ENCORE LA QUESTION NÈGRE
Arguments des colons du Sud contre l'égalité civique du nègre et du blanc. — Les défauts du nègre dans la gestion des intérêts collectifs. — Son imprévoyance. — Son immoralité. — Les réponses de Booker T. Washington. — Différences de races. — Le nègre rêveur et paresseux. — L'Américain positif et ambitieux. — Le mélange est-il possible? — Booker T. Washington ne le croit pas. — Les nègres purs sont-ils égaux aux Mans? — Il y en a. — Exemples. — Danger de V accroissement ds la race noire. — Leur retour en Afrique? — Pourquoi? — Services rendus par les nègres à l'Amérique. — Ils n'ont pas demandé à venir. —
Dix millions de nègres.
ous avez lu l'exposé que je vous ai fait de la question nègre et le résumé de l'œuvre tentée à Tuskegee par Booker Washington pour l'éducation de ses compatriotes noirs.
Mais il reste aux ethnographes et aux sociologues à examiner plusieurs côtés du problème, qui me paraît être surtout jugé dans l'Amérique du Nord par le point de vue sentimental, et dans les États du Sud, par le point de vue politique.
Il me semble que d'un côté et de l'autre on rétrécit trop la question
En décrétant du jour au lendemain l'émancipation des noirs, les idéalistes de la Nouvelle- Angleterre furent évidemment inspirés par un sentiment d'humanité fort louable. Mais on est forcé de reconnaître qu'ils y furent aidés par leur désintéressement dans la question. En effet, ils n'avaient pas de nègres... Et même leurs
adversaires insinuèrent que les fermiers du Nord, concurrencés par le bon marché du travail nègre, ne furent pas fâchés de rétablir, par une mesure philanthropique, l'équilibre économique entre leurs concurrents et eux... Les plus beaux actes humains sont rarement purs de calcul...
Quoi qu'il en soit, on eut pleinement raison d'abolir l'esclavage. Et je n'ai pas rencontré, dans tout le Sud, une seule bouche qui n'approuvât l'émancipation.
Le seul grief qui subsiste, c'est celui de l'ancien propriétaire d'esclaves. Il dit:
« J'avais acheté des travailleurs fort cher. J'y avais mis ma fortune. Vous décrétez, au nom de sentiments que, d'ailleurs, j'approuve, ma ruine. Il y a là un excès de pouvoir et une injustice. Vous vous êtes payé de la philanthropie à mes seuls frais. Vous n'y avez aucun mérite. Au moins deviez- vous payer votre luxe sentimental et m' indemniser comme vous indemnisez le propriétaire que vous expropriez pour cause d'utilité publique.
« Ce n'est pas tout. Vous m'avez ruiné,
en émancipant les nègres, soit. Mais voilà que vous votez des lois qui font de l'esclave d'hier non seulement mon égal, mais, au nom de la majorité, mon maître et mon tyran ! Ces gens, qui étaient hier encore des bêtes courbées sous le joug, qui ne savaient de la vie que les fonctions animales, de la politique que l'obéissance et la servilité, qui ignoraient, par définition, la prévoyance, par nature, la moralité, vous permettez à ces gens de prendre du jour au lendemain le gouvernement des États et des villes, vous leur donnez le pouvoir de faire des lois, vous leur ouvrez les caisses des budgets, vous leur mettez entre les mains la police et la sauvegarde des mœurs et des propriétés Votre idéalisme ne va-t-il pas un peu loin?... »
Ainsi parlent les gens du Sud, les commerçants et les industriels, les avocats, les médecins, les planteurs, tous les gens de race blanche qui se sont vu opprimer par les majorités de nègres, comme dans la Caroline du Sud, et aussi ceux qui se voient menacés par la croissance de l'élément noir dans certains districts de la Géorgie et de la Louisiane.
Booker Washington leur répond ceci, qui leur donne en partie raison :
« En jugeant les nègres, vous ne devez pas être trop durs. Vous devez vous souvenir qu'il y a trente- cinq ans à peine que le père et la mère noirs ont la responsabilité et, par conséquent, l'expérience d'élever eux-mêmes leurs enfants.
Cette perfection n'a pas été atteinte en une seule génération, et, si vous teniez compte des obstacles que les parents ont eu à surmonter, vous ne verriez rien d'éton-
nant à ce qu'ils soient un peu en retard...
— Mais croyez- vous, demandai- je à Booker Washington, que la race nègre a vraiment une valeur en elle-même'?
Est- elle inférieure organiquement ou seulement par attardement de civilisation?
A- 1- elle certaines aptitudes supérieures à celle de la race blanche et même a- 1- elle des aptitudes que n'a pas la race blanche? »
A cette question, Booker Washington m'a répondu :
« Je crois que la race noire a une valeur en elle-même, spécialement en ce qui concerne les choses où l'émotion et la sensibilité entrent en jeu, comme la poésie et la musique. A côté de cela, peu de races possèdent le pouvoir de travailler aussi durement, aussi continûment que la race nègre.
— Alors, si vous dites qu'elle n'est pas organiquement inférieure, comment expliquez- vous qu'aucune trace de civilisation antique, ni de gouvernement organisé n'existe dans l'Afrique noire, quand il est reconnu que le continent africain est un des plus vieux du globe?
— Pour des raisons de climat ou autres, répond Booker Washington, la race africaine s'est mise très tard en route pour la civilisation, cela est vrai, mais je n'ai pas de doute qu'elle continuera à progresser rapidement dans le futur. »
Cette réponse est bien vague. Et je sens que mes questions vont un peu trop loin. Booker Washington est un apôtre plein de foi et de flamme. C'est un homme d'action dont l'énergie est infatigable, mais, je l'ai déjà dit, ce n'est pas un savant. Et ces questions restent pour ainsi dire sans réponse.
Mais quand je lui demande :
« Est- il vrai que le nègre soit naturellement plus menteur, plus voleur, plus paresseux, plus imprévoyant, plus vicieux que le blanc ? »
Il proteste vivement :
« Je ne crois pas du tout que le noir soit, par nature, plus malhonnête ni plus vicieux que les hommes des autres races. Ceux qui ont le plus observé la race noire en Afrique dans ses conditions primitives en témoignent. »
Devant l'affirmation des gens du Sud et devant les affirmations de Booker Washington, il est difficile de se faire une conviction sur les aptitudes du nègre au travail et sur sa moralité. J'ai bien essayé de me rendre compte par moi-même, mais que peut voir un passant? J'ai vu des nègres travailler avec une lenteur remarquable, mais j'en ai vu se dépêcher avec une grande adresse et une grande activité.
Certainement, à côté des Américains proprement dits, de cette race ambitieuse et positive qui ne songe qu'à produire beaucoup et à s'enrichir encore plus, le nègre est un rêveur et un paresseux !
Mais l'Europe n'est- elle pas pleine de ces gens-là ! En quittant l'Amérique, allez en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre même, et l'ouvrier vous fera l'effet, la moitié du temps, de s'amuser à son travail et de se dépenser le moins possible. Peut- on faire un crime au nègre de ne pas mettre uniquement son bonheur dans le travail fiévreux et l'activité machinale et épuisante, qui ôtent au cerveau toute fécondité, toute possibilité de rêve et de création?
Mais une autre question est plus grave :
« Peut- on, doit- on mélanger les races? La race noire peut- elle se mêler à la race blanche sans retour aux phénomènes ataviques ? Le retour à l'un des deux types est-il général ou exceptionnel ? La race nègre gagnerait- elle au mélange ? La race blanche n'y perdrait-elle pas? Importe-t-il donc au bien de l'humanité que la race nègre ne se mêle pas ou qu'elle se mêle ? C'est-à-dire : faut- il qu'elle se développe par elle-même en gardant ses caractéristiques, ou bien au moyen du croisement? Quel serait le bénéfice du croisement ? »
A cette question capitale, Booker Washington m'a fait cette réponse :
« Mon opinion est que la race noire, sinon pour toujours, certainement pour des centaines de générations, demeurera une race distincte. »
Cette déclaration du grand nègre est faite pour avoir une répercussion considérable dans les polémiques du Sud. Car, si le mélange n'est pas possible ou s'il n'est pas bon, il doit être interdit. Et cela donne raison aux législateurs des États sudistes, qui défendent les mariages mixtes par des lois sévères, et cela donne tort aux législateurs du Nord, qui les autorisent, au risque de diminuer la valeur de la race blanche.
A ces questions générales viennent s'ajouter quelques autres questions spéciales, qui peuvent aider à résoudre le problème.
A chaque discussion que j'ai eue dans le Sud, après avoir poussé un peu mes interlocuteurs, leur avoir fait avouer que les nègres peuvent progresser (puisque l'un d'eux, Booker Washington, parti de
l'esclavage, s'était élevé au premier rang des hommes de son pays), je me heurtais toujours à cette réflexion :
« C'est une exception, une exception unique; d'ailleurs ce n'est pas un nègre. C'est un mulâtre. Son père était blanc. »
Aussi, devant Booker Washington, je lui dis :
« Parmi les nègres intelligents et doués de moralité, qui se sont distingués de leur race, en connaissez-vous qui soient des nègres purs? Quels sont-ils? Qu'ont-ils fait? Dans l'état actuel des noirs que vous éduquez à Tuskegee, sont-ils égaux ou équivalents, en intelligence et en moralité, aux blancs? »
Il me répondit :
« Parmi les hommes noirs de pur sang qui se sont distingués, qui peut ignorer le Dr Blyden, de Libéria, qui est un grand linguiste ; Isia T. Montgomery, du Mississipi, qui est à la fois un homme d'affaires arrivé et un officier public de grande valeur ; Paul Lawrence Dunbar, qui est poète ; Kelly Miller, professeur de mathématiques à l'université d'Harvard, et tant d'autres que je pourrais vous citer ! Enfin, toutes choses considérées, j'estime que les étudiants qui sortent de Tuskegee valent en capacité et en moralité les étudiants des autres races qui sont de la même classe sociale qu'eux.
« Si ces échantillons de pur sang noir ont pu s'élever au premier rang, qui donc peut dire que notre race ne peut pas progresser? S'il y en a dix, cent, pourquoi n'y en aurait-il pas mille, dix mille, cent mille? C'est une question d'éducation et de temps. Il n'y a pas quarante ans que nous sommes libres ; les blancs ont mis
des milliers d'années à se civiliser ! Pourquoi n'auraient- ils pas un peu de patience pour nous?
« Il ne nous manque ni bonne volonté ni dispositions naturelles. Un peu de culture, un peu d'appui et de bons sentiments de fraternité, et nous nous élèverons progressivement jusqu'aux blancs. »
Je dis :
« En attendant, est- il juste que les noirs puissent arriver à dominer les blancs et à les gouverner? Si les nègres se reproduisent plus vite que les blancs, n'y a-t-il pas à craindre, pour les Américains, un tel accroissement de la population noire dans les États du Sud, que les nègres deviennent rapidement les plus nombreux et les plus forts? Et n'est- il pas dangereux, pour un État aussi avancé que l'Amérique, de s'exposer, en laissant prendre le pouvoir politique aux nègres, à une rétrogradation des institutions et des mœurs ?
— Je ne crois pas que les nègres se multiplient plus vite que les blancs, me répondit- il, mais ils tiennent leur rang. Et il n'y a aucun effort de la part des noirs pour prendre le pouvoir politique aux blancs. »
Booker Washington l'affirme, mais les blancs du Sud, avertis par leurs expériences passées, ne veulent plus courir le risque de se voir gouverner par les noirs.
« Mettons tout au pis, lui dis- je ; ne prévoyez- vous pas que les Américains seront un jour appelés à prendre des mesures pour l'expulsion des nègres? Au point de vue ethnographique, le climat américain est-il préférable ou non au climat africain pour la race nègre? La race
Photo. C.C. Pierce and Co, Los Angeles.
A TRAVERS LE TEXAS. Dans ces immenses plaines parsemées d'arbustes et de ronces, on rencontre parfois
des troupeaux de bœufs et de chèvres angora qui paissent celle maigre végétation.
Photo C. C. Pierce and Co, Los Angeles
A TRAVERS LE TEXAS. Les Cow-Boys. -- Gardiens de troupeaux, les cow-boys logent, la pluparl du temps, dans dos cabanes en bois, espacées dans la savane. Ce sonl d'incomparables cavaliers.
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