CHAPITRE XIV
teur tient beaucoup plus à ma pochette qu'à ma personne, il me serait facile d'obtenir ma réintégration dans le monde civilisé, si je trouvais un violoniste quelconque qui voulût prendre ma place dans le monde des sauvages.
— Mais qui donc voudrait d’une semblable position ?
— Eh! on ne peut pas savoir. Les conservatoires d'Europe, surtoutle Conservatoire de Paris, jettent tous les ans dans la circulation uu petit bataillon de musiciens qui se dispersent dans le monde entier. Parmi ceux que la fortune, dans les moments où elle s'amuse à faire de mauvaises plaisanteries, a appelés aux États- Unis, il doit s’en trouver plus d'un qui accepterait volontiers mon emploi. Première pochette de Sa Majesté Zorrent dévastateur, nourri, logé et même un peu habillé, comme tu vois, quand on est sir'nle violoniste en Amérique, ce n'est point tant à déduigner.
— Mais comment trouver ce :i1loniste ?
— C'est tout simple, je vais en faire la demande dans les journaux. El il rédigea l’avis suivant :
€ AUX MUSICIENS SANS EMPLOI. — On demande de suile « un violoniste pour être spécialement attaché au ser- « vice du chef d’une respectabie tribu d’Indiens. Pas « d'appointements, mais 2n revanche, avec beaucoup « d'estime, la nourriture, le logement et l’entretien as- « surés. »
L'annonce fut insérée dans trois journaux.
Le lendemain, qu214d Léopold revint chez la lingère, il y trouva un monsieur qui l’attendait. Ce monsieur paraissait âgé de quarante-cinq à cinquante ans; il était blond, et une longue chevelure mal en ordre tombait sur le col graisseux de sa redingote horriblement ràpée et boutonnée jusqu'au menton. Il tenait à la main un chapeau de soie noire auquel le temps avait donné une couleur fauve et rougeâtre. Ce
feutre discrét servait à cacher le devant d’un pantalon de drap noir, dont la trame effrontée apparaissait luisante comme le plus fin des vernis. Les souliers qu’il avait aux pieds, beaucoup moins vernis que son pantalon, étaient horriblement fatigués et beaucoup trop longs, de manière que le bout se relevait à la façon des babouches turques. Malgré l'aspect misérable de ce personrage, il y avait dans sa physionomie quelque chose d'intelligent et de noble qui commandait le respect.
— En voilà un, s'était dit Léopold en voyant ce visiteur inconnu; c’est bien là la tenue d’un virtuose venu en Amérique pour faire fortune.
Puis reprenant tout haut :
— Qu’'y a-t-il, Monsieur, pour votre service ?
— J'ai lu, Monsieur, l’annonce par laquelle vous demandez un violoniste pour le service particulier d’un chef indien. Je viens, Monsieur, me proposer pour cet emploi. Sans être très-fort sur l’instrument, je puis néanmoins faire convenablement ma partie dans un quatuor.
— Oh! c’est inutile, et vous n'aurez jamais à jouer que des solos, car vous serez seul de musicien. Mais rien ne vous empèchera d’exécuter isolément votre partie de quatuor, si tel est votre bon plaisir.
— L'effet serait maigre.
— Maigre ou dodu, pour des oreilles de Comanches !... Oh ! si, au lieu de goûter les charmes de la musique, il s’agissait pour eux de savourer le musicien lui-même, ce scrait une tout autre affaire, etle maigre ne leur plairait que médiocrement. Chaque nation a ses pelites faiblesses.
— Celles de votre nation me paraissent peu artistiques et surtout fort peu rassurantes pour les étrangers.
— En général c’est vrai; mais, quant à vous, Mon-
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