L'ÉCOLE NORMALE DES NÈGRES
Le sénateur Depew et Booker T. Washington. — Opinion unanime. — Encore M. Roosevelt. — Colère des États du Sud. — Arguments. — Les défauts du nègre. — Mariages impossibles. — Déchéance. — Les nègres sont des cigales. — Côté sympathique de leur nature. — Désintéressement. — L' Américain lui en fait un grief. — Le talent, c'est de l'argent. — Tuskegee. — Wagons sordides pour les nègres seulement. — L'Institut. — But de Booker T. Washington. — Opposition des nègres. — Leur rêve. — Tous savants! — Visite de l'Institut. — Les ateliers. — Les écoles. — L'infirmerie. — La maison de Booker T. Washington. — Sa femme. — Les dortoirs. — Les réfectoires. — Les règlements de propreté. — La brosse à dents obligatoire. — Le travail manuel pour tous. — Les idées de Booker T. Washington sur Paris, la France et l'Europe. — Ignorance de l'histoire. — L'orgueil américain. — L'auteur discute. — Une soirée dans l'Alabama.
Washington, après déjeuner, l'aimable sénateur Depew envoya chercher dans une librairie le livre de Booker Washington, le nègre célèbre, Up from Slavery {En remontant de V esclavage), et me dit :
« Lisez cela, si vous voulez comprendre la question nègre, et allez ensuite, à Tuskegee, voir l'auteur et son Institut, qui est l'œuvre de sa vie. »
Dès que je fus dans le Sud, et que j'eus causé avec les gens les plus divers de la Louisiane, tous d'accord, comme je vous l'ai dit, sur le problème noir, j'éprouvai le besoin d'entendre une opinion différente, et je pensai à Booker T. Washington. J'avais lu son admirable livre d'un bout à l'autre. Je connaissais la vie de cet
ancien esclave, né d'une esclave, élevé dans l'esclavage, et, sitôt libéré de sa servitude, apprenant à lire, au prix de quels efforts! s'acharnant ensuite à l'étude, au travail, dans un labeur forcené, et tout cela dans quel but? Dans le but, — qui lui a conquis le respect et l'admiration de l'Amérique tout entière, — de libérer moralement et économiquement le peuple noir, de l'élever à l'égalité avec les blancs.
A la Nouvelle- Orléans, où j'avais parlé de lui, les gens se trouvèrent unanimes pour louer l'œuvre de Booker Washington et pour admirer l'homme :
« Ce qu'il fait est très bien. Il veut commencer par apprendre au nègre à travailler de ses mains, à se laver, à étudier ensuite. Il a raison, et nous sommes tout à fait avec lui. Mais, tout de même, M. Roosevelt a eu tort de le recevoir à sa table...
— Pourquoi donc?
— Parce que c'est un défi porté à tous les États du Sud. M. Roosevelt sait très bien qu'on ne peut et qu'on ne doit pas recevoir de nègres à sa table, ni chez soi.
— Mais pourquoi?
— Parce qu'ils sont sales, mal élevés, qu'ils sentent mauvais, que leur peau est désagréable au toucher, qu'en un mot on ne peut pas les considérer comme étant d'une race égale à la race blanche...
— Pourtant, si vous rencontrez un nègre propre, qui prend deux bains par jour, qui se soigne, qui a de bonnes manières; et qui est intelligent, — comme Booker Washington, par exemple...
— Ce n'est pas une raison suffisante. Si vous l'admettez chez vous, près de votre femme, de vos filles, vous l' autorisez à agir comme un égal, à faire, s'il lui plaît, la cour à votre fille, à la demander en mariage... Et voyez- vous un blanc donner sa fille à un nègre... Pouah !
— Pourquoi pouah? S'il l'aime et si votre fille l'aime? Desdemona aima Otello jusqu'à la mort... C'était un More, mais il était crépu, il avait peut-être du sang nègre... Alexandre Dumas fut aimé de quelques femmes blanches.
— Il ne l'eût pas été ici, vous pouvez en être sûr. »
Toutes les femmes de la Nouvelle- Orléans à qui je posai cette question me confirmèrent cet état psycho- physiologique.
« C'est donc un préjugé qui vous est spécial.
— Il vient de ce que nous connaissons la race mieux qu'ailleurs, son état d'abaissement, sa bestialité, ses tares de toutes
sortes. Un instinct plus sûr que tous les raisonnements fait fuir aux femmes de chez nous le contact du nègre comme une menace de déchéance et une bâtardise. »
Avec cela, on ne le déteste pas le moins du monde. Les plus enragés parmi les théoriciens de l'inégalité des races m'avouaient leur sympathie pour les nègres, pour leur bonté, leur douceur, la puérilité de leur nature, leurs aptitudes pour les arts, la musique surtout.
« Oui, ce sont des enfants qu'il faut tenir en tutelle pendant longtemps encore. Ils sont paresseux et imprévoyants. Ils n'économisent jamais, dépensent tout ce qu'ils gagnent, et même le donnent. Ils n'ont rien à eux.
— Voyez, dis- je, ce que c'est que les conventions ! En Europe, on admire ce genre de générosité. Quand on parle des artistes, on dit avec bienveillance que ce sont des cigales; on vante leur désintéressement, leur prodigalité, leur détachement de l'argent, leur insouciance! Un artiste riche, c'est presque une anomalie. En Amérique, au contraire, on n'a de considération qu'en raison de sa fortune, et un artiste ne commence à avoir du talent que quand il fait payer très cher ses tableaux. »
Voilà le tour que prenaient généralement nos conversations dans le Sud.
Aussi, quand je dis à mes amis de là- bas que j'allais à Tuskegee, que Booker Washington m'invitait à descendre chez lui, et que, très flatté, j'avais accepté, je vis chez eux un grand étonnement.
« Vous allez descendre chez un nègre?
— Ce nègre est Booker Washington !
— C'est un nègre. »
Je partis. Il faut quatorze heures d'express pour aller de la Nouvelle- Orléans à Tuskegee.
tuskegee J'arrivai le lendemain matin à Chehaw, où l'on change de train.
Quelques kilomètres à peine séparent cette gare de Tuskegee. Il y avait deux salles d'attente, une pour les blancs, une pour les noirs. Le petit train qui m'emmena était composé de deux wagons seulement, un pour les blancs, un pour les noirs. Celui des noirs était ignoble. Les banquettes à moitié démolies, le velours sali, déchiré, en loques, n'avait plus de couleur ; le crin arraché sortait des sièges et des dossiers ; dans un angle, un vieux poêle, défoncé, avec un tuyau de tôle. Je n'ai jamais rien vu de plus sordide.
A la gare de Tuskegee, un professeur de l'Institut m'attendait qui m'emmena dans une petite voiture aux roues légères, à travers les ornières qui servent de route dans presque tout le pays. Sans perdre un instant, après avoir déposé ma valise chez mon hôte, il me dit qu'il avait l'ordre de me montrer immédiatement les bâtiments de l'Institut, en attendant le retour du directeur. Nous sommes tout de même en Amérique, et les minutes sont précieuses.
Nous étions au milieu d'une vaste plaine entourée de collines vertes et riantes. De petites maisons de bois vertes et grises protégées par un auvent, entourées de galeries de bois et bâties à deux pieds audessus du sol sur des poutres s'espaçaient sur le flanc des monts.
L'Institut se compose de soixante bâtiments séparés.
Pour comprendre l'importance de ce chiffre, il faut savoir que Booker Washington, le pauvre esclave qui fonda l'Institut il y a vingt et un ans, commença sans un sou. La cervelle pleine de son projet, il se mit en campagne, alla prêcher dans toute l'Amérique, expliqua son but : faire sortir la race noire de son état d'ignorance et d'erreur, l'élever jusqu'à l'éducation et la culture, augmenter la valeur des 10.000.000 de nègres des États-Unis, en faire des citoyens américains dignes des citoyens blancs, et cela par le travail manuel combiné avec l'éducation morale et la science. Cela n'alla pas tout seul au début. Quand il commença sa croisade, il se heurta à ceux de sa race qui le considéraient comme un ennemi.
Dès leur libération, en effet, les nègres ambitieux, les plus développés, se refusaient à admettre qu'ils dussent continuer à cultiver la terre et à travailler de leurs mains. Leur rêve enfantin fut d'acheter de gros livres et de se faire étudiants en médecine ou en droit. Puisqu'ils étaient libérés, c'était pour ne plus travailler !
Il fallut longtemps pour réagir contre cette tendance si dangereuse.
C'est en 1881 qu'il avait commencé, c'est-à-dire il y a vingt- deux ans.
Il était arrivé dans ce pays désolé et solitaire, avait acheté quelques maigres terrains avec le produit d'une première souscription et avait bâti son premier atelier.
Aujourd'hui, me voici au milieu d'une ville prospère et d'un institut modèle qui compte 1.400 élèves !
On reproche aux nègres d'être paresseux et de n'être pas aptes aux travaux manuels? Booker Washington est fier de
vous dire que les soixante bâtiments qui s'étalent devant vous ont tous été construits par des nègres, sur des plans établis par des nègres !
L'Institut est divisé en trois grandes sections : la section académique ( enseignement primaire, dessin, musique), la section de l'agriculture et la section des arts mécaniques. Les bâtiments sont disséminés à travers la plaine, un peu au hasard, il m'a semblé ; ceux des garçons séparés, naturellement, de ceux des filles.
Voici la briqueterie. On y fabrique 3.000.000 de briques par an. Cinquante nègres y sont employés.
Puis nous passons à l' atelier de ferblanterie, à l'étamage, à la fabrication des harnais, à la cordonnerie, à la fonderie, à la menuiserie, à la charpenterie, à Pébénisterie, à la serrurerie, à la literie, à l'imprimerie, à la gravure, au cours d'architecture et de dessin, chez le tailleur, à la peinture en bâtiment, à l'atelier d'électricité, au cannage, au cours de cuisine, à la blanchisserie, etc., etc. On me montre les travaux des élèves. Ce qui me frappe le plus, c'est le sérieux de ces jeunes gens, leur application évidente, leur désir d'apprendre et de bien faire; c'est aussi le zèle des professeurs (tous nègres, naturellement), leur naïve fierté devant les résultats qu'ils obtiennent, la foi qu'ils ont dans leur mission et, par- dessus tout, l'air de bonté et de douceur répandu sur toutes ces figures noires aux grands yeux d'émail blanc. Je défie sir Henry Stanley lui-même d'aller visiter ces cours, de regarder ces jeunes nègres, de causer avec leurs professeurs et avec Booker Washington, sans sortir de Tuskegee plein de
foi dans la possibilité d'élever cette race pour laquelle il fut quelquefois sévère...
Après les bâtiments des garçons, ceux des filles : les classes de couture, de modistes, d'infirmières, de blanchissage, de repassage, de cuisine, de matelasserie, de vannerie. J'ai vu là des chapeaux de femme bien amusants, d'une naïveté et à la fois d'une hardiesse de couleur un peu déconcertante; mais les pailles avaient été cueillies dans les champs de l'Alabama et tressées par les mains des élèves.
J'ai compté 40 modistes, 80 lingères, 50 couturières et 300 laveuses et repasseuses. Les cours de cuisine sont suivis par les 500 élèves- filles de l'Institut. On leur apprend, en outre, à tenir le ménage, à dresser une table, à recevoir.
On m'a montré ensuite l'hôpital, si bien tenu, si propre, éblouissant de blancheur avec ses murs peints à la chaux, ses lits de neige, ses parquets cirés, sans un grain de poussière, ses infirmières en petit bonnet de bonne de « Bouillon Duval », tablier blanc, et leur face d'ébène, sérieuse et grave. Il y a aussi, un peu plus loin, trois petites maisons isolées pour les maladies contagieuses.
Nous sommes à présent dans le domaine de l'agriculture. Trois cents élèves font partie de cette section. On apprend non seulement à semer, à conduire les machines de labour et de récolte, mais on leur enseigne la bactériologie et la physiologie des végétaux, la botanique, la science du drainage, des engrais, de la nourriture des animaux, les maladies des bêtes. Un laboratoire est à leur disposition ; on leur fait faire des expériences de chimie agricole; on y analyse la nature des différentes terres,
A TUSKEGEE. L'Infirmerie. — Booker Washington a organisé, dans son Institut, tous les services avec des noirs. C'est ainsi que ses infirmières sont suffisamment instruites pour donner les premiers soins
ressl ir Montgomery.
le seul secours aux malades.
A TUSKEGEE. L'Atelier de Couture. — Les jeunes négresses de l'Institut y apprennent tout ce qu'une femme doit savoir. On \ trouve 10 modistes, 80 lingères, 50 couturières, 300 laveuses et repasseuses et 500 élèves cuisinières.
A TUSKEGEE. Les Classes. — Booker Washington a voulu instruire les nègres autant que les moraliser. Des cours d'enseignement primaire, de dessin, de musique, sont donnés à Tuskegee par des professeurs nègres.
13LANCI1E 141.
A TUSKEGEE. Le Cours de Botanique. — Les élèves hommes trouvent à Tuskegee un enseignement pratique et théorique. Celle photographie montre un groupe d'élèves étudiant la hotanique dans le jardin de l'Institut.
A TUSKEGEE. Les Maçons. — 'Foule la main-d'œuvre employée à Tuskegee est fournie par les élèves. Chaque bâtimenl nouveau donl s'augmente l'école est, en totalité, construit parles pensionnaires.
A TUSKEGEE. Les Ateliers — Selon leurs i^oùts. les élèves choisissent un métier et peuvent s'y perfectionner, sous la direction de contremaîtres habiles. Ils peuvenl aussi se préparer aux professions libérales.
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et on leur apprend la sorte d'engrais nécessaire pour les nourrir suivant leur composition. Que sais- je encore ! Je ne crois pas qu'il y ait dans nos écoles françaises rien de mieux compris ni de plus complet comme organisation de l'enseignement agricole.
L'activité de l'Institut s'étend jusqu'à l'horizon de la plaine. Des jeunes filles en robes rouges, corsages bleus ou roses, canotiers de paille noire ou blanche, penchées vers la terre, sarclent des champs d'oignons. Des troupeaux de vaches et de moutons paissent en liberté dans les prairies autour des bâtiments- fermes ; des centaines de cochons noirs et gras, enfermés dans des enclos à claire- voie, se vautrent dans le fumier; des basses- cours sont pleines de volatiles, poules, coqs, poulets, oies, canards, pigeons, qui accourent autour d'une jeune élève occupée à leur distribuer la nourriture. Des charrettes d'engrais s'apprêtent à partir pour les champs, traînées par des bœufs couplés.
Voici les hangars pour les instruments aratoires et les voitures, les étables, les écuries, tout blancs, tout nets, d'une propreté exemplaire. Chaque cheval a son box, chaque vache a sa case avec son nom imprimé : Ruih, Jessie, Ada, Rose, Sarah, Clara. Un imprimé indique la production biquotidienne du lait de chaque vache. On les nourrit avec des semences de coton mêlées de son. A l'extrémité d'un hangar, et sous le même toit, une salle de conférences avec tableau noir, qui sert au cours d'hippiatrie. On fait des démonstrations sur les bêtes, on étudie leur anatomie, leurs maladies, etc. A côté des étables, la fromagerie. Des nègres en bonnet blanc,
pantalons et vestes blancs, sans une tache, travaillent de leurs mains noires rayées de rose. Ils ont des yeux si doux, un tel air de bonté simple et de soumission, qu'on se sent pris, malgré soi, de sympathie pour eux. Ils me font goûter leur lait, leurbeurre et leur fromage, qui sont exquis.
Il est neuf heures du soir, les fenêtres de la chambre où M. Booker Washington m'a fait installer sont ouvertes sur la campagne endormie. Des chœurs de grenouilles troublent seuls le silence nocturne. Le ciel est clair et plein d'étoiles ; l'air, doux et caressant : c'est un soir d'été de France, et il faut que je fasse un effort pour me souvenir que c'est le mois de février, que je suis loin de Paris, dans l'Alabama, à quarante heures d'express de New- York.
De ma table de travail je vois les dernières lumières des dortoirs s'éteindre et ce petit univers grouillant s'endormir.
Je passe en revue ma deuxième journée passée à Tuskegee.
La maison de Booker Washington est située un peu en dehors du « campus », au milieu d'une pelouse ornée de quelques fleurs et d'arbustes. Pas de grands arbres aux alentours. La contrée est jeune, les arbres sont plantés depuis quelques années seulement, car on a d'abord pensé à bâtir. L'habitation est en brique et bois, comme toutes les bâtisses du pays. Une galerie circulaire court au rez-de-chaussée; des plantes grimpantes font des rideaux de verdure entre les colonnes.
Je revois le salon. C'est une pièce bien simple, avec un piano et quelques fauteuils ; sur la cheminée, des moulages de Tanagra ; sur les murs, des photographies
de tableaux quelconques, des gravures très ordinaires comme on en voit chez des petits bourgeois ou de pauvres professeurs de province.
Attenant à la pièce, la bibliothèque.
Aux murs, des photogravures de Vierges de Raphaël, de tableaux populaires et sentimentaux, comme le Départ et le Retour du pêcheur ; un Duelliste sous Henri IV, rapière au vent, plume au chapeau ; des anges chantants de Burne- Jones ; et, çà et là, une Vénus de Milo de plâtre, un Napoléon, les bras croisés, la photographie d' Emerson, les diplômes du grand nègre : celui de Hampton, 10 juin 1878 ; celui de Harvard, de 1896, en latin ; et, sur la table, des livres de Roosevelt, The Strenuous Life {la Vie intense) entre autres.
M. Booker Washington vient au-devant de moi, la main tendue, la lèvre souriante. Il a quarante- quatre ans. Il est de moyenne taille et de moyenne corpulence, entièrement rasé. Son teint n'est pas noir; il est doré, comme d'une fumée citron. Ses yeux sont bleu gris, très clairs, très limpides. Son nez, très légèrementécrasé, ouvre sur des narines larges ; sa lèvre supérieure, très éloignée de la base du nez, se retrousse un peu ; sa lèvre inférieure n'est pas trop forte. Ses cheveux, très courts, sont crépus. Ses mains sont jolies, fines et allongées, quasi blanches. L'expression générale, très énergique, serait même presque sauvage, sans la douceur un peu rêveuse des yeux et la bonté de la bouche.
Qu'est-ce donc que Booker T. Washington?
Demandons-le à lui-même.
Il naquit vers 1858 ou 1859 — il ne le
sait pas exactement — dans un district de Virginie, au sud des États-Unis. En ce temps-là, les nègres n'étaient pas affranchis; ils appartenaient encore à leurs maîtres, au même titre que les animaux de la plantation, des animaux un peu plus chers, voilà tout. L'homme dont il s'agit était un de ces animaux. Écoutez-le parler, comme on parle dans les épopées primitives ou dans la Bible :
booker T. o « Je suis né esclave dans Washington une plantation d'esclaves du comté de Franklin (Virginie). Je ne suis pas bien sûr de l'endroit exact ni de la date précise de ma naissance, mais je suppose que j'ai dû venir au monde quelque part et à un moment quelconque.
« Autant que j'ai pu l'apprendre, je suis né près d'un bureau de poste situé sur un chemin de traverse appelé H aie' s Ford, dans l'année 1858 ou 1859. Je ne sais pas le mois ni le jour. Les premières impressions dont je puis me souvenir à présent sont celles de la plantation et du quartier des esclaves. Ma vie commença dans les plus misérables, désolantes et décourageantes conditions. Ce n'était pas pourtant que mes maîtres fussent spécialement cruels. Ils ne l'étaient pas, en comparaison de beaucoup d'autres. Je vis le jour dans la hutte typique faite de bûches équarries, large de 14 à 16 pieds carrés. Je vécus là avec ma mère et un frère et une sœur jusqu'à la guerre civile, où nous fûmes tous déclarés libres.
« De mes ancêtres, je ne sais presque rien. Dans le quartier des esclaves, et même plus tard, j'entendis murmurer les histoires des tortures endurées par les
noirs, y compris sans doute mes parents du côté de ma mère, dans les convois de bateaux qui les amenaient d'Afrique en Amérique. J'ai cherché sans résultat des renseignements sur mes ancêtres maternels. C'est que, dans les temps d'esclavage, on n'accordait pas grande importance à l'état civil des noirs et à l'histoire de leur famille.
« Je suppose que ma mère attira l' attention d'un négrier qui devint ensuite notre maître à tous deux. Son admission parmi les esclaves n'avait sans doute pas eu plus d'importance pour le négrier que l'acquisition d'un nouveau cheval ou d'une vache.
« De mon père, je sais moins encore que de ma mère. Je ne sais même pas son nom. J'ai entendu dire qu'il était blanc et qu'il vivait dans l'une des plantations voisines de la nôtre. En tout cas, je n'ai jamais su qu'il se fût le moins du monde intéressé à moi ni à mon existence. Mais je ne lui en fais pas un crime. Il était lui-même la victime infortunée de l'état général des choses et des mœurs en ce temps... »
Voilà l'admirable langage que parle aujourd'hui l'esclave affranchi ! Quelle plus belle preuve trouver de la justice et de la légitimité de son affranchissement ?
Jusqu'à l'âge de huit ans, il ne sut ce qu'était un lit. Il ne mangeait que des patates et quelquefois du porc. Il ignorait totalement l'usage de la fourchette. Il ne jouait jamais comme les enfants de son âge.
Il travaillait du matin au soir. Comme il n'y avait pas d'écoles pour les nègres, il ne savait pas lire. Il en souffrait énormément. Il accompagnait jusqu'au seuil de l'école la fille du planteur qu'il servait, lui portant ses livres. Les classes, qu'il entre-
voyait, une seconde, de la porte, lui paraissaient être le paradis ! Il pleurait de n'y pouvoir entrer. Il regardait les livres qu'il portait avec un respect religieux. Et il souffrait de ne pas pouvoir les ouvrir...
Quand l'émancipation fut déclarée, il se mit à travailler dans les salines de Kanawha, puis dans les mines de charbon de Malden. Là, il entendit parler un jour d'une école que le général Armstrong ouvrait pour les nègres à Richmond. Mais Richmond se trouvait à 800 kilomètres de là ! Comment faire ? Il ne pensa plus qu'au moyen d'arriver jusqu'à cette école bénie. Ce fut une idée fixe. Il s'engagea comme domestique chez le propriétaire de la mine, espérant pouvoir, en attendant l'école, commencer à s'instruire. Il apprit à lire. Dès lors, il ramassa tous les morceaux de papier imprimé qu'il rencontrait et s'en fit une bibliothèque qu'il enfermait dans une vieille caisse.
Un beau jour, il n'y tint plus. Il raconta son projet à sa mère et à son frère John. Sa mère le laissa partir en pleurant. Son frère lui donna tout ce qu'il put distraire des besoins du ménage. Les autres nègres du village lui apportèrent de petits présents, un mouchoir, quelques sous, — et il s'en alla.
En route, il travailla pour vivre. Mais on lui refusait l'entrée des auberges parce qu'il était noir, et, comme il faisait froid dans les montagnes, il marchait sur les routes jusqu'au matin pour se réchauffer.
Il arrive enfin un soir à Richmond, avec cinquante sous dans sa poche. Il couche sous le plancher d'un trottoir de bois. Le lendemain, il se dirige vers l'école de Hampton. Ses yeux se mouillent de joie
à la vue de l'école. Il a envie de s'agenouiller. Il entre ; on le met à l'épreuve, en lui faisant balayer un préau, et, comme l'épreuve a réussi, on l'admet comme étudiant-portier. Il faut qu'il se lève tous les jours à quatre heures du matin pour balayer et allumer le poêle. Et la nuit, il lit !
Pendant les vacances, il se fait garçon de restaurant pour tâcher d'économiser un peu d'argent et aller voir sa mère ; il lave lui-même son linge. Son frère lui envoie ses économies ; il retourne tout joyeux à Malden et trouve sa mère mourante.
Il revient à Richmond, prend ses degrés à l'Université, se fait nommer maître d'école à Malden, pris de la passion d'enseigner à ses frères noirs tout ce qu'il a lui-même appris. Il se multiplie, fonde des cours du soir pour les mineurs, après la journée finie, va enseigner dans les villages voisins, se dépense avec la frénésie, l'enthousiasme d'un apôtre.
Il se met à parler. Il devient orateur. Son ancien professeur, le général Armstrong, le rappelle à Hampton, se l'adjoint comme collaborateur et enfin l'envoie fonder à Tuskegee, dans l'Alabama, une université pareille à la sienne.
Il avait donc commencé sans un sou, il y a de cela vingt ans. Aujourd'hui, l'université de Tuskegee, qui a coûté 2.500.000 francs à établir, compte 1.400 élèves, et son budget de dépenses s'élève annuellement à 500.000 francs !
Mais, à côté de ce rôle de pédagogue, Booker T. Washington a eu un rôle éblouissant d'apôtre et de remueur de foules.
C'est, aujourd'hui, le tribun le plus écouté de toute l'Amérique. Quand il parle, c'est devant des auditoires de 4.000 personnes.
On se presse, on se précipite vers ses conférences. Il a créé dans les États-Unis un mouvement colossal d'intérêt en faveur des nègres. M. Rockefeller, M. Carnegie, M. Morgan, subventionnent Tuskegee. M. Mac Kinley, l'ancien président des États-Unis, est allé visiter son Institut. M. Roosevelt ira certainement après son élection.
Booker T. Washington m'avait présenté à sa femme.
Mme Booker Washington est une grande et forte mulâtresse, presque blanche de peau, aux jolies dents soignées, souriante, d'allure distinguée.
Il la prie de m' accompagner dans ma visite des dortoirs des élèves. Affable et empressée, elle me conduit. Ce sont des bâtiments comprenant une vingtaine de chambres à deux lits bien blancs, une natte devant le lavabo, une carpette au milieu de la chambre, un paravent couvert de photographies, des livres épars ; dans les chambres des filles, quelques fleurs simples sur la cheminée ; aucune différence avec les chambres des collèges de filles, du Nord. Les dortoirs des garçons sont un peu moins coquets, un peu moins soignés, naturellement ; les fleurs en papier remplacent les fleurs des champs.
Mme Booker Washington me montre en passant les salles de bains et de douches et me dit que les élèves sont tenus de prendre deux bains par semaine au moins. Ils peuvent en prendre davantage s'ils le veulent : une piscine et des baignoires sont à leur disposition.
Une autre prescription réglementaire est bien amusante : chaque élève doit avoir une brosse à dents et se laver les dents deux fois par jour.
A TUSKEGEE. Un Atelier. — On apprend aux jeunes pensionnaires de Tuskegee à développer leur esprit inventif, à meubler économiquement un intérieur, avec un peu d'habileté et en se servant de moyens de fortune.
A TUSKEGEE. La Basse-Cour. — A tour de rôle, les élèves de Tuskegee passent aux différents services de l'école, à la cuisine, à la buanderie, à la lingerie, à la basse-cour, et s'accoutument de la sorte à la tenue de leur futur ménage.
A TUSKEGEE. Le Jardinage. — Une des occupations préférées des élèves filles, à l'école de Tuskegee, est le jardinage; les jeunes négresses ratissent, coupent et disposent avec goût les massifs de fleurs entourant les bâtiments.
Planche 143.
A TUSKEGEE. — La prospérité de l'école grandit sans cesse et c'esl l'orgueil de Booker Washington de montrer aux visiteurs les bâtiments nouveaux que l'on doit construire chaque année.
Planche 144.
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LE DÉSERT DE L'ARIZONA. — Des terres désolées, sans végétation, sans culture, pas un animal, masure, des sables, des dunes, un paysage de malheur, tel est l'aspect du désert de l'Arizona.
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SUR LA LIGNE DE HOUSTON A EL PASO. - - Entre ces deux localités, la voie du chemin de fer longe le Rio-Grande et traverse pendant des heures de vastes plaines cultivées et d'immenses prairies naturelles.
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UNE CARRIÈRE DE GRANIT DANS LE TEXAS. — A l'Ouest du Texas, principalement aux environs d'EI Paso, on rencontre de beaux gisements de granit que l'activité américaine utilise pour les grandes constructions.
Planche 146.
Les chambres sont visitées quotidiennement. Les élèves sont tenus de laver le plancher de leur chambre deux fois par semaine. Ils ont droit, comme blanchissage hebdomadaire, à douze pièces lavées, chemises, serviettes, bas, etc.
C'est l'heure du repas. Nous allons au réfectoire. Les 1.400 élèves, garçons et filles, sont réunis dans deux grandes salles garnies de longues tables. Nous parcourons les rangées de tables. On y mange avec la plus grande propreté. Les élèves sont soignés; les cols des garçons luisent comme de l'émail; les filles sont peignées avec un soin remarquable. Tout le monde se tient droit, les poignets sur le rebord de la table. Les conversations ont lieu à voix modérée. On sent une discipline parfaite, sans contrainte, mais sérieuse et unanimement acceptée.
Quand je reviens à sa demeure, Booker Washington me dit :
« Vous avez visité tous les bâtiments, et vous avez vu ce qu'on enseigne dans les trente- deux sections de l'Institut. On y fait des ouvriers, des professeurs et même des artistes, puisque plus de quatre cents élèves suivent les cours de dessin et d'architecture. Mais ce que je tiens à vous souligner avant tout, c'est que chaque élève qui entre ici, riche ou pauvre, est obligé de suivre, outre les cours qu'il a choisis, les travaux manuels. Car ce que j'ai surtout voulu réaliser, c'est le relèvement, aux yeux des jeunes gens, du travail de la terre et du travail de l'atelier. Le travail ennoblit et élève. Pour les anciens esclaves, il était le signe dégradant de leur infériorité, et ils cherchaient à s'en affranchir. Ceux qui sortent d'ici,
les professeurs que j'ai formés et que j'envoie dans tous les États du Sud tenter de créer des établissements comme celui-ci, partent convaincus, au contraire, que c'est par le travail, mais le travail libre, qu'ils se libéreront moralement et conquerront peu à peu leur égalité avec les blancs. »
Je lui demande s'il reçoit tous les noirs qui se présentent ou seulement ceux qui peuvent payer le prix de l'internat.
Il m'explique que ceux qui peuvent payer versent de 30 à 35 francs par mois et sont astreints, quand même, à deux jours de travail manuel par semaine, qu'on leur paye à raison de 2 fr. 50 par jour : ils sont à peu près cinq cents ; les pauvres travaillent tous les jours dans les ateliers et ne suivent les cours que le soir. On les paye environ 3 francs par jour, qu'on met à leur crédit et sur lesquels on retient 40 francs par mois pour le prix de la scolarité.
Les garçons et les filles ne sont admis à l'Institut qu'à partir de l'âge de quatorze ans. Pour les filles, il n'y a pas de limite d'âge maximum. J'en ai vu de vingt- cinq et même de trente ans.
Booker Washington parle très peu à l'ordinaire, et par phrases courtes, ce qui fait la conversation assez difficile. En ceci, il est parfaitement Américain. L'Américain a dans l'esprit des notions très nettes mais très brèves sur les choses et sur les idées. Il ne généralise presque jamais ; car la généralisation exige du rêve, et nous sommes devant un peuple d'hommes d'action. Notre apôtre est de ceux-là : sa vie tout entière le prouve. Ses études ont dû être courtes et systématiques, utilitaires, exactes et toutes pratiques.
idées sur Mon hôte est venu une seule l'europe fois en France et compte y retourner bientôt. Mais il ne connaît pas du tout notre pays.
Il n'a passé que quelques jours à Paris. Il a vu le Louvre et le Luxembourg, mais ses goûts d'art sont assez obscurs. Je vois vite, d'ailleurs, que son instruction générale est très bornée. Il ne sait rien, ou presque rien, ni de notre histoire, ni de notre présent. La seule idée claire qu'il ait de nous, c'est que nous ne sommes pas sérieux et que Paris est une ville « immorale ».
Il me demande si M. Loubet est un grand homme. Et si Boulanger aussi était un grand homme. Il s'informe s'il y a eu des inventions originales en France. Je lui en cite quelques-unes et ne peux m' empêcher de lui dire que toutes celles qu'on exploite en Amérique et qu'on y perfectionne ont été créées et mises au monde dans la vieille Europe. Je sens chez lui, comme chez tous les Américains, un orgueil national démesuré qui vient évidemment de l'ignorance totale où ils sont de l'histoire du passé.
Un de ses griefs contre l'Europe, c'est la lenteur des gens et le manque d'activité générale.
« Il me semble, dit-il, qu'en Europe on est toujours en vacances! Il y a trop de holidays. »
Je lui réponds que le cerveau ne peut vraiment travailler que dans le repos du corps, et que, si on est agité d'un bout du jour à l'autre, l'intelligence n'a pas l'occasion de créer des idées et qu'il lui est impossible de progresser. Les artistes doivent savoir flâner et les grands inventeurs ont toujours été des rêveurs.
Il rétorque :
« Carnegie, Rockefeller ne sont pas des rêveurs ni des paresseux.
— Aussi reste- 1- il à prouver que ce sont de grands cerveaux, fis- je.
— Ils ont fait des trusts très utiles et ont gagné beaucoup d'argent !
— Emerson, votre compatriote, qui est sans doute un grand homme dont le nom et les œuvres vivront plus longtemps que ceux des milliardaires, n'a pas pu gagner d'argent, mais il laisse des idées et des sentiments qui serviront peut-être davantage la gloire de l'Amérique que les milliards de Rockefeller et de Carnegie. — Et vous-même, insistai- je, si, au lieu de vous soucier de l'avenir de la race nègre, vous aviez surtout songé à devenir riche, vous ne seriez pas le principal de l'Institut de Tuskegee, vous ne seriez pas Booker T. Washington. »
Il se mit à rire à cette argumentation, ne répliqua pas et me fit l'effet d'être convaincu.
Je sortis. Il était dix heures.
La nuit était douce. Des notes longues de clairon sonnaient dans la campagne.
Ces sons allongés et pareils avaient quelque chose de solennel et de grave. C'était le premier signal du couvre- feu. Il s'harmonisait idéalement avec le calme universel et le chœur monotone des grenouilles. Je me dirigeai vers le quartier des filles. Elles allaient et venaient d'un dortoir à l'autre : les unes avaient de grands brocs de fer à la main, qu'elles allaient remplir à la fontaine ; d' autres revenaient de rendre visite à un dortoir voisin et babillaient en riant, par bandes, liées par les bras ; des fredons, des chants
tristes, des éclats de rire m' arrivaient des fenêtres ouvertes, où de fines silhouettes se détachaient sur la clarté des chambres. La plupart des filles avaient des corsages de soie claire. Leurs yeux blancs dans l'ombre brillaient comme des diamants.
Aux abords du quartier des filles, des gardiens surveillent... Il y en a neuf pour le yard. Voilà ce qu'on ne voit pas dans les collèges de filles du nord des États-Unis : des gardiens commis à la sauvegarde des mœurs ! Et cela jette un jour singulier sur la race et sur le développement de l'éducation.
Je m'assieds sur un banc et me mets à causer avec deux des gardiens.
Ils m'expliquent que la discipline est très stricte et qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi. Les garçons et les filles sont toujours séparés. Quand ils se rendent dans les cours ou au temple, ils prennent chacun un côté de la route. Au temple même, ils sont à part. Les uns et les autres ne se rencontrent que cinq ou six fois l'an, à l'occasion des fêtes. Et c'est tout. Le reste du temps, toute communication est interdite.
Pendant que nous causions, je vois passer à 30 mètres de nous une silhouette d'homme. L'un des gardiens l'aperçoit aussi, et il se met à courir dans la direction où l'ombre s'est montrée. Mais il y a à cet endroit une sorte de ravin planté d'arbres, et bientôt le surveillant revient en disant qu'il n'a pu découvrir l'homme et qu'il a dû s'enfuir...
Ou se cacher.
Le lendemain, c'était dimanche. Le matin et le soir j'assistai à l'office ou du moins aux exercices pieux du temple.
Booker Washington étant souffrant, ce fut un professeur qui le remplaça au prêche. J'en fus navré, car j'avais bien envie d'entendre le grand orateur noir, dont la puissance sur les foules américaines est, dit- on, colossale.
Après le discours et les lectures bibliques, on chanta des cantiques. Quelles jolies voix, si doucement sonores, si pures, si caressantes, que ces voix nègres ! Les 1.400 élèves qui étaient là (900 garçons, 500 filles), assis sur des bancs devant une estrade garnie d'un orgue, chantaient en chœur sans chef d'orchestre, soutenus seulement par l'orgue, avec un ensemble et une justesse parfaits. Les voix des hommes et des femmes se mariaient à la tierce ou à la quinte au hasard de l'improvisation, car, je l'ai dit, les nègres sont admirablement doués pour la musique, et je suis sûr que, si un jour l'Amérique produit des musiciens, ils seront noirs.
Après l'office, un silence absolu, catacombal, se fit soudain. Sur un signe du professeur, tous les élèves, d'un seul mouvement qu'on aurait dit mécanique, firent demi- tour à droite, et, sur un autre signe, ils se mirent à défiler devant nous au pied de l'estrade, au pas.
Je vis donc passer sous mes yeux les 1.400 élèves de Tuskegee.
Je fus profondément frappé par leur naturel, la douceur de leur expression, mais aussi par la correction impeccable de leur tenue. Ils marchaient, rythmiquement, les bras ballants, d'une jolie allure gracieuse et à la fois virile. J'admirai vraiment leur port de tête, la cambrure des tailles, et souvent la distinction des traits.
Car voici un phénomène important pour l'avenir et l'émancipation de la race : aucun de ces jeunes gens à qui on enseignait la liberté ne portait en lui le stigmate de l'esclavage. Il y avait bien des têtes plus sauvages que les autres, de ces têtes bombées et lippues, aux yeux saillants, à la peau d'un noir d'ébène, qui n'avaient pourtant rien de servile. Mais, à côté de ces rejetons trop purs des nègres soudaniens, vous auriez vu défiler les types les plus accomplis de la race humaine : des figures de femmes au teint d'ambre, au profil fier et presque hautain, aux yeux ardents, mélancoliques et comme baignés dans de la nacre liquide, les lèvres juste assez charnues pour signifier la sensibilité, le menton se relevant d'une gracieuse courbure, l'ovale noble, la tête bien plantée sur un joli cou duveté, la poitrine bombée,
la taille fine et souple, la main petite et distinguée...
D'où venaient- elles, ces fines créatures rêveuses et nostalgiques, ces Cléopâtres émigrées dans la civilisation brutale du Nouveau Monde?
C'étaient des quarteronnes ou des octoronnes de la Jamaïque et de Porto- Rico, des Indes néerlandaises et de Cuba.
Seule, leur chevelure crêpelée dénonçait le mélange noir. L'une d'elles était même complètement rousse. En France, en Europe, elles eussent été entourées des hommages des hommes ; ici, on les parquait comme des lépreuses, dans des écoles spéciales, dans des wagons spéciaux; on les assimilait aux plus bas échantillons de la race.
N'y a-t-il pas là quelque chose d'anormal, d'injuste et même de criminel?...
Photo, ruinant et Valentinc, 1 os Ingelès
SEQUOIAS GÉANTS DE MARIPOSA. - La forêt de Séquoias géants de Màriposa couvre une surface de LO kilomètres carrés, lies ïl'tii arbres qui la composent, le plus remarquable est le « grizzly g-iant », qui a iil mètresde tour.
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