CHAPITRE XIV
Le directeur le reçut et je me mis à en écrire la musique avec un enthousiasme qui réchauffe encore mon sang aujourd’hui que j'y pense. Deux mois après, ma partition était dans les mains du copiste. Dix-huit mois plus tard, je faillis m’évanouir en recevant un bulletin de l'Opéra-Comique qui m'invitail à assister aux répétitions de mon ouvrage. Je cherchai des yeux les deux membres de l’Institut qui, d’après les réglements, devaient m'’assister dans les répétitions. Comme je ne les vis pas et que j’en fis l’observation, on nie rit au nez en me disant que jamais les membres de l’Institut ne s'étaient dérangés pour des prix de Rome, et que d’ailleurs j'étais assez grand garçon pour surveiller moi-même l’exécution de mon opéra.
— Ce n’était guère poli, dit la lingère avec intérêt.
— Sans doute, répliqua le grand prix de Rome, mais je n'avais rien à dire, et il fallut me résigner. Trois répétitions eurent lieu. A la quatrième, le libretto, reçu d’abord avec plaisir, fut trouvé détestable. Les auteurs se fâchèrent avec les directeurs. Ils retirèrent leur pièce et reçurent cinq cents francs pour tous dommages. Pareille somme me fut offerte, moyennant quoi je reconnaîtrais le directeur déchargé de toute obligation envers moi. Je refusai d’abord, mais j’avais de la famille, j'étais pauvre ; je finis par accepter les cinq cents francs. Je n’ai pas eu, comme quelques-uns de mes collègues malheureux, le courage d'oublier la musique en me faisant fleuriste, chapelier ou copiste (historique). Je donnai des leçons, mais comme je n'étais fort sur aucun instrument, jelgagnai peu d’argent. Enfin je partis en qualité de chef d'orchestre pour diriger aux États-Unis une troupe d'opéra. L'opéra n'eut pas de succès el on me fit banqueroute de mes appointements. Je me trouvais, sans savoir l'anglais, dans le pays le moins musical du monde. J'ai
souffert du froid et de la faim ; je n’ose pas retourner en France plus misérable que je n’en suis parti; d’ailleurs je n'ai point d'argent pour payer mon passage. J'accepte donc comme une bonne fortune relative la place que vous me proposez; les hommes civilisés protégent si peu les musiciens, que je ne vois pas trop ce que je puis risquer avec les sauvages.
— Grand prix de Rome, dit Léopold d'une voix solennelle, vos malheurs me touchent, et je vous nome première pochette de Torrent dévastateur, le puissant chef des Comanches ! Et moi, se dit-il à lui-même, je cours donner ma démission pour m’unir à celle que j'aime.
Cette curieuse et burlesque histoire, qui perd beaucoup en passant par notre plume, avait été débitée par Arthur avec la verve et l’entrain que les Angiais apportent souvent dans le récit oral. Elle amusa le colonel. Je la trouvai moins plaisante, et elle me fit faire des réflexions qui aboutirent à celte conclusion : les épiciers dont on s’est tant moqué, par jalousie, sont les gens les plus intelligents du monde, y compris les grands prix de Rome, et peut-être aussi ceux qui les nomment.
De Washington-City à Charleston nous ne fimes pour ainsi dire qu'une traite.
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