A TRAVERS LE TEXAS ET L ARIZONA
Le voyageur quitte la Louisiane. — Tristesse du départ. — Le train vogue sur l'eau. — Les bayous et les serpents. — La savane. — ■ Un pays sans routes. — Le Texas. — Le prêtre boxeur. — Différence entre l'esprit du clergé américain et l'esprit du clergé français. — Le prêtre vit de l'autel. — Liberté. — Saumons tués à coups de fusil. — 220 kilomètres de papier imprimé à l'heure. — El Paso. — La frontière du Mexique. — En plein désert. — Paysages maudits. — Les Mexicains ont horreur de la photographie. — ■ L' Arizona. —
Coucher de soleil. — Mirage.
e quittai avec regret les terres du Sud, où j'avais retrouvé le soleil, la verdure et les fleurs. Tout départ est une petite mort, et, en laissant derrière moi la Louisiane, j'avais la sensation comme de délicats déchirements où j'abandonnais un peu de moi-même, sympathies, émotions, produits spontanés et charmants qui n'eurent pas le temps de mûrir, mais qui avaient vite fleuri sous le soleil méridional. On met trois jours d'express pour aller de La Nouvelle- Orléans à San- Francisco. Pendant des lieues, le train traverse des forêts inondées, jonchées d'arbres brisés ou seulement inclinés, se soutenant les uns les autres comme des hommes ivres ; des milliers de palmiers nains sabrent l'eau jaunâtre de leurs éventails aigus ; on arrive à des carrefours d'où s'échappent des avenues, dont la perspective s'étend à l'infini des arbres jusqu'au bleu du ciel.
Un peu plus loin, il faut franchir une vaste étendue d'eau. Un pont en cet endroit était une entreprise impossible.
Comment ont fait les Américains? Ils ont installé un immense bateau mû par des machines puissantes et y ont posé plusieurs rangées de rails avec des aiguilles. Quand notre train arrive à l'extrémité de la terre ferme, il trouve devant lui le bateau dont les rails viennent prolonger les rails de la voie, et nous voilà transportés séance tenante en pleine eau dans nos wagons. Si le train est trop long, on le dédouble : la locomotive transporte la moitié du train, revient chercher l'autre et l'emmène, et tout cela se fait si vite, si exactement, que l'on est déjà en route avant d'avoir eu le temps de comprendre les manœuvres.
Quand ma curiosité manquait d'aliment à l'intérieur des wagons, je n'avais qu'à regarder par la portière.
Des marécages, des forêts noyées, des rizières, des champs de cannes à sucre encore à germer sous la terre brune, mais dont les pousses commencent à poindre.
Sur les pentes des fossés remplis d'eau, on voit des serpents à la tête fine et plate, grimper en ondulant, ou bien, allongés sur le sable des rives, guetter, immobiles, les insectes qui passent.
Puis des champs, des prairies où paissent des troupeaux de vaches et de moutons, la savane ! Et, nulle part, on n'aperçoit de routes. Dans beaucoup d'États, le seul chemin que puisse suivre le piéton, c'est le chemin de fer. Souvent on voit des hommes et même des femmes qui, à l'approche du train, se jettent rapidement hors de la voie, sur le talus qui dévale, et qui, le train passé, reprennent leur promenade interrompue. Aussi les accidents sont- ils nombreux. Le marcheur distrait n'entend pas le train qui approche, ou bien, la nuit, se laisse surprendre à un croisement entre deux trains qui vont en sens inverse.
le texas Partis le matin de la Nouvelle- Orléans, nous entrons dans le Texas à sept heures du soir le même jour. Il fait déjà froid. L'altitude avait changé. Quelles solitudes ! D'immenses plaines à perte de vue avec, de- ci, de-là, des arbustes sans feuilles ; des chevaux mexicains, de petits chevaux courts et trapus, qui paissent en liberté parmi des troupeaux de bœufs ; des cactus en abondance. Toutes les demiheures ou toutes les heures, on distingue des cabanes de bois espacées dans la savane : sans doute les gîtes des cow-boys qui surveillent les troupeaux.
De loin en loin, la plaine s'anime d'un attelage de mules qui tirent une charrue. Dans le ciel triste, quelques vautours et des buses planent, leurs
grandes ailes étendues. Le soir tombe.
Dans le train, un prêtre catholique irlandais, très liant, très en dehors, m' ayant reconnu pour un Français, était venu à moi spontanément. Sa conversation m'intéressait beaucoup. J'avais rarement entendu parler avec tant de liberté des mœurs et des idées modernes. Son caractère aussi m'amusait.
Un jour qu'il se trouvait en France, à Lyon, un jeune homme avait crié sur son passage je ne sais quelle injure, qui s'adressait à son caractère ecclésiastique ; allant à lui, il l'avait sommé de lui faire des excuses, et, comme l'autre s'y refusait, il lui avait appliqué sur la mâchoire un coup de poing qui l'étourdit. La foule amassée donna raison au prêtre. Le soir, à l'archevêché, son histoire fit beaucoup rire.
Il me parla des tendances libérales du clergé américain, de l'indépendance des prêtres vis-à-vis du gouvernement et des sectes concurrentes, indépendance qui s'explique par la manière dont ils sont rétribués. Ce sont les fidèles qui entretiennent le culte. Le prêtre en partage les revenus avec ses supérieurs, dans des proportions convenues, et ainsi il ne dépend de personne. Cette situation crée même souvent une émulation de charité « bien agréable ». Ainsi, ce voyage qu'il faisait là lui était offert par des paroissiens cotisés dans ce but. Le trouvant un peu souffrant, le médecin lui conseillait la Californie et le Colorado ; mais, comme il ne disposait pas des 3 000 francs nécessaires, il n'aurait jamais pu, sans leur zèle affectueux, obéir aux prescriptions de la Faculté.
Il m'enchanta pendant trois jours par son humeur joviale. Il parlait à tous les voyageurs du train; j'entendais son rire éclatant dans tous les coins. C'était sa façon à lui de faire du prosélytisme, et je vis bien qu'il y réussissait. Il s'entretenait avec les uns et les autres de leurs affaires, parlait sucre et droits protecteurs avec un planteur, mécanique avec un industriel, théâtre avec une troupe de jeunes danseurs et danseuses allant à San- Francisco.
« Vous voyez comme nous sommes ici ! s' exclamait- il. Nous connaissons les affaires américaines comme les spécialistes eux-mêmes. Nous nous intéressons à tout ce qui intéresse les autres hommes, et la seule influence que nous ayons nous vient de là. Il faut prendre les hommes par leur faible. Le faible, je veux dire le fort des Américains, ce sont les affaires... »
Il y avait là un marchand de conserves de poisson :
« N'est-ce pas, lui dit- il, qu'en Californie on tue les saumons à coups de fusil ? )>
L'autre, très heureux de pouvoir parler de sa compétence, nous expliqua qu'en effet les saumons étaient si nombreux, si compacts à l'embouchure des rivières, qu'on pouvait les canarder à bout portant.
Puis, s' adressant à un ingénieur qui voyageait pour le placement des machines :
« Quelle est la machine la plus extraordinaire que vous ayez vue? lui demanda-t-il.
— C'est la machine Hobert Roe, répon-
dit l'homme interpellé. Elle imprime 220 kilomètres de papier à l'heure. »
220 kilomètres à l'heure ! La distance de Paris au Havre !
Le deuxième jour, au matin, on se réveille à San- Antonio, c'est-à-dire à moitié chemin d'El Paso, qui se trouve lui-même à moitié chemin de San- Francisco. De temps en temps le train longe des prairies avec des fleurs jaunes et des arbres, de beaux chênes aux amples ramures moussues. Au loin, bordant la plaine, les lignes bleues de collines basses. Nous sommes dans le voisinage du Mexique : les laboureurs portent de hauts chapeaux de paille coniques. C'est vers Del- Rio qu'apparaissent les maisons à'adobé, c'est-à-dire bâties en terre sèche, avec des toits de chaume ou de bois.
Après des prairies grasses et fleuries, la végétation s'appauvrit, la terre devient sablonneuse. Les collines de pierre blanche et crayeuse se rapprochent. Le rio coule au bas, très étroit en cette partie de son cours. Aux stations se montrent à présent des familles mexicaines. Les peaux sont brunes comme celles des Peaux- Rouges, les cheveux très noirs, collés sur la tête ; dans leurs pommettes et leurs yeux, on distingue quelque chose de la race mongolique.
Puis, c'est la désolation générale de la nature, des plaines de rochers et de cailloux ; dans les lits desséchés des rivières, quelques touffes de verdure ; rien de vivant, à part les courtes lances des palmiers nains et les cactus qui poussent dans le sable, hauts comme des arbres avec des branches sans feuilles, qu'on appelle cactuscierges. Des heures passent à regarder des
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Phot. C, C. l'icrce and Co. Los Angolè
LE DESERT DE L' ARIZONA. — Il n'est pas rare de rencontrer dans ces vastes plaines, entre Yuma et Maricop des bandes d'Indiens nomades, derniers vestiges d'une race qui bientôt aura totalement disparu.
Phot. I C. Pien c and Co. Los Angeles.
LE DÉSERT DE GILA. -- La ligne de Los Angeles à Kl l'asn traverse, à il kilomètres de la frontière du Mexique,
des contrées désolées au-dessus desquelles émergent, par intervalles, des arbustes rabougris.
l'i \\i he i53.
Phot. I utnam et Valentine, Los Ai i
ENVIRONS DE PHŒN1X. — La capitale de l' Arizona, Phœnix, est située dans la pilloresque vallée du Sait River
qui revêt, aux approches de la nuit, de merveilleux aspect-,.
Phot. Putnam et Valentine, Los Ange
LOS ANGELES. Eastlake-Park. — Capitale de la Californie, Los Angeles possède plusieurs parcs, entre autres l'Eastlake Park, où l'on rencontre un lac admirable et une végétation presque tropicale .
Planche i 54,
champs de pierres en désordre jusqu'à l'horizon, ou les murailles chaotiques des collines quand elles se rapprochent. Des heures encore, mornes, s'écoulent. Bien heureux quand on voit quelques vaches qui paissent une herbe rare ; il n'y a pas de ferme aux alentours, ni de gardiens. Je m'informe auprès de mon ami le prêtre irlandais :
« On ne craint donc pas les voleurs?
— Oh! non! On a peur du lynchage!
Dans ces pays où la propriété est très difficile à défendre, on est plus dur pour les vols de bestiaux que pour les vols d'argent. Et cela se comprend. Si l'on n'était pas sévère jusqu'à la cruauté, il n'y aurait aucune sécurité. Il faut des principes solides. »
Deux heures encore. Rien que des terres désolées, sans végétation, sans culture.
Plus de chevaux, pas une vache, pas une masure, jusqu'à l'horizon désert; des sables, des dunes, des vallonnements pierreux, pelés, un paysage de malheur.
Aux stations, au lieu de ville, une baraque en bois : la gare, une guérite : le Post Office; deux ou trois autres masures, en planches, une ou deux vaches broutant de vagues verdures le long d'un talus, et c'est tout. Quelquefois, de longs trains arrêtés, d'énormes wagons couverts qui sont des réfrigérateurs et des wagons cylindriques à pétrole, portant vers la côte les fruits et l'huile du Far- West. Au delà, le désert, du sable, des pierres toujours, à l'infini.
Le matin du troisième jour, nous sommes encore dans le Texas ! A lui seul, le Texas est plus grand que l'Autriche et la Hongrie réunies !
el-paso El- Paso. Nous retardons notre montre de deux heures. Cela fait une différence de huit heures avec Paris. Il est neuf heures du matin ici, — il est cinq heures après midi là- bas, où la vie du boulevard bat son plein. Comme c'est loin !
Je n'ai qu'un pont à traverser pour entrer dans le Mexique, et j'en ai bien envie. Mais le train n'a qu'une demiheure d'arrêt et je crains de le voir partir sans moi. Je me contente de regarder, du quai de la gare, les maisons blanches, des Mexicains réfugiés sous un hangar de terre, enveloppés jusqu'aux yeux, les uns de châles noirs, d'autres de couvertures multicolores, la figure triste, coiffés de chapeaux en forme de tromblon. Un jeune touriste les poursuit en braquant sur eux son kodak ; ils l'évitent, se détournent avec un air menaçant.
Nous repartons. Depuis hier la locomotive marche au pétrole, qui ne coûte rien ici. La fumée qu'il produit n'est pas si noire que celle du charbon, mais elle est plus lente à tomber et à s'éparpiller. L'avantage du pétrole, outre son bon marché, c'est qu'il ne donne pas de poussière et qu'on voyage ainsi plus proprement.
Nous traversons l' Arizona et le désert du Yuma. De grandes plaines inondées, sans trace de vie, sans culture, sans rien. De temps en temps, des joncs, qui ressemblent à des dagues espagnoles, sortent de terre, et je les regarde, je m'y attache comme à des verdures d'oasis.
Et recommencent sans cesse les spectacles de pierres informes, les découpures bizarres dans le flanc des collines. Par instants, je crois découvrir les débris d'un
château fort gigantesque aux donjons délabrés, ou des colosses de basalte, ou des bas-reliefs brisés, des frises dévastées, des frontons de palais babéliques écroulés, des débâcles de maçonneries grandioses détruites par quelque fléau depuis des millions d'années ou maudites par les prophètes au temps d'Assur ! Tout autour sur des plateaux situés à 1.200 ou 1.300 mètres d'altitude, la terre vénéneuse ne produit rien, pas même des joncs ou des yuccas.
Quand on a longtemps regardé ces mornes paysages, d'une tristesse inconsolable, on éprouve le besoin de se rapprocher des hommes, comme après l'hébétude d'un trop long chagrin. C'est facile, car tout le monde s'ennuie, et chacun est ravi de pouvoir causer. Les gens viennent de préférence dans Y observation- car, — le wagon de queue du train, — entièrement vitré, d'où l'on peut voir le paysage qui fuit, au fond, à droite et à gauche, comme dans une voiture découverte. Une plateforme, avec des pliants, ouvre sur ce compartiment ; les voyageurs s'y installent quand il ne pleut pas.
Le soir du troisième jour, j'assistai à un spectacle de toute beauté, qui me paya de ces soixante heures de désert.
Dans ces contrées, le soleil se couche très vite. On n'y connaît pas le crépuscule. Il avait plu ce jour-là depuis le matin, et nous roulions sur un haut plateau noyé de pluie. Soudain une éclaircie se produisit. Le soleil déchira les nuages gris et noirs qui pendaient à l'ossature des monts. Les cimes de l'Ouest s'enveloppèrent d'une lumière bleue. Des bandes d'azur
superposées créaient dans le ciel une perspective illusoire de vastes horizons marins en pleine lumière. Les vallées maudites de l'Arizona, peuplées de pierres blanches et de rocs nus éclatant sous la pluie des rayons, semblaient des villes arabes bâties le long d'une côte de paradis. Au-dessus des sommets bleus et des pentes dorées, s'écroulaient des torrents d'argent bouillant et de fins ruisseaux d'émeraudes. Le soleil se coucha comme une escarboucle géante dans un lit de perles ; une admirable chimie se fit au ciel : des Loïe Fullers en fusion ; des cristaux d'azur nageant dans des Niagaras d'opales, des mauves fiévreux se mariant à des jaunes dorés comme des chairs de pamplemousses. Et, du ciel, le miracle avait l'air de descendre sur la terre ! Évidemment il y descend, et nous nous en approchons ! Il doit y avoir là -bas une mer ou un fleuve où le ciel se mire. Le train vole, nous allons le contempler et en jouir mieux de plus près. Le rouge, le rose, le jaune doré embu de violet se reflètent dans l'eau. Une bande de bleu chaste subsiste dans le soir approchant. Au-dessous, se dessinent des anses de lumière, des lacs éblouissants et purs.
Je m'entêtais à rester sur la plate- forme, la tête penchée vers cette féerie. Le soir s'appesantissait, j'aurais voulu en retarder la venue... Mais plus le train avançait vers l'étang sanglant, plus vite s'effaçait le mirage.
Le soir tomba tout à fait, le cirque infini des montagnes redevint affreux. Le vent fraîchit. Il fallut rentrer dans le pullmann.