‹ L'Amérique moderneChapitre 33 sur 46 · IH · texte numérisé non relu

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o contre les inondations par une jeter large de 4 mètres 50 et haute de i mètres 30. leur embarquement sur les innombrables steamers ancrés le long des quais.

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rains leur rendent leur salut ; d'autres se contentent de regarder, comme on regarde des bêtes curieuses et, devant ceux-là, si le Roi conserve son sourire épanoui, la Reine a un regard un peu altier. C'est très amusant à observer. En principe, le peuple doit saluer son Roi et sa Reine. Mais la foule est très mélangée. Il y a des gens de toute condition, la plupart vulgaire, et on ne peut leur en vouloir d'ignorer les usages des cours. Les aimables organisateurs, le professeur Georges Soulé et M. A.- G. Brice, dont la longue barbe est toute blanche, me disent :

« Beaucoup viennent de la campagne, du Tennessee, de l'Arkansas, du Kentucky et même de plus loin. Ce sont des ouvriers avec leurs femmes et leurs filles. Ils ne savent pas... »

Puis ils me font remarquer la richesse et le goût des costumes du Roi et de la Reine, et, d'un ton dont je ne peux m' empêcher de me sentir flatté, ils me disent :

« Ils ont été faits à Paris ! »

Dans la foule, je revois le commandant du Tage et quelques-uns de ses officiers, qui, très gentiment, apportent leurs hommages au pied du trône. La Reine dessine pour eux son plus gracieux sourire.

Vers neuf heures, les cavalcades sont rentrées. Les acteurs de la parade vont à leur cercle changer de masque et de gants et se rendent alors au bal, qui est l'événement capital de la journée.

Les bals ont lieu le lundi soir et le mardi, dans la salle de l'Opéra français. A l'orchestre, au parterre, dans tout le rez-dechaussée, sont assises les jeunes filles et les dames en toilette de bal. Ce sont celles qui seront invitées à danser par les mas-

ques au cours de la soirée. Les loges sont remplies. Pas un masque dans la salle.

Seuls les membres du Cercle ont le droit de se déguiser. Ils sont sur la scène, en costume somptueux, masqués de jolis masques de cire parfaitement ajustés, qui cachent jusqu'aux oreilles. Ces masques n'ont rien de repoussant; ils sont au contraire, avec leur sourire figé, séduisants et gentils.

coutumes Et c'est ici que se place une originales coutume originale, amusante et bien spéciale ! Les masques n'ont pas le droit de quitter la scène. Ils choisissent dans la corbeille de jeunes femmes qui rayonne devant eux, disent un nom à l'un des commissaires en habit qui se tiennent devant la rampe à leur disposition, et qui vont cueillir pour eux la fleur vierge ou la femme qu'ils ont élue !

Quelquefois, si le commissaire est trop occupé, le masque fait un signe d'appel, et l'on voit, docile et même empressée, la femme se lever, souriante, monter sur la scène, prendre gracieusement le bras du masque et se perdre avec lui dans la foule tourbillonnante.

Vous figurez- vous cela?

Ces Persans, ces Indiens, ces Assyriens, ces Turcs, qui, au nez et à la barbe des maris, des fiancés, des amants, jettent ainsi leur mouchoir dans leur sérail idéal d' un soir ! Ces mœurs libérales ne sont certes pas pour me déplaire. J'en rêvai dans ma prime jeunesse ! Mais les voir se réaliser là, sous vos yeux, sans pouvoir en jouir, parait au bout de peu de temps souverainement injuste. Car il n'y en a que pour eux ! Jusqu'à minuit ou une heure

du matin, l'entrée du rez-de-chaussée est interdite à quiconque, et c'est du balcon, ou de derrière les hublots des loges, que j'ai pu participer à ce spectacle.

Il y avait là des Mores, des rajahs, des janissaires, des grands vizirs, des brahmanes, des marabouts, des nababs, des mandarins, des schahs, des empereurs babyloniens, des rois tartares, tout ce que l'Orient peut fournir de turbans, de burnous, de fez, de cafetans, de croissants, de babouches, de cachemires, de velours brodés d'or, d'écharpes, de soies galonnées de joyaux, de mousselines d'or, de crépons, de nacre, d'ivoire, de plumets et de panaches et de pierres radieuses ! Et, après avoir dansé et échangé des paroles qu'on n'entendait pas, le masque offrait et la danseuse acceptait les présents ! Les mains blanches dégrafaient les colliers, retiraient les anneaux d'or ou d'argent, les broches, les bracelets, les chaînes, que le Grand- Seigneur portait sur ses gants ou sur sa tunique et en ornait à l'instant même ses doigts ou son corsage ! Vraiment, vu ainsi de loin, sans entendre le langage et en oubliant le décor, on aurait pu se croire dans un palais de Bénarès, à une fête donnée par un maharadjah à tous les souverains de l'Orient, pour célébrer l'enlèvement des plus jolies Européennes d'Amérique !

Tous les quatre ans — les années bissextiles — une société de femmes du monde, qui s'intitule les « Mystérieuses », a son bal au cours des jours gras. C'est le tour des hommes d'être dans la salle, et ce sont elles qui les appellent, sur la scène, les invitent à danser, et leur font les cadeaux.

C'est alors qu'il faudra revenir ici.

L'ÉLÉMENT FRANÇAIS A Plusieurs SOCié-

la nouvelle-orléans. tés françaises ont été fondées à la Nouvelle- Orléans par des immigrés français. Elles y rendent de grands services. L'une s'appelle la Société française de bienfaisance, l'autre l'Union française, l'autre la Société du 14 juillet. Dans les statuts de l'une, il est écrit :

L'Union française a pour objets :

D'être, sur cette terre étrangère, la représentation de la patrie ; de constituer un lien fraternel entre tous les Français et leurs descendants ; de former un centre autour duquel tous puissent se grouper, et auquel tous, dans les circonstances critiques, puissent demander un appui ;

D'assister et de secourir les Français nécessiteux ;

D'aider tous les Français, particulièrement et par préférence les travailleurs nouvellement arrivés, à trouver du travail ; de leur faciliter, à eux et à leurs enfants, les moyens de s'en procurer ;

De maintenir une ou plusieurs écoles d'après les ressources de la Société.

J'ai visité l'hôpital et les écoles que ces hommes dévoués ont fondés. Il y a une école de garçons de quatre classes gratuite, une école de filles où l'on apprend, en même temps que le français, la couture et — surtout — la broderie. Quand je suis arrivé dans la classe de l'école des filles, une enfant s'est approchée de moi, et de l'air le plus gentil, le plus simple du monde, elle m'a récité un compliment. J'en ai retenu seulement ceci ou quelque chose d'approchant : « Quand vous serez de retour en France, le Figaro pourra dire, par votre plume, que les Français de Louisiane n'oublient pas la mère patrie, et qu'ils l'aiment du plus profond de leur cœur... »

Vous figurez-vous cela, à 10.000 kilomètres de Paris ?

L'hôpital, qui est très bien installé, compte 312 lits. On y reçoit les vieillards français en détresse. Je les ai vus. Rien de plus triste, de plus navrant que ces victimes de la vie, dont la jeunesse ardente fut pleine des illusions de l'aventure coloniale, qui crurent à la conquête, à la fortune, aujourd'hui brisés, vaincus, épaves.

Je ne sais rien de touchant comme le zèle désintéressé que ces braves gens mettent à faire vivre et prospérer leurs œuvres. On ne peut s'empêcher d'admirer leur foi en leur patrie et leur amour. Ici, débarrassés des querelles de partis, les sentiments patriotiques prennent une forme plus pure et plus belle. Ni l'intérêt, ni la passion politique n'y trouvent de place. C'est véritablement l'instinct de solidarité humaine canalisé, il est vrai, vers ses semblables les plus proches, mais où se mêle un sentiment obscur de défense devant l'étranger, qu'on sent s'éveiller chaque fois qu'on s'éloigne un peu de sa patrie... (1).

Nos ex- compatriotes continuent d'habiter leur quartier, qui s'appelle encore le « quartier français ». Ah ! par exemple, ils ne sont pas fiers de leur voirie!... Ils auraient tort, d'ailleurs... Mais, comme ils tiennent à leurs vieilles maisons à deux étages, à contrevents verts, avec leurs cours intérieures et leurs balcons à l'espagnole! En cela aussi, ils sont bien de chez nous ! Pendant que les Anglo- Saxons vont créer des quartiers neufs avec de

(1) Je voudrais ne pas oublier les noms de ces Français dévoués. J'ai noté ceux de MM. Vergnole, J. Bernard, Fortuné Jaub.ert, Georges Damiens, Alcée Fortier, Pierre Péret, Auguste Dagoret, Clément Jaubert, Emile Pons.

larges avenues comme l'avenue Saint- Charles, eux se refusent à les suivre ; ils demeurent dans les rues séculaires où ils naquirent, sans pavage et si sales qu'il est impossible de les traverser autre part qu'aux angles, où on a placé quelques pavés qui servent de gué. Dans ces rues on entend parler exclusivement le français. C'est là qu'on trouve les quelques seuls restaurants passables de la ville, qu'on appelle les « restaurants français », tenus par des méridionaux hâbleurs, qui ont l'air de ces vieilles salles de restaurants des villes du Midi, où on sert une cuisine très épicée, ainsi que le veut la tradition méridionale, mais qui n'a presque plus de rapport avec la cuisine française. Dès le mois de février, on pose sur les tables de grandes rames, tournant sur une tige, comme d'immenses ailes de papillon, audessus de la tête des mangeurs : ce sont les chasse- mouches.

Les cafés, les restaurants, les brasseries ferment très tard. Certains même ne ferment pas, aux abords de la rue du Canal, l'artère centrale qui sépare le quartier américain du quartier français.

Des gens se promènent et flânent jusqu'à une heure avancée de la nuit : des marchands d'oranges, d'ananas, de bananes, de pommes, restent là jusqu'à deux ou trois heures du matin, c'est quelque chose comme la vie de notre faubourg Montmartre, — sans les femmes, — ou la Cannebière, l'été, si on y parlait un peu anglais.

Mais dans toutes les rues se rencontrent quantité de figures méridionales, yeux noirs et brillants, moustaches noires, la démarche aisée et souple, sans rien de la raideur anglo-saxonne à laquelle on est

habitué dans les États du Nord. L'on s'étonne comme d'une anomalie de voir ces gens parler anglais. Aussi, quel plaisir, si vous les abordez, de les entendre tout à coup s'exprimer dans notre langue aussi purement, aussi nettement que s'ils venaient de quitter la France !

Dans certaines églises on prêche en anglais et en français. Mais, d'ailleurs, tous les Créoles parlent l'anglais, avec un petit accent dont on s'amuse, qu'on parodie dans les salons, et qui fait rire les Créoles eux-mêmes. Car il n'y a pas l'ombre de division entre Créoles et Américains. Le monde des salons est presque absolument fondu dans une seule société. Certes, on se laisse davantage attirer par ceux de sa famille, mais les mœurs anglo-saxonnes, si larges, si hospitalières et si souples, se sont admirablement prêtées aux usages et aux formes que leur apportaient les éléments français et espagnols.

Et la vie qu'on y mène est charmante, vie facile, active pourtant, mais sans l'hypocrisie rigoriste de la Nouvelle- Angleterre. Les gens savent s'y amuser, s'y distraire, mélanger dans leur existence le travail et le plaisir. Le carnaval que je vous ai écrit en est l'un des signes. Mais, toute l'année, les réceptions, les bals, les dîners, les excursions se succèdent. On va le dimanche déjeuner ou dîner au lac Pontchartrain, à West- End, un restaurant bâti sur l'eau, plein de distractions et de musique, rendez- vous de la société élégante dès mars ou avril. J'ai assisté à l'un de ces déjeuners fort agréables de West- End. Il était offert par un compatriote de passage à une douzaine de ses amis créoles et américains qui l'avaient

accueilli là- bas en même temps que moi. Et je me souviens du toast dont sa timidité ne lui permit de dire que la moitié.

Nous avions devant nous la fleur spirituelle de la vieille colonie ; à nos pieds et à l'horizon, l'eau du Mississipi, Père des Eaux, que le soleil inondait de rayons.

Au dessert, encouragé par le sourire ami de ses hôtes, il dit avec assez de justesse :

« Je bois à l'ardente et molle Louisiane, à la paresse de son souffle, à sa douceur parfumée, à l'accueil de son soleil et de ses habitants. En venant ici, le Français peut satisfaire son goût pour la joie et la beauté. Il vous en doit et il vous en offre son humble et fervente reconnaissance.

« Le Mississipi est une Loire orgueilleuse, qui coule entre des rives monotones et fleuries. Nous avons appris à l'aimer par Chateaubriand, qui ne l'a sûrement jamais vu. Mais il sut si bien le chanter dans des périodes cadencées qu'il en laissa dans nos mémoires le plus magnifique souvenir et le plus faux du monde. Je n'ai pas rencontré en Louisiane d'ours ivres de raisins qui chancellent sur les branches des ormeaux, ni d'oiseaux- mouches, ni de colibris, ni de flamants roses, ni de hérons bleus. Hélas ! qu'en avez- vous donc fait? Mais j'y trouve ce qu'il aurait pu déjà y découvrir, s'il y était venu en 1791, comme il hésite à nous l'assurer, des Français spirituels, des Françaises cultivées et élégantes, fruits plus savoureux, fleurs plus belles d'avoir été transplantées. »

J'aurais l'horreur de flagorner ma patrie, et je me trouverais indigne d'être lu et écouté par des lecteurs intelligents si je montrais dans mes jugements sur une

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