SAN FRANCISCO
7.000 kilomètres en chemin de fer. — San Francisco. — La montre du voyageur retarde de huit heures sur Paris. — La rade. — Le Presidio. — Le Cliff House. — Les phoques en liberté. — La Marseillaise dans le Far-West. — Pas d'ombrelles ni d'éventails. — La cuisine française. — ■ On se retrouve! — Mœurs plus libres. — Beauté des femmes. — Un boulevardier : le prince André Poniatowski. — Les clubs. — La colonie française. — Courte histoire de San Francisco. — Un chapeau de 350 francs. — Un oignon de 5 francs. — Le trust des bouteilles vides. — Cinquante navires pourrissent dans la baie. — La folie de l'or. — On gagne plus qu'à voler. — Et l'on n'a pas si peur. — Accaparement des chats. ■ — Les salons de jeu. — Les pépites et la poudre d'or sur les tables de jeu. — Blanchissage hors de prix. — Le notaire cireur de bottes. — Une poupée de 1.600 francs. — Une pépite de 20.000 francs trouvée par un Français. — Visite des établissements. — Le phonographe au tribunal. — Crachoirs partout. — Epoux en divorce. — La femme tyrannisée qui mâche de la gomme. — Flegme des plaideurs. — Cas de divorce. — Le Trésor municipal. — Le biceps du voyageur ne peut porter 20.000 dollars en or. — La Bibliothèque. — Catalogue ingénieux. — Les Écoles mixtes. — Chinois et Japonais. — Fausse alarme. — La discipline du sang-froid. — ■ Le traitement des institutrices primaires en Californie. — Trente-trois Clubs de femmes. — Le boycottage. — Un restaurateur qui sourit. — Le restaurateur ne sourit plus. — Un héros de la guerre de Chine. — M. Chamot. — Souvenirs splendides du pillage. — M«T Favier a donc pillé ? — Le sceau impérial. ■ — ■ Mille six cent cinquante perles sur un bonnet. — Un tarif à lire. — Pauvres malades ! — Un consul général
dans la misère !
e voici enfin au point extrême de mon voyage.
Depuis New- York, j'ai parcouru, par la Nouvelle-Orléans, 6.730 kilomètres en chemin de fer.
A présent, je n'ai plus qu' à revenir. Mais, si vous n'avez jamais fait de longs voyages, vous doutez-vous de ce que c'est que 6.730 kilomètres? Ma montre retarde de huit heures sur Paris. En arrivant ici cette nuit, à deux heures, dans la ville endormie, je pensais qu'il était dix heures du matin aux hor-
loges pneumatiques; je me suis représenté le mouvement des rues et du boulevard, et j'ai éprouvé comme la sensation d'avoir la tête en bas...
Je savais que San Franscisco datait de cinquante ans; je voulus en avoir une impression vivante et d'ensemble.
Quelle pouvait bien être la physionomie d'une ville si jeune dans ce Far-West romanesque et légendaire? J'en fis le tour en un jour. Je vis la rade immense, entourée de montagnes, belle à la fois comme un grand lac suisse et comme nos golfes méridionaux; le Park de la Porte d'Or, rempli d'arbres de toutes les essences, avec
des prairies où paissent des buffles sauvages, — les derniers, que l'on conserve précieusement en souvenir du temps où ils encombraient les voies de chemins de fer par troupeaux de 20. 000 ; un Kindergarten où sont réunis tous les jeux d'enfants. Je parcourus les avenues du Presidio, réserve de l'État, domaine militaire qui abrite les forts de défense de la rade, avec leurs gros canons menaçants braqués sur toutes les passes et sur la pleine mer ; je traversai des rues droites pareilles à celles qu'on trouve dans l'Est, d'autres rues bâties sur des collines, montant et descendant à pic comme une succession de montagnes russes qu'escaladent et dégringolent avec agilité des tramways funiculaires. Les maisons me paraissent assez jolies, je parle des maisons de résidence, car celles de la ville commerçante sont toutes de colossales bâtisses à quinze et vingt étages. On me montra, en passant, l'hôtel de ville, qui a coûté 20 millions à bâtir ; on me conduisit au Clifï House, pour y voir les phoques.
A 100 ou 200 mètres de la falaise, sur des rocs bas, plusieurs centaines de lions marins s'ébattent au soleil en poussant une sorte d'aboiement sauvage. Ils se traînent maladroitement sur les rochers, comme de grandes limaces visqueuses, se collent en tas les uns contre les autres, en remuant leurs têtes dans un va-et-vient continuel; puis ils redescendent en boitant et plongent avec grâce dans l'écume. Des oiseaux voltigent autour d'eux dans la poussière d'eau, se posent sur le sommet des rocs, les considèrent et s'envolent.
A côté du Clifï House, un vieil aveugle
jouait sur l'orgue de barbarie la Marseillaise ! Je fus, ma foi, ravi de cette coïncidence, et je revins sur mes pas pour faire au vieux mendiant une aumône compatriotique.
On me mena dans les restaurants français, chez Marchand d'abord, et au Poodle- Dog, où la cuisine française s'est conservée pure, comme en deux ou trois maisons de New- York. Les cabinets particuliers abondent, avec un luxe de confortable inconnu ailleurs, même dans la mère patrie. Dans les États de l'Est, à New- York par exemple, il n'y a pas de cabinets particuliers, car la pruderie de la loi les y interdit. Si vous désirez recevoir quelques amis dans l'intimité, on consent à vous donner une salle spéciale, mais dont la porte doit rester constamment grande ouverte — ce qui est, ne trouvez- vous pas? d'un cocasse achevé. Les Espagnols et les Français ont apporté ici des mœurs plus libérales, au grand scandale des puritains, qui leur préfèrent la mode hypocrite.
Les gens de l'Ouest paraissent plus affables, plus simples, plus liants, plus vifs aussi, que ceux du Nord et de l'Est. La différence est tout à fait sensible dans les rues, où les visages souriants ne sont pas rares, où l'on rencontre des flâneurs, catégorie inconnue de l'autre côté du pays.
Les femmes sont grandes, avec un teint magnifique de camélia rose ; beaucoup sont brunes. Fait assez original : dans ce pays de soleil, pas une ombrelle dans les rues, pas un éventail au théâtre. Hommes et femmes ont, en majorité, des types méridionaux où les Espagnols et les Français abondent, car la colonie française
est assez nombreuse. On me dit qu'elle se compose de 8.000 âmes. Comme San Francisco est peut-être la seule ville d'Amérique à la naissance de laquelle des Français encore vivants assistèrent, je vais pouvoir me documenter auprès d'eux.
la colonie J'ai trouvé, en effet, parmi française eux deshommes charmants, en tête desquels je dois nommer le prince Poniatowski, bien connu des Parisiens. Le boulevardier intelligent est devenu ici un homme d' affaires avisé, et sa situation à San Franscisco est tout à fait hors de pair. J'ai pu m'en rendre compte souvent durant les trois semaines de mon séjour. Il fait partie du conseil des premières banques de Californie, et il a créé lui-même, sur un point stratégique important de la Sierra Nevada, un petit chemin de fer d'une centaine de kilomètres qui représente aujourd'hui quelques indiscutables millions.
De plus, il est allié à l'une des plus riches, sinon la plus riche famille de San Francisco, la famille Crocker, dont les millions de dollars ne se comptent plus. Il vit tranquillement, en sage cultivé, entre une femme charmante et d'adorables enfants, dans un château des environs, à Burlingame, situé au milieu d'une nature sauvage et fertile, parmi des précipices, d'où l'on voit la baie de San Francisco et l'océan Pacifique. Sort enviable ! Il m'explique qu'à l'endroit où s'élève aujourd'hui le Crocker Building, — en plein centre des affaires, — il y avait, vers 1865, une montagne de sable que la mer venait battre. On retira le sable de la montagne et on le mit dans l'eau : la mer recula,
et on fut débarrassé de la montagne. Le père Crocker, — comme on l'appelle à San Francisco, — se plaisait à raconter qu'il avait mis sept mois pour faire à pied le voyage de Kansas City, et qu'après avoir construit le chemin de fer il fit le même trajet en sept jours.
Il me présenta au club « Pacific Union », le plus riche de la cité, où il me montra les vieux pionniers qui la fondèrent, parmi lesquels M. Mil], septuagénaire, l'un des hommes les plus riches des États-Unis.
C'est lui qui a créé à New- York cet asile de nuit dont je vous ai parlé, les « Mill's Hotels », en disant : « Ce n'est pas de la philanthropie, c'est une bonne affaire, puisque mon argent me rapporte 6 p. 100. » L'élément jeune et vivant de la ville s'est réfugié au « Bohemian Club », où je fus introduit par M. Edgar Peixotto, un jeune et déjà célèbre avocat, neveu du directeur de Y Équitable de Paris. J'ai rencontré là des Français qui tiennent des situations très en vue dans les affaires, MM. Raphaël et Sylvain Weill, M. Le Gallet et plusieurs autres dont j'ai, à mon grand regret, oublié les noms. Ils ont fondé plusieurs oeuvres françaises en pleine prospérité, et, parmi elles, l'hôpital français, que j'irai visiter en détail.
Un de nos aimables confrères de San Francisco, directeur du premier journal français de la ville, M. Lusenchi, m'a communiqué un livre de N. Daniel Lévy, bien curieux et bien intéressant, sur l'histoire de la Californie et sur les premiers colons français qui y arrivèrent après la découverte de la première pépite d'or en 1848. C'est passionnant à lire comme un roman. D'autre part, le consul général de France,
M. Dallemagne, m'a lu un récit de souvenirs du plus vieux résident français à San Francisco, le père Donais, qui fourmille de détails typiques. Je ne résiste pas au plaisir de vous les résumer.
En 1848, San Francisco était une bourgade de cinquante- sept maisons bâties en terre séchée et en bois, abritant à peu près 800 habitants. Aujourd'hui la ville en compte plus de 400.000 ! C'est un Mormon du nom de Marshall qui découvrit, par hasard, le premier placer en desséchant le lit d'un ruisseau. Quand la nouvelle arriva avec le spécimen d'or, les maisons, les magasins, même les journaux fermèrent (car il y avait déjà deux journaux!); ouvriers, journalistes, typographes, commerçants se ruèrent avec des pioches vers le village de Colorna. Les alcades des communes voisines abandonnèrent l'administration, les garnisons désertèrent, emportant leurs baïonnettes pour creuser le lit des rivières. Les marins qui arrivaient dans les ports firent comme les soldats.
Depuis le 30 novembre 1849 jusqu'au 18 juin 1850, — c'est-à-dire en pleine fièvre, — 35 navires français avaient amené 2.100 passagers; et depuis le mois d'août 1850 jusqu'au mois d'avril 1851, il était arrivé directement de France à San Francisco 1.855 hommes et 161 femmes. Total : 4.116 individus des deux sexes, amenés par des navires à voiles. On ne compte pas dans ce chiffre les immigrants français venus par steamers, ni les 91 bâtiments dont les équipages et les états- majors avaient déserté en débarquant à San Francisco. Cinquante- deux navires pourrissaient dans la baie.
Certains d'entre ceux, qui, faute d'argent, ne pouvaient aller aux mines, trouvaient à s'employer comme domestiques à San Francisco moyennant 500 francs par mois, ou dans les fermes des environs pour 20 francs par jour.
Et comme on ne produisait plus rien, les objets de première nécessité montèrent à des prix insensés; l'argent lui-même devenant rare, on paya avec de la poudre d'or. Le boisseau de fèves coûtait 50 francs; un oignon, 5 francs. Les charretiers demandaient 100 francs pour une course de 30 kilomètres. Un chapeau de feutre se vendit 70 dollars (350 francs) ! Des bouteilles vides valaient 25 francs. On y enfermait l'or en grains.
On assassinait tous les jours. Les troupes qu'envoyait le Gouvernement fédéral pour rétablir l'ordre désertaient pour aller aux mines.
La Californie comptait à peine 13.000 âmes en 1848. A la fin de 1849, la population s'élevait à 100.000. Et l'on bivouaquait sous la tente, en attendant les maisons.
En 1852, on exporta pour 230.000.000 d'or. San Francisco, à la fin de cette année 1852, avait 36.000 habitants. La Californie entière en comptait 326.000, dont 204.000 Américains, 30.000 Allemands, 28.000 Français, 20.000 Hispano- Américains, 17.000 Chinois, 20.000 Indiens et 2.000 nègres. Sur ces 326.000 individus, près du tiers étaient aux mines.
Les autres travaillaient à la construction des maisons et dans diverses industries. En 1853, on payait 50 et 60 francs par jour les maçons, tailleurs de pierre, charpentiers de navire ; les menuisiers,
SAN FRANCISCO. Union Square. — Cette place, l'une des plus vastes de la ville, n'offre de remarquable que le monument, haut de trente mètres, élevé par une municipalité patriote pour commémorer la conquête des Philippines.
LE CLIFF HOUSE. — Non loin pittoresques de La Californie el
San Francisco, à la pointe de la Golden Gâte, se trouvent l'un des sites les plus ôtel du Cliff Ilouse, bâti à quelques mètres de l'eau, sur une pointe de rocher.
Planche 171
LE SEAL ROCKS. — En i'ace du ClilT llouse se dresse un îlot très pittoresque: le rocher des Phoques, ainsi appelé parce qu'il est fréquenté régulièrement par ces animaux qui viennent s'y ébattre ou y paresser au soleil.
:-*jT
Phot. Putnaw cl Val
SAN FRANCISCO. City Hall. — L'Hôtel de Ville de San Francisco est l'un des plus beaux monuments de la ville; le dôme qui le surmonte lui donne beaucoup de majesté. Il a coûté environ vingl millions de francs.
Planche 172.
forgerons : 40 francs ; les ferblantiers, les chapeliers : 35 francs ; les tailleurs : 25 francs ; les cordonniers : 500 francs par mois.
On ne mangeait qu'au restaurant : un œuf frais valait 5 francs ; des pommes de terre grosses comme des noix coûtaient 1 fr. 25 la pièce.
Les rats infestaient la ville, et il n'y avait pas de chats. Un nègre eut l'idée d'aller à Los Angeles pour y faire le trust des chats vivants et vint les revendre de 250 à 500 francs pièce. Il fit une fortune qu'il perdit au jeu.
Car on jouait énormément à San Francisco. Les saloons étaient abrités sous des hangars de planches grossièrement décorés qui ouvraient sur la rue. Pour enjeux, les prospecteurs apportaient des pépites qu'on pesait dans des balances ; et même il arrivait que des mineurs jetaient sur la table leur sacoche gonflée de poudre d'or ou leurs bouteilles et perdaient là en une heure la fortune qu'ils avaient faite en un mois. Des femmes mexicaines, des Chiliennes, des négresses, entouraient les tables et couvaient de l'œil les gagnants, ainsi que cela se passe encore en d'autres temples mieux administrés. Les Américains jouaient le pharaon, les Mexicains le monte, les Français la roulette, le lansquenet et le trente et quarante.
Beaucoup de fortunes eurent des origines presque incroyables.
Un avocat français, arrivé en 1849 sans argent, ne sachant que faire, s'avise de ramasser dans la rue les chemises sales qu'on y jetait, car il coûtait plus cher de les blanchir que d'en faire servir de neuves. Le blanchissage d'une chemise se payait
en effet 2 dollars (10 francs). Il lave les chemises, les repasse tant bien que mal et les revend. Il gagne rapidement quelques milliers de dollars, installe ensuite une blanchisserie, achète des terrains, spécule et devient très riche..
Un autre homme de loi français débarque d'un bateau venu du Havre. Il n'avait pas encore mis le pied sur la grève qu'on venait de lui offrir une once d'or par jour (90 francs) pour faire la cuisine. On disait : « Un Français sait toujours faire la cuisine. »
Les premiers typographes qui arrivèrent furent payés 10 francs par 1.000 lettres, travail qu'on payait à l'époque 50 centimes à Paris et à Lyon. Ou bien ils exigeaient 3 dollars et demi par heure de présence (17 fr. 50), travaillant ou non. Tous ceux qui ne savaient que faire s'improvisaient typographes
Un de nos compatriotes gagna, en cinq ans, plus de 100.000 fanes à ramasser de vieilles bouteilles et à les revendre dans les placers.
Un notaire qui avait quitté la France, pour des motifs connus de lui seul, se fit cireur de bottes. Il recueillit une vieille caisse de vin, se servit de brosses qu'il avait emportées avec lui et s'installa au coin d'une rue, près des salons de jeu. Le premier mineur qu'il décrotta lui demande ce qu'il devait ; il répondit : «Ce que vous voudrez » ; l'autre lui donna 50 cents (2 fr. 50). Ce fut le prix qu'il adopta. Il gagna rapidement d'assez fortes sommes.
Mais il eut bientôt des imitateurs et des concurrents à meilleur marché. Pour les battre, il s'avisa de se faire fabriquer un couteau d'or avec lequel il grattait la boue
des chaussures des mineurs. Sa clientèle augmenta, et il put maintenir son prix.
Une jeune fille débarque de France avec une poupée qu'elle apportait pour offrir en cadeau. Le directeur de la douane, qui la voit dans sa malle, offre de la lui acheter pour sa propre fille ; elle refuse, mais il insiste tant qu'il finit par la lui arracher pour 320 dollars (1.600 francs) !
Avant la découverte de l'or, il se trouvait déjà quelques Français en Californie. Mais d'autres séjournaient aussi au Mexique, au Chili, au Pérou, aux îles Sandwich et à Tahiti, qui, dès la grande nouvelle, accoururent. Le premier Français arrivé en droite ligne de France, dès 1848, fut M. Eugène Sabatié, qui avait pris place dans un chargement de farine.
Il faut vous dire qu'en ce temps-là on mettait 75 jours de mer pour aller du Havre à New- York et 35 jours de New- York à San Francisco par Colon, à dos de mules. Les voiliers naviguaient six mois pour venir directement à San Francisco par le détroit de Magellan.
D'après M. Daniel Lévy, le premier groupe important de Français, parti du Havre, arriva le 14 septembre 1849, à bord d'un petit voilier appelé Meuse.
Ils étaient au nombre de 36 à 40. Non seulement nos compatriotes figuraient parmi les premiers arrivants d'Europe, mais ils formaient peut- être l' élément le plus important et le plus remarquable de cette immigration. Nulle part, en effet, les magnifiques trouvailles faites en Californie n'avaient produit une sensation aussi vive qu'en France et, particulièrement, qu'à Paris. Les uns partirent à leurs frais. D'autres se firent transporter par des com-
pagnies organisées dans ce but. Un très grand nombre apportaient des capitaux et des marchandises.
San Francisco, qui au mois de février 1849 ne comptait encore qu'une douzaine de nos nationaux, généralement pauvres, vit, dans l'espace d'une année, s'ouvrir des maisons importantes fondées par nos entreprenants compatriotes. C'étaient des bureaux d'importation de liquides, des maisons de nouveautés, de banque, de coiffure. On y faisait payer 2 dollars la coupe de cheveux et un dollar la barbe.
Deux ans après, la Californie renfermait 20.000 Français.
Les mineurs français envoyèrent à leurs familles de 1850 à 1851 plus de 4 millions de francs, rien que par l'intermédiaire du consulat de France. D'autres sommes considérables étaient envoyées par d'autres voies. Vers la fin de l'année 1830, on exposa à San Francisco une pépite d'or, du poids de 12 livres et valant près de 4.000 dollars. Elle avait été trouvée avec plusieurs autres dans les mines du Sud par trois Français, qui, en quinze jours, purent réaliser chacun une petite fortune.
monuments J'ai visité le City Hall et de la ville ]es autres monuments de la ville, les écoles, la bibliothèque, la prison, les clubs, les universités, les settlements (œuvres charitables, etc.).
De la plupart, rien de particulier à retenir.
Au Tribunal civil, est installé un ascenseur ; les juges n'ont pas à s'essouffler pour arriver à leurs sièges. Les débats des audiences y sont recueillis d'une
façon assez originale et qui étonnera un peu la basoche française. Les sténographes prennent à tour de rôle les réquisitoires, dépositions, plaidoiries, jugements, etc., et, toutes les cinq ou dix minutes, s'en vont, l'un après l'autre, réciter leurs notes à un phonographe qui les répète ensuite devant un employé à la machine à écrire, qui les enregistre alors définitivement.
Les jugements, les actes privés, tous les documents devant être conservés au Tribunal sont reproduits sur des registres à la machine à écrire ; ces machines sont très compliquées, puisqu'il faut les adapter à tous les formats et à toutes les épaisseurs de registres ; mais elles fonctionnent admirablement. J'ai compté une vingtaine d'hommes et de femmes occupés à tapoter sur les touches des appareils, devant les gros registres officiels.
Je suis entré dans plusieurs chambres.
Les planchers, couverts d'un caoutchouc très épais, éteignent complètement le bruit des pas. Dans tous les prétoires se trouvent un filtre à eau glacée et un verre à la disposition de tout le monde, et d'énormes crachoirs de 50 centimètres carrés. Souvent on ne voit assis au Tribunal qu'un seul juge, habillé comme vous et moi. Il écoute les avocats en veston qui lui parlent les deux mains dans les poches, sur le ton de la conversation, sans éclats de voix, sans déclamation ni emphase.
Dans l'une des Chambres, on jugeait les divorces. J'ai assisté à un débat. La femme plaidait contre le mari. C'était une grande femme, mince, assez élégante et assez jolie ; assise en face de son époux, elle mâchait sans cesse de la gomme. On
la questionnait sur ses doléances : elle répondait que son mari l'avait battue plusieurs fois, qu'il lui refusait souvent de l'argent et rentrait ivre chez lui à trois reprises. Elle disait tout cela froidement, en mâchonnant. Lui, un grand diable maigre, rose, blond, l'œil pas très bon, l' écoutait, assis et, les mains dans les poches, il répondait de temps en temps du bout des lèvres, expliquant qu'elle l'avait exaspéré par sa mauvaise humeur, ses reproches et ses injures. La femme, alors, ripostait à peine, sans colère non plus, ne le regardant pas, comme s'il s'agissait de tout autre homme que lui. Les avocats essayaient naturellement de rejeter les torts de l'un sur l'autre. Ici, le juge ne parle pas, ou à peine ; ce sont les avocats qui interrogent les témoins. Le divorce fut prononcé contre le mari, comme il arrive les trois quarts du temps. Car en Amérique, paradis des femmes, elles ont toutes les prérogatives et toutes les faveurs : de deux affirmations contraires, d'un homme et d'une femme, le juge croira toujours celle de la femme. Le divorce s'obtient assez facilement en Californie, car, alors que dans l'État de New- York, par exemple, il n'existe qu'un seul cas de divorce, l'inconduite, en Californie, la loi prévoit six cas, qui sont : 1° l'inconduite ; 2° le refus de subsides de la part du mari ; 3° l'abandon de la femme pendant un an ; 4° l'ivrognerie habituelle de l'un des deux époux ; 5° la condamnation pour un crime ; 6° 1' « extrême cruauté », y compris la « cruauté mentale » — mental cruelty. On entend par « extrême cruauté » les coups et sévices, et par « cruauté mentale », — cas le plus souvent
invoqué, car c'est le plus vague, — les injures et le mépris.
On m'a montré, en passant, le trésor municipal, un énorme coffre- fort muni de toutes les mécaniques possibles, d'une horloge de sûreté avec fils électriques, etc., qui renfermait 15 millions en or. Les portes en étaient ouvertes, et j'ai pu voir, d'un œil sec, des piles infinies de pièces de 20 dollars. On m'a même fait soupeser une plaque de cuivre où reposaient 100.000 francs en or. J'ai essayé de la mettre à bout de bras, — en vain.
Le catalogue de la Bibliothèque publique est très ingénieux, conçu d'après une méthode que j'avais déjà vu employer, d'ailleurs, dans d'autres villes américaines : ce sont des bandes de parchemin enroulées sur des bobines qu'on fait tourner avec une manivelle. Les noms des auteurs y sont inscrits par ordre alphabétique, avec l'indication du numéro des rayons où l'on peut les trouver. Il y a une bobine pour chaque lettre de l'alphabet. C'est d'une simplicité et d'une rapidité admirables. Quand je pense qu'il faut, en moyenne, une heure et demie pour obtenir un livre à la Bibliothèque nationale !
En Californie, les écoles primaires s'appellent des écoles de grammaire. Les garçons~et les filles y sont mêlés. J'ai assisté aux leçons d'une matinée dans presque toutes les classes. Cela ressemble tout à fait aux écoles de chez nous. La seule différence à noter, c'est le sérieux des figures d'enfants. Aucune gaminerie dans les yeux. Les filles, la plupart jolies, semblent même plus sérieuses que les garçons. Quelques-unes, malgré leur jeune âge,
ont des hanches et des poitrines presque formées ; une propreté absolue dans les vêtements : ce sont pourtant des enfants d'ouvriers. Je vis parmi eux deux grands garçons japonais habillés à l'européenne. Mais on ne reçoit pas les Chinois, sous le prétexte qu'ils ne s'habillent pas comme tout le monde.
Ce qui m'a le plus frappé dans l'enseignement, c'est l'importance extrême donnée aux moindres faits de l'histoire, cependant si simple et si courte, des États- Unis. Des noms de généraux complètement inconnus, des dates d'événements médiocres s'enflent dans les livres et dans la bouche des maîtresses, comme les noms de César, d'Attila ou de Napoléon, et comme la date de l'avènement de Cromwell ou celle de la Révolution française. J'ai senti là des efforts passionnés pour créer dans cette population si mélangée et si neuve un sentiment patriotique qui n'aura certes pas grand' peine à se former.
J'ai demandé à la directrice si elle n'avait jamais perçu le moindre inconvénient à la coéducation des sexes ? Elle parut surprise de ma question, comme si même elle n'y avait jamais pensé. Et en effet, à regarder attentivement garçons et filles, on se prend à s'étonner soi-même de ces craintes.
Mais quel souci de dresser les enfants au calme, à la présence d'esprit et à la discipline! La directrice me dit :
« Je vais donner le signal d'alarme en cas d'incendie, et vous verrez comment l'école se videra, et en combien de temps. »
Nous nous trouvions dans l'escalier.
Elle siffla longuement dans un sifflet à roulette. Quelques secondes après, un gar-
1 lll 1> !-
l'h : l utnam et Valentine, Los An
SAN FRANCISCO. - En Californie les belles Heurs, GOLDEN GATE PARK. —Un intéressant musée est abondent ; on en vend d'odorantes brassées à tous les construit dans cet admirable parc.
coins de rue.
LE GOLDEN GATE PARK. — Le pare de la « Porte d'Or » s'étend sur nue longue bande d'un kilomètre de largeur. Sa superficie est de 1:20 hectares. Il renferme des fleurs rares et des essences précieuses.
Planche i-j'i.
E GÉNÉRALE DE SAN FRANCISCO. — Comme toutes les villes américaines, San-Francisco est bâtie en damier, sun quartiers où l'amateur de pittoresque aimait à tlâner. Après le tremblement de terre de 1906, qui les a jetés bas. ils ont dispai
'ta*
la méthode des << blocs » ou carrés de maisons coupant les rues à angles droits. Il existait encore, il y a quelques années, d anciens Dur l'aire place à des quartiers neufs. Aujourd'hui la ville entière, hormis la ville chinoise, est de construction absolument moderne.
Planches 17417a
?*Sy«
OD
L'UNIVERSITÉ DE CALIFORNIE. — Cette université, célèbre dans l'ouest de l'Amérique, est fréquentée par
4 000 élèves. Ses bâtiments et ses beaux jardins offrent une vue superbe sur la Porte d'Or et sur San Francisco.
Planche 17a.
çon sortit d'une classe, vint se placer à côté d'elle sans dire un mot. Il était là, à sa disposition, pour courir où elle lui dirait d'aller transmettre, au besoin, ses ordres. En même temps, d'autres garçons, cinq ou six, désignés d'avance pour cela, ouvraient toutes les fenêtres des classes, regardaient dans la rue, essayaient, en se penchant, de voir où était le feu, grimpaient les escaliers, cherchant le foyer de l'incendie. Et simultanément, de tous les étages, les élèves, précédés des maîtresses, évacuaient les chambres au pas, descendaient les escaliers dans le plus grand ordre, arrivaient dans la rue et allaient se poster sur le trottoir d'en face, toujours au pas. Puis, sur un signe de la directrice, tous rentraient dans l'école, au son du tambour. Le tout avait duré moins de cinq minutes.
« Et, comme personne ne sait s'il y a le feu vraiment ou non, en cas d'incendie réel les choses se passeraient exactement de même, me dit la directrice. »
J'ai noté les prix des traitements des institutrices, — car ce sont des femmes qui tiennent ces écoles, les hommes se refusant à enseigner pour si peu. La directrice touche 150 dollars par mois (750 fr.). Les sous- maîtresses débutent à 60 dollars (300 francs) ; elles arrivent rapidement à 75 et 80 dollars (400 francs). Dans les écoles maternelles, elles sont les plus payées : 100 dollars (500 francs) comme traitement mensuel de début.
On compte, à San Francisco, trentetrois clubs de femmes !
Tous les clubs féminins de l'État sont fédérés. Leur action est réelle et efficace. Ce sont eux qui obtinrent du Parlement,
entre autres réformes, que les enfants criminels fussent jugés à part et relégués dans des familles sous le contrôle de fonctionnaires spéciaux. Les clubs de Californie avaient envoyé des déléguées à Sacramento pour plaider en faveur de cette réforme.
LE BOYCOTTAGE J'aj vu fe mes yeux Ce
qu'est le boycottage.
Je passais un soir dans Market Street, la principale rue de la ville. Devant un restaurant, à l'enseigne du « Restaurant Puritain », un homme- sandwich allait et venait en prononçant tout haut les paroles inscrites en grosses lettres sur ses deux affiches : « Travailleurs, n' allez pas au restaurant Puritain, c'est l'ennemi des Unions ouvrières!... » Le restaurateur se tenait sur le pas de sa porte, en souriant d'un air gêné. Il paraissait très ennuyé, et il devait l'être, en effet, car sa clientèle semblait mince. Les deux hommes se regardaient avec malveillance. Je m'informai de la raison de ce boycottage. On me dit que le patron employait sans doute des aides de cuisine au-dessous du tarif fixé par les syndicats, et qu'il faisait travailler en dehors des heures convenues. Alors l'Union avait délégué un de ses membres — l'homme- sandwich — pour avertir les unionnistes et les empêcher de donner leur clientèle à cet ennemi. Or, ici, presque tous les ouvriers font partie des unions. Une telle interdiction produit des effets réels.
Pendant plusieurs jours, je revis l'homme-sandwich à sa faction. En rentrant le soir, à minuit, il s'y trouvait encore, lui ou un suppléant. Le restaurant se vidait.
Le restaurateur ne souriait plus. Un beau jour, l'homme- sandwich avait disparu:
le patron vaincu avait souscrit aux tarifs des syndicats.
J'ai rencontré ici un homme bien curieux et bien sympathique : c'est l'ancien propriétaire de l'Hôtel de Paris, à Pékin, qui fit tant parler de lui pendant la dernière guerre de Chine et grâce à qui les Européens assiégés purent se nourrir et se défendre pendant si longtemps. Il s'appelle M. Chamot. Quand on le met sur son sujet favori, il ne se fait pas prier et vous raconte des choses palpitantes d'intérêt, qu'il ferait bien d'écrire.
Il est marié à une charmante femme américaine, jolie et distinguée, qui fit là- bas, à ses côtés, des prodiges d'adresse au revolver et au fusil d'ordonnance !
Quand elle tirait, elle ne manquait jamais son Chinois, pas plus que son mari d'ailleurs, Suisse d'origine et lauréat, comme sa femme, du Grand Concours fédéral.
J'ai visité ces aimables gens si hospitaliers à tous les Français de passage à San Francisco. M. Chamot vit de ses rentes et fait bâtir. La famille de sa femme est elle-même très riche, et lui, pour avoir eu son hôtel et sa fabrique de porcelaines bombardés, a touché de belles indemnités des différents gouvernements, sans compter les spéculations heureuses qu'il a pu faire pendant le séjour des troupes alliées.
Mais il a rapporté de plus quelques souvenirs assez coquets des palais impériaux. Il m'a montré son petit « musée du pillage », qui n'est pas sans intérêt. Des coupes d'agate, des colliers d'ambre, des bracelets de jade, un sceptre d'or,
un magnifique vase de cristal de roche ; le général Frey lui a donné, en souvenir et en récompense de ses services, des vases d'ambre de toute beauté de Mgr Favier il a un brûle-parfum d'un travail inouï et d'un poids colossal. Il a aussi des coffres, des timbres de cuivre, des bouddhas, des éventails ornés de rubis et de vieilles peintures hollandaises du xvme siècle venues à Pékin on ne sait comment, une armure du fameux prince Li, avec son casque et son porte- flèches damasquinés.
Mais ses deux morceaux principaux sont le sceau impérial et la coiffure de l'Impératrice. Le sceau est un bloc d or jaune de 10 kilogrammes, vraiment peu commode à manier. M. Chamot l'a acheté à Mgr Favier. Ce cachet représente donc une trentaine de mille francs de métal. Mais l'acquéreur a fait une bonne affaire ! Quant à la coiffure de l'Impératrice mère, c'est une sorte de kakoschnick comme en portent les femmes russes, un haut bonnet pointu dont la trame est tout en cheveux tressés, et dont les ornements sont de pierres précieuses, de plumes d'oiseauxmouches et de colibris, de chimères et de dragons de soies multicolores, incrustés de rubis, de jade, d'ambre et de perles. M. Chamot et sa femme ont compté les perles du bonnet : il y en a 1.650 !
Il a l'intention de l'offrir au Louvre. C'est d'un bon cœur.
J'ai donné plus haut un aperçu des prix fantastiques payés il y a cinquante ans aux ouvriers les plus ordinaires de l'industrie. Aujourd'hui, ces prix ont un peu baissé : les maçons poseurs de briques ne gagnent plus guère que de 25 à 35 francs
par jour; les manœuvres, 15 francs; les plombiers et les charpentiers, 28 francs ; les conducteurs de tramways, 15 francs par jour ; les sergents de ville, 500 francs par mois. Et le reste à l'avenant. Mais une autre catégorie de praticiens a maintenu des prix bien faits pour étonner les malades d'Europe : ce sont les médecins.
Lisez ce tarif :
La première visite d'un médecin à un malade se paye 50 francs ; les autres, 25 francs ; la nuit, c'est toujours 50 francs. Un certificat quelconque de médecin, 100 francs ; vérification de la mort, 250 francs. Si la visite a trait à une question légale, 2.500 francs ; opération à la tête et point de suture, etc., 750 francs ; fracture ou luxation d'un os, 2.500 francs ; ligatures d'artères, 2.500 francs ; opération d'une tumeur, d'un œil, trépan, hernie étranglée, fistule, 2.500 francs ; coup de bistouri dans un abcès, 250 francs ; point de suture à une plaie récente, 250 francs ; réduction d'une petite fracture ou d'une luxation des doigts, 250 francs ; enlèvement d'un corps étranger dans l'oreille, 150 francs ; etc., etc.
Ces prix sont fixés par le Syndicat des médecins de San Francisco. Je les ai copiés dans un recueil officiel de la corporation, le dernier paru.
Un petit fait bien significatif qu'on cite à San Francisco :
Le consul général français n'a pas le téléphone !
Mais il se plaint du traitement que la France lui sert, et il se lamente sur les prix exorbitants de tout ce qui est nécessaire à la vie. J'écris sur mon carnet les chiffres et les faits que voici :
Impossible d'acheter moins de dix sous de lait.
Les œufs coûtent de 3 francs à 3 fr. 50 la douzaine.
Le beurre de table, 3 fr. 75 la livre.
Un domestique demande au minimum 35 dollars par mois (180 francs). Certains vont jusqu'à 40 et 50 dollars. Ils exigent absolument un tapis dans leur chambre, acceptent difficilement une natte.
Le gaz coûte 2 dollars 50 (12 fr. 50) les 1.000 pieds cubes (un peu moins de 4 mètres cubes). En France nous payons le gaz quatre sous le mètre cube.
Un abonnement à l'eau coûte 5 dollars par mois (25 francs).
Pour poser un tuyau de poêle, 3 dollars et demi : 17 fr. 50.
Coupe de cheveux : 2 fr. 50.
Raser: 1 fr. 25.
Cirer les bottines 0 fr. 50.
Une chambre meublée très ordinaire :
minimum 130 francs.
Au total, la vie coûte le double qu'à Chicago, par exemple.
Avis aux amateurs !