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LA VILLE CHINOISE A SAN FRANCISCO

La China-Town. — 25.000 Fils du Ciel émigrés en Californie. — Concurrence redoutable. — Lois d'interdiction. — Aspect de la cille chinoise en plein jour. ■ — Étalages peu appétissants. — Le soir. — ■ Marchands de cancrelats. — Une soirée au théâtre. — Les hommes-femmes. — Mise en scène shakespearienne. — Les suceurs de canne à sucre. — Loges d'artistes. — Taudis nauséabonds. — Les fumeurs d'opium. — Un musicien. — Un diseur de bonne aventure. ■ — Le squelette qui fume. — Un chat fumeur d'opium. — Pour chasser

les démons. — Humanité dégradée.

n m' avait montré le quartier chinois de New- York, et je ne l'avais pas trouvé assez intéressant ni assez typique pour en parler.

Le rêve que j'avais fait de porcelaine bleue, de cormorans, de gros mandarins souriants et de jonques laquées, ne se situait pas sous le ciel gris de la Nouvelle- Angleterre, dans cette boue glacée, dans ce vacarme infernal et cette fièvre d'agitation. Je savais, d'ailleurs, que je verrais la China-Town de San Francisco. C'est ici, en effet, qu'il faut venir si on veut se faire une idée de la vie chinoise sans aller en Chine. Tout un quartier de San Francisco est occupé par les Célestes, non loin de la baie, en plein centre américain, le long et en travers des rues en pente, entre Market Street, la grande voie commerçante, et Pacific Avenue, quartier des résidences riches. C'est M. Chamot, dont je vous ai déjà parlé,

le héros du siège de Pékin, qui a rapporté de si curieux souvenirs des palais impériaux, qui m'a servi de guide, en compagnie de sa charmante femme, de M. Lusenchi, directeur du journal français de la ville ; de M. Clerh, ingénieur français, qui est en train d'installer ici des industries françaises, et d'un détective colossal, choisi par M. Chamot. Car nul n'oserait s'aventurer seul, la nuit, dans ce quartier mal éclairé.

Ces 25.000 Chinois, abrités à l'ombre des collines qui forment la baie, ont l'air d'avoir été apportés là un jour de tempête par un gros flot venu du large !

C'est pourtant autrement qu'ils y vinrent. En 1848, ils n'étaient que trois, deux hommes et une femme. Au 1er janvier 1850, on comptait 789 hommes et 2 femmes.

L'année suivante, le chiffre s'élevait à 4.018 hommes et 7 femmes. Et au mois de mai 1852, les immigrants chinois formaient un total de près de 12.000 hommes et de 8 femmes. A l'heure qu'il est, sur les 25.000 Chinois qui habitent San Francisco,

SAN FRANCISCO EN RUINES. — Ce fut, le 18 avril 1906, à 5 h. 30 du matin que se produisit le tremblement de terre qui anéantit presque totalement la ville Le feu consuma les bâtiments restés debout.

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: WÊW-

SAN FRANCISCO. La ville chinoise. — La « Chinatown " est le plus curieux quartier de la ville. Moins populeuse que jadis, elle compte encore 10 000 habitants jaunes qui y vivent et y suivent leurs usages dans ses ruelles sordides.

LE QUARTIER CHINOIS. Un restaurant. — Le soir venu, l'étranger visite les restaurants du quartier chinois où l'on boit d'excellenl thé el où l'on savoure des friandises exotiques très variées.

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on trouve à peine une centaine de femmes.

Devant cette invasion toujours croissante, l'Amérique pratique a pris des mesures sérieuses. Les syndicats ouvriers, qui voyaient dans le Chinois un concurrent redoutable, puisqu'il se contentait d'un salaire dérisoire, ont eu vite fait d'obtenir du Congrès des lois contre l'immigration chinoise. Et à présent, il n'entre plus de Célestes dans les ports des États- Unis, où la surveillance est étroite. Ceux qui réussissent à y pénétrer viennent du Canada ou du Mexique, par des coins de frontière mal gardés. Car la Chine est là, en face, de l'autre côté du Pacifique ; on la devine derrière la Porte d'Or, à quinze jours de bateau, presque voisine pourtant, la Chine pullulante et abrutie.

Le jour, de chaque côté des rues en pente, c'est la reproduction des imageries connues, des cartes postales illustrées, façades multicolores, toits retroussés, dorures, étalages sordides de mangeailles innommables, entrailles verdâtres de bêtes, carcasses séchées de volailles, corbeilles de fruits poussiéreux, légumes fanés, épiceries mystérieuses, devantures d'apothicaires aux herbes grillées, à travers lesquelles on voit des pharmaciens, avec un éternel sourire sur les lèvres, hacher du bois de réglisse en petits morceaux, ou rouler des pilules entre les extrémités de leurs longs doigts sales aux ongles recourbés ; ou bien, derrière les vitres, on aperçoit des écrivains publics dessiner à petits coups rapides, avec leurs roseaux trempés de sépia, des lignes d'écriture perpendiculaire sur des planches ou des parchemins ; ou bien encore des perruquiers qui rasent méticuleusement les

crânes de leurs clients. Des hommes, des femmes, des enfants, en toilette, la longue tresse noire battant les mollets, les cheveux huilés, plaqués, lisses sur le crâne, le buste couvert de blouses de lustrine noire, brillante et raide, les jambes dans de larges pantalons courts, et les pieds chaussés de souliers pointus aux épaisses semelles élastiques.

Le soir, dans les rues éclairées de lampes électriques, le mouvement est plus animé encore. Sans cesse, des Chinois pressés et fiévreux entrent dans les maisons de thé et les clubs de jeux. Les portes folles de bois peint à deux vantaux battent les unes contre les autres dans un claquement continu.

Il faut vivre ce soir la vie chinoise.

Suivons les hommes dans une maison de thé. C'est une grande salle aux boiseries laquées et dorées ; des sièges d'ébène incrusté de nacre sont placés le long des murs et autour des tables, des bancs de marbre, des canapés couverts de petits coussins. Une odeur fade de fumée froide flotte dans l'air. Ici, un peu plus tard, les Chinois viendront boire leur thé et fumer leur opium.

Nous passons chez un épicier. Des paquets de canne à sucre encombrent la boutique; cela se vend au détail pour sucer et aussi pour faire infuser dans l'eau bouillante. Sur les murs, grimpent ou sommeillent d'énormes cancrelats, bêtes noires, horribles, repoussantes, que le Chinois adore, engraisse et cultive pour le régal de ses clients et le sien.

Puis nous allons au théâtre. On a souvent décrit ces salles nues, mal éclairées, remplies d'une foule attentive et silen-

cieuse d'hommes aux petits yeux noirs, aux pommettes saillantes, coiffés de chapeaux de feutre mou d'où pendent de longues tresses. Hommes et femmes sont séparés, les hommes en bas, les femmes autour d'une galerie au premier étage.

Mais aucun de ces costumes mirobolants qu'on voit sur les potiches et les assiettes, pas de soieries ni de dorures, des casaques noires de lustrine. Ce qui est curieux, c'est la naïveté de ces têtes mimant docilement sur leurs traits le jeu des acteurs, de ces bouches ouvertes qui montrent les dents avariées, le puits noir dont les lèvres sont la margelle.

Sur la scène, où l'on nous fait asseoir à la droite des artistes, le décor est représenté par deux bambous et une vieille natte de paille, un petit rideau de serge verte, large de lm,50, et enfin deux chaises de bois. L'orchestre, si on peut appeler ainsi cet affreux mélange de biniou criard, de gong, de viole rouillée et de cymbales, sans rythme perceptible à nos oreilles, accompagne la parole des acteurs. Pas de femme parmi les artistes, comme on sait ; les rôles féminins sont tenus par des hommes douteux, rasés de près, à la voix grêle, nasillarde et chevrotante.

Le sujet de la pièce, que m'expliqua M. Chamot, était tout à fait enfantin et les péripéties plus naïves encore : une jeune fille que son père ne veut pas laisser marier, et qui boude, qui raisonne et déraisonne avec des mines et des grimaces comme on en voit dans les vieilles peintures primitives.

Dans la salle, au lieu de marchand d'oranges, de bonbons, caramels, sucre d'orge, se promène un bonhomme chargé

de morceaux de canne à sucre, qu'il vend, ma foi, en abondance.

Pendant un en tr' acte, nous fûmes admis au foyer des artistes, cahute sale et puante, encombrée de boîtes de couleurs, de godets de carmin, de vert, de bleu, de blanc, de noir et de pinceaux, comme les boîtes des peintres. Un miroir de 10 centimètres, cassé et collé au mur, servait à toute la troupe.

Nous quittâmes ce trou d'asphyxie, en descendant des escaliers de bois, en traversant des sous- sols aux corridors étroits, des cuisines sans issue, sans air, un dédale effrayant de couloirs bordés de soupentes infâmes, obscures, grillagées, par où s'apercevaient des apparences de lits superposés, comme dans les cabines de steamers ; des Chinois dormaient tout habillés, roulés en boule dans des couvertures, la tête tournée vers le mur sale où pendaient des loques sans nom autour desquelles et sur lesquelles erraient des cancrelats et des punaises : c'était une maison de la ville chinoise.

Ailleurs, les Chinois, tout en fumant, jouaient aux cartes avec leurs longs ongles, dans des pièces de 2 mètres carrés, éclairées par un mauvais bec de gaz. Leur figure était jaune comme de la cire, les traits tirés ; ils faisaient un minimum de gestes et ne parlaient pas. A la porte de ces réduits s'élevait un petit bouddha doré éclairé par une chandelle.

Cinq cents personnes vivent dans cette cave sans air, avec des enfants, misérables mioches aux pauvres yeux boursouflés et au teint de laque jaune.

Nous étouffions littéralement, presque asphyxiés par l'air épais et les odeurs sta-

gnantes. Nous sortîmes. En mettant le pied dans la rue, nous poussâmes de longs soupirs, comme des gens qu'on vient de ramener à la vie. La lune se promenait dans le ciel pur.

Mais, comme le pêcheur de perles qui, une fois revenu à la surface, ne pense qu'à replonger dans la mer, je demandai à voir encore.

Nous entrâmes dans une autre maison.

Nous vîmes un musicien chinois qui jouait d'une sorte de cithare, très plate; il frappait avec des pellicules de bambou de minces fils de cuivre, et le son qui en sortait n'avait aucun charme pour nos oreilles ; il en fut de même pour une mandoline et pour une flûte de roseau d'où il tirait de petites plaintes inoffensives, dont le sens nous échappa complètement.

Puis nous entrâmes dans le taudis d'un diseur de bonne aventure. Il écrivit notre destinée sur des feuilles de papier rouge. Et ce fut aussi vague que les prédictions de nos célèbres chiromanciennes.

les fumeurs Le détective nous demanda d'opium o o si nous voulions voir de près de vrais fumeurs d'opium. Et, sur notre réponse affirmative, il frappa à une porte près de laquelle nous nous trouvions, au bout d'un couloir étroit, bas et sale ; il entra, et nous le suivîmes. Dans un chenil immonde, cinq ou six grabats s'étendaient et se superposaient ; il n'y faisait presque pas clair. Tous les lits étaient occupés, mais les gens dormaient, nous tournant le dos. Il réveilla l'un des dormeurs et se mit à lui parler. Le Chinois prit une sorte de gros bambou creusé à son milieu d'un petit fourneau crasseux, enleva d'une boîte

un peu de pâte brune avec un bâtonnet, la bourra dans le fourneau et l'alluma à une bougie. Il avait sans doute déjà beaucoup fumé ce soir, car sa physionomie était déjà noyée dans l'extase. Il lui fallait ouvrir la bouche toute grande pour aspirer la fumée de sa grosse pipe, et il était affreux à voir. Sa peau jaune collée sur ses os luisait comme un vieil ivoire qu'on aurait huilé ; sa bouche, qui bavait une salive incessante, avait un sourire d'idiot. Il nous montra son bras : littéralement, c'était un os, sans chair, et qui paraissait presque sans peau, tant elle y adhérait. Au bout de quelques minutes, il avait fini sa pipe et s'allongeait en fermant ses yeux morts.

J'étais écœuré, mais je regardais intensément ce malheureux squelette à la tête de vieille femme. C'était bien l'alcoolique des maisons de fous, sans délire violent, aussi abruti, aussi maniaque, aussi inconscient que l'ivrogne de nos latitudes.

Le détective lui donna de notre part quelque monnaie, car il faut bien alimenter ces monstres pour la clientèle !

Il frappa à une porte voisine, et le même spectacle s'offrit à nous. D'autres misérables, couchés sur d'affreuses litières puantes, dormaient dans l'ivresse. L'un d'eux, réveillé, expliqua qu'il avait rendu son chat fumeur comme lui. En effet, dès qu'il alluma sa pipe, un pauvre animal se leva d'un creux du lit, s'approcha gravement du Chinois et le regarda. Alors celui-ci aspira une large bouffée de fumée, saisit la tête du chat et lui insuffla la fumée dans la gueule. Il se laissa faire docilement, ferma doucement ses yeux

striés d'or, mais presque voilés, et regagna son trou à pas lents.

« Si je ne lui en donne pas, nous explique- t- il, il devient malade. C'est tout à fait comme moi... »

C'en était assez pour ce soir

Nous sortîmes enfin. Un vaste écœurement m'avait pris de ces horreurs.

Nous nous promenâmes dans les rues pleines d'animation. La rue des Clubs grouillait des allées et venues des joueurs. Les grosses lampes électriques éclairaient les façades de planches dorées, de bois vert et rouge grillagé, les balcons découpés.

Il était minuit. Les Chinois travaillaient encore dans les échoppes. Sur le bord des trottoirs, des femmes chinoises brûlaient des faisceaux de petites bougies multicolores et des tas de papiers pour chasser les démons du seuil de leurs demeures.

Où était mon rêve de porcelaines bleues, de vases cloisonnés, de soieries brodées de dragons d'or et de cormorans d'azur ? Il n'en restait que des bouddhas de pacotille allemande aux devantures des magasins, les affreuses « Joss Houses » en toc, et l'odeur nauséabonde de l'opium flottant autour de ces descendants corrompus du Fils du Ciel.

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