ESSAI SUR L'ORIGINE DE SA CIVILISATION
QUÉBEC TYPOGRAPHIE LAFLAMME & PROULx
A l'honorable sir Louer Gouin,
Premier Ministre de la Province de Québec.
Lorsque le congrès des Américanistes s'est réuni à Québec, en 1906, vous avez bien voulu, Par une faveur exceptionnelle, mettre à sa disposition les salles de l'Assemblée législative pour y tenir ses séances: vous lui avez souhaité Ja bienvenue en des termes extrêmement sympathiques ; de plus, votre Souvernement, par une aide généreuse, a contribué au succès de son
œuvre. Permettez à l’auteur du présent ouvrage
et membre de ce congrès, de vous dédier, comme témoignage de respect et de reconnaissance, le livre qu'il publie aujourd’hui sur l'Amérique préhistorique.
Les progrès réalisés depuis un siècle dans les différentes branches des connaissances humaines, la diffusion générale de la science, la facilité des voyages, ont fait pénétrer chez les masses une foule de notions d'autant plus appréciées qu'elles sont mieux connues, Lans un domaine plus spécial du savoir, les découvertes archéologiques accomplies en ces derniers temps ont singulièrement élargi les horizons de ceux qui veulent étudier l’histoire de l'humanité. De toutes parts le passé se lève ; des peuples, dont nous ignorions jusqu'ici l'existence, se révèlent à nous de la profondeur des siècles. Pour l’archéologie préhistorique américaine en particulier, le jour commence à se faire. Les congrès internationaux des Américanistes ont imprimé un nouvel élan aux missions scientifiques publiques et privées dans les deux Amériques. Dans les différentes villes où se sont tenues ces assises scientifiques
depuis 1875, date de leur fondation, elles ont créé un mouvement d’idées qui, sans elles, n’existerait pas, un centre, un foyer commun, où tous ceux qui s'occupent de l’hisioire ancienne et de l’archéologie du Nouveau-Monde, peuvent se rencontrer, soumettre leurs travaux, faire connaître les résultats de leurs découvertes, populariser enfin la connaissance de l'Amérique précolombienne. Ainsi, on ne saurait se flatter aujourd’hui d'apprendre une chose nouvelle à la plupart des lecteurs en leur disant que l'Amérique des temps précolombiens a vu ‘une civilisation très développée et offrant autant d’intérêt que les civilisations du Vieux-Monde ; qu’au moment de sa découverte par Christophe Colomb, notre continent était habité par deux grandes familles de peuples, dont l’une, composée d’une multitude de tribus à l’état sauvage, avait à peu près pour unique moyen de subsistance la chasse et la pêche ; l’autre, organisée en corps de nation, ayant des formes régulières de gouvernement et de religion basées sur une puissante hiérarchie sacerdotale, vivait des produits de la culture du sol, du commerce et de l’industrie. C’est encore un fait généralement connu que l’on trouve au Mexique, au Yucatan, dans l’Amérique centrale et au Pérou, les ruines de nombreuses et
grandes cités; que ces cités étaient remplies de temples, de palais, d’édificesextraordinaires par leur forme et leurs dimensions, élevés sur des terrasses artificielles et séparés les uns des autres par de vastes espaces. Mais ce que savent seuls les spécialistes, c’est le nombre et l'étendue de ces villes, l'usage et le genre particulier de tous ces édifices, l’histoire, encore confuse il est vrai, des auteurs de ces vieux monuments.
La tradition, quoique très obscure, touchant l'établissement dans notre continent des preiniers États, qui né furent probablement que de simples confédérations gouvernées par des chefs indépendants, nous laisse deviner que des révolutions et des désastres, dont il ne reste pas même de souvenirs, firent disparaître ces empires primitifs. A cette première destruction succédèrent d’autres monuments non moins imposants dont les ruines sont également perdues dans les sombres forêts ou dans les déserts du Nouveau-Monde ; car l'Amérique, dit un de ses historiens, a eu ses cataclysmes, ses invasions de barbares, ses civilisations successives et ses nationalités, tout comme le vieil hémisphère,
Il n’est peut-être pas hors de propos, pour la plus
parfaite intelligence des chapitres qui vont suivre, de dire dès maintenant ce que l'on doit entendre par l'appellation de «villes », appliquée à désigner certains groupes de ruines qui jonchent le sol de l’ancienne Amérique civilisée. Le lecteur ne doit pas se figurer des villes tout à fait à l’image des nôtres, renfermant ensemble, sans ordre apparent, les édifices d’un caractère religieux, civil et domestique qui les composent, car telle n'était pas la : disposition de ces anciennes cités. C’étaient plutôt des centres habités que des villes, des centres reli- | gieux et politiques.
Ces villes indiennes se composaient toujours des mêmes édifices, généralement au nombre de quinze à vingt, bâtis sur d'énormes terrassements en forme de talus et garnis d’escaliers. Ils se divisaient en palais, temples et autres édifices sacrés, sortes de monastères et de couvents, où se tenaient les prêtres et les jeunes filles vouées au cuite.
Ces monuments, dont les murailles étaient ornées de bas-reliefs et couvertes de peintures éblouissantes, étaient disséminés sur un grand espace et reliés entre eux par des chaussées cimentées, colorées en rouge et oibragées par des plantations de palmiers et d’arbustes fleuris. On avait aménagé près de
ces temples et de ces palais des cours et des places au milieu desquelles se voyaient des statues, des colon nes et des stèles sculptées, qui montrent que, dans ces anciennes villes, l’ostentation et le luxe coexistaient avec la richesse, tout comme dans les contrées orientales. Ces Premiers groupes de bâtiments, qu’entourait un mur d'enceinte, formaient le centre de la ville. Aux alentours, au milieu de véritables Parcs, s’'étendaient les habitations des grands seigneurs et des riches marchands, habitations parfois non moins Somptueuses que celles du chef de l'État, Le peuple et les esclaves avaient leurs huttes beaucoup plus loin, en dehors de la ville. Ces cabanes ne formaient que d’éphémères agglomérations dans le voisinage de grandiose 3 édifices, les seuls dont nous Tetrouvions encore des restes. Les vieilles cités américaines occupaient donc un circuit très étendu et ressemblaient à un immense jardin, selon l'expression d’un explorateur. Les ruines qui en subsistent aujourd’hui, perdues au milieu de sombres forêts ou éparses dans les déserts, produisent l'effet le plus saisissant dans leur silence et leur morne désolation. Malgré leur état de dégradation, elles Portent encore en elles ]a Preuve que la magnificence et 1a richesse existaient
autrefois dans ces contrées, et que les descriptions que nous en ont laissées Cortez et les premiers écrivains espagnols n'étaient pas exagérées. Un explorateur, John-L. Stephens, comparant sur les lieux ces descriptions avec ce qu'il voyait, dit qu’elles n’expriment que la vérité, et il trouve sing'iiie : que leurs auteurs aient parfois été jugés peu digres de confiance.
Un des premiers débris qu’il aperçut en atteignant l'emplacement des ruines de Copan (Honduras), fut une colonne en pierre de quatorze pieds de hauteur dont les quatre côtés, larges de trois pieds chacun, étaient couverts, de la base au sommet, de sculptures d’une telle exécution, que la vue inattendue de ce monument dissipa aussitôt et pour toujours de son esprit toute incertitude ; *<hant le caractère des antiquités américaines. ,. en demeura convaincu que les ruines qu’il cherchait étaient intéressantes, non seulement à titre de vestiges d’un peuple inconnu, mais encore comme objets d’art, prouvant, comme le feraient des témoignages historiques nouvellement découverts, que les peuples qui occupaient cette partie de ce continent n'étaient point des sauvages. L'architecture, la sculpture, la peinture, tous les arts qui embellissent la vie, avaient ancienne-
ment fleuri en ces lieux Maintenant envahis par la forêt 1.
Ces temples, ces palais, tous ces vastes édifices, couverts d’étranges décorations, démontrent aussi que les classes dirigeantes exerçaient un pouvoir illimité sur le peuple. Toutefois, lorsque nous com- Patrons ces ruines avec ce que nous disent les Espagnols de celles de ces anciennes villes qui existaient encore au moment où ils prirent possession de ce continent, on peut se représenter la vie qui les animait jadis. (Cest ce qu'a fait le célèbre explorateur français, M. Désiré Charnay, lequel nous a donné, dans un récit plein d'intérêt ?, une évocation du passé, un tableau complet et « véritable en toutes choses » de cette civilisation, du moins de celle qui existait au Yucatan, vers l'époque de la Conquête.
Le plan horizontal des palais était presque toujours identique à ceux dont les anciens palais d'Orient nous offrent le modèle, de même que le groupement de ces palais et de ces temples, avec les tours qui rm à ns
1. Incidents of Travel in Central America, Chiapas and Vucatan, New-York, 1841, pp. 102 et 105.