‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 129 sur 212 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

m'assommer, Un miracle seul pouvait me sauver, Le miracle s’est accompli grâce à toi, ma chère Florenline,

— Grâce à moi! s'écria la lingère ; et comment cela ?

— Ton souvenir pénétra mon âme au moment de mourir de la terrible mort qu'on me préparait. Je pris la pochette, que j'avais sur moi quand les Indiens me firent prisonnier, etje me mis à exécuter l'air de la Petite Mendiante, cette tendre romance de Romagnesi que Lu aimais à chanter dans nos beaux jours passés. A peine gvais-je commencé de jouer la douce mélodie, que les sauvages s'avancèrent en masse vers moi, stimulés par la plus vive curiosité, On me fit recommencer quinze fois de suite le même air ; puis je jouai des motifs de danse, tels que quadrilles, valses, galops, etc. ; tout mon répertoire y passa, J'étais sauvé, et, en me conservant la vie, ils me donnèrent le nom de Lumière d'harmonie. Le lendemain de ce jour, on me tatoua, on couvrit mon corps de peaux de bêtes, on me livra des armes, et le chef me donna l’accolade fraternelle. Il me faisait jouer de la pochette à tous les moments du jour pour fêter une victoire, pour animer le courage des guerriers, pour danser, pour le seul plaisir de m'’entendre, et pour conduire les morts en terre.

— En s: rie que, depuis bientôt cinq ans que tu m'as abandonnée en quittant Paris, tu vis avec les sauvages ?

— Je ne suis sauvage que depuis trois ans. Mon talent sur la pochette m'ayant attiré la plus vive amitié de la part du chef des Comanches, j'ai été nommé souschef de la tribu, et je suis à cette heure en ambassade auprès du président des États-Unis. En t’apercevant ce matin dans Ja foule, auprès de l'hôtel où nous demeurons, je t'ai fait suivre, et j'ai connu ta demeure. Mais toi, cher trésor perdu et retrouvé de mon cœur,

comment se fait-il que tu sois partie de France ?

— Je l'ai d'abord attendu, confiante en ta promesse ; puis, voyant que lu ne venais pas, j’ai écrit au Havre, à la tante, qui m'a appris ton départ pour les États- Unis. Ah! ce coup si inattendu a été bien cruel pour mon cœur. Me fuir ainsi sans rien dire !.…

— Pauvre petite cousine 1... j'ai toujours été un peu sauvage, moi ! |

— Enfin j'ai continué mon état de lingère, j'ai réalisé des économies, j'ai acheté quelques marchandises, et comme tant d'autres je suis venue en Amérique tenter la fortune. Ù

— Et, dis-moi, es-tu satisfaite de tes affaires ? Ca vat-il un peu?

— Pas trop mal. Je suis en correspondance avec des fournisseurs à Paris, qui ont confiance en moi et qui me vendent à terme toutes les marchandises dont j'ai besoin. Ah! j'étais bien à cent lieues de penser que je te retrouverais un jour, et surtout en sauvage ! Est-ce que tu vas retourner dans (a tribu ?

— Allons donc! fit Léopold en accompagnant ces paroles d’un geste significatif, jamais ! Et, puisque tu m'aimes toujours, puisque notre bonne éloile nous réunit ici tous les deux, c’est à la vie, à la mort. Seulement, ajouta-t-il, je ne me fais pas d’illusion, j'aurai bien de la peine à obtenir de Torrent dévastateur la permission de rentrer dans la vie civilisée ; il aime tant la pochette! D'un autre côté, si j'abandonne l'ambassade, il sera peut-être possible au chef des Comanches, qu'on tient

à ménager en ce moment, de me faire arrêter comme sauvage réfractaire, et cette fois la musique ne me sauverait pas de la dent des Comanches outragés et toujours de très-bon appétit.

— Mais alors, comment faire ?

— J'ai une idée. Comme après tout Zorrent dévasta-

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