finis vers la fin de 1915.
Ce n'est pas tout ! Les événements du Venezuela et ceux du Japon ont surexcité le zèle militaire du Congrès, et on va en profiter pour lui proposer de voter des crédits, cette année, pour la construction de plusieurs autres cuirassés d'escadre de 26.000 tonnes et d'un croiseur cuirassé de 15.000 tonnes.
Lorsque l'Amérique aura réalisé son plan de constructions maritimes, elle se trouvera à peu près sur le même rang que l'Allemagne.
Quelques obstacles se dressent pourtant devant le mouvement impérialiste et militaire aux États-Unis.
Un parti d'opposition assez sérieux existe au sein du Congrès, fondé par le sénateur Haie, président du Comité des affaires navales, qui voulait modérer un peu les ambitions de la marine. Ce parti se dit que cent ans de paix ont fait la
fortune industrielle et commerciale de l'Amérique et que la guerre pourrait l'anéantir. Et quand l'Amérique aura une flotte imposante qui lui aura coûté très cher, l'esprit positif du peuple américain n'acceptera pas que ses navires ne soient que des bateaux de plaisance.
Un autre obstacle, assez imprévu celuilà, inquiète les partisans de l'armement indéfini : c'est celui du recrutement des équipages. On manque de marins. Comme il n'y a pas de service obligatoire, comme tout le monde gagne si facilement sa vie dans la vie civile, on a beau élever la paye du matelot, il se fait rare.
Le matelot touche 5 francs par jour; il est naturellement logé et nourri et reçoit à l'engagement un sac de vêtements d'une valeur de 225 francs, dont il reste propriétaire. Malgré cela, en une seule année, il y a eu 3.500 déserteurs dans la flotte américaine. Les recruteurs vont dans les villes industrielles, dans les campagnes, partout, à la recherche des jeunes gens sans emploi, les grisent de promesses, comme faisaient les sergents recruteurs sous l'ancien régime ; on voit des affiches éclatantes avec de joyeux marins reluisants de santé ; les naïfs se laissent tenter, s'engagent et, au bout d'un temps plus ou moins long, désertent ; ils retournent dans l'intérieur des terres, changent de résidence et même d'État, et la police n'essaye même pas de les reprendre.
On se demande donc avec une certaine inquiétude, dans les sphères où l'on est bien au courant de cette situation, comment on arrivera à équiper, en 1915, tous les navires en construction. La marine américaine compte à l'heure qu'il
est 31.000 marins et 1.200 officiers. En 1915, il faudra le double d'officiers et au moins 15.000 hommes de plus.
Le recrutement des officiers est plus facile. Sans compter que l'épaulette, ici comme partout, fascine la jeunesse bourgeoise, l'École navale d'Annapolis, qui compte trois cents élèves, est une pépinière de premier ordre qui produit sans cesse. Ajoutez à cela qu'ils sont très bien payés.
Voici, d'ailleurs, le tableau comparatif des salaires du corps d'officiers des marines française, allemande, anglaise et américaine :
ilats-Olis. France. Angleterre. illemajne.
Amiral 67.500 » 54.750 22.500
Vice-amiral.... 40.000 21.600 36.500 16.500
Contre-amiraux. 30.000 14.000 27.375 12.370
Capitaines de vaisseau 20.000 9.852 10à20.000 10.500
Capitaines de frégate 17.500 8.330 9.125 7.875
Lieutenants de
vaisseau 15.000 4.000 4.500 3.000
Enseignes 8.500 3.031 2.275 1.875
Aspirants 7.200 985 800 1.000
Élèves 1.800 » 450 675
Mécaniciens
chefs 22.000 7.389 7.300 7.500
Les simples cadets touchent 1 .800 francs, les lieutenants de vaisseau 15.000 francs, et ainsi du reste !
Les retraites sont énormes. Un capitaine de vaisseau est mis à la retraite non pas comme capitaine, mais comme contreamiral, et touche 20.000 francs de pension, c'est-à-dire les deux tiers du traitement de ce grade.
WEST POINT. Cours de Génie civil. — C'est à West Point que se forment la plupart île ers hardis ingénieurs américains dont les créations attestent nue science toujours victorieuse 'les problèmes les pins difficiles.
WEST POINT. Classe de Dessin. -- L'étude du dessin, 1res poussée en Amérique, est obligatoire à West l'oint. Elle attire pins spécialement les élèves de l'école qui se destinent à la carrière d'ingénieur.
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Pliot. Colliers Weekly.
WEST POINT. Une séance de Gymnastique. — Pour le jeune Américain, très amateur de sports et familiarisé avec tous
les exercices corporels, la gymnastique est moins une obligation fastidieuse qu'un véritable délassement.
Phot. Colliers Weekly.
TRAVAUX DE CAMPAGNE. — Dans l'armée américaine, l'enseignement pratique est aussi complet que l'enseignement théorique. Les volontaires et les troupes régulières y sont entraînés aux plus durs travaux de fortifications.
l 'i | m:eie 64.
Ce corps d'officiers de marine serait, de l'avis de ceux qui savent, à la hauteur de tout événement qui pourrait se produire. Il est jeune, ardent; la guerre d'Espagne lui a donné, en même temps que la conscience de ses capacités, le goût de la victoire, et les jeunes lieutenants que j'ai rencontrés ici montrent leurs dents joyeuses quand on leur parle de l'escadre allemande.
L'ambassadeur d'Allemagne à Washington disait dernièrement dans un cercle diplomatique :
« C'est curieux, tout a l'air dirigé contre nous dans ce pays. »
Il avait raison.
Le problème stratégique proposé pour les dernières manœuvres navales des Antilles était celui-ci, dont on saisira tout de suite la portée :
Une puissance européenne maritime, qui ne possède aucun port dans les Antilles
ou sur les côtes $ Amérique, cherche à s'emparer d'une possession coloniale américaine afin d'en faire la base de ses opérations futures contre les côtes des États- Unis.
Cette puissance envoie dans ce but une escadre des mers d'Europe et une division stationnée sur les côtes sud de V Amérique, qui, après avoir opéré leur jonction en un point convenu {La Trinidad), se dirigent vers le port américain des Antilles, dont elles ont résolu de s'emparer.
Il ne pouvait s'agir là que de l'Allemagne, car c'est la seule puissance maritime européenne qui, en même temps ne possède aucun port dans les Antilles et qui ait une division stationnée sur les côtes sud de l'Amérique !
Ce qui est curieux, c'est qu'au cours même de ces manœuvres le problème se posait effectivement ainsi au Venezuela !