CHAPITRE XVIII
avons surnommés des grecs en France, et qu'on a baptisés du nom de black legs (jambes noires) de l'autre côté de l'Océan, se rencontrent partout, en plus ou moins grand nombre, sur les steamboats du grand fleuve.
Leur habileté à faire passer dans leur poche ce que d'autres poches renferment, est véritablement étonnante et digne d’un meilleur emploi. Le diable ne comprendrait rien à leur tour d'escamotage, et seul Bosco aurait pu les suivre dans leur travail et les prendre la main dans le sac. Leurs jeux favoris, ceux qui se prêtent le mieux à leurs honnêtes opérations, sont le poker et l’eucker.
Malheur à l’homme du Nord ou à l'étranger qui accepte de jouer avec ces maîtres coquins. Ceux que leur triste célébrité signale à l'attention du capitaine sont l’objet d’une surveillance, mais cette surveillance est presque toujours impuissanie devant leur dextérité.
Quelquefois il arrive, lorsque la fraude est évidente, que le capitaine, sur une plainte collective des passagers, purge son bord du black legs. Qu'il fasse jour ou nuit, que la rive soit habitée ou solitaire, notre homme est débarqué malgré ses protestations et malgré ses menaces. Mais les black legs semblent sortir de la cale du vaisseau; quand il n’y en a plus, ilyena encore. Pour les détruire, il faudrait une police spéciale à bord de chaque steamer, car on ne peut raisonnablement pas demander au capitaine occupé de la direclion du bâliment, une surveillance continuelle.
Les hommes du Sud ne se laissent guère prendre aux amorces des grecs américairs, mais ils joue i entre eux.
Voici une histoire que j'ai entendu raconter. Un jour, quelques riches planteurs organisent une
rouletle. L’un d’eux met vingt dollars sur la rouge, il gagne, et laisse quarante dollars sur la même couleur; il gagne encore, et continue de laisser sur la rouge sa mise constamment doublée par le gain. La chance lui est si favorable qu'il ne perd pas une seule fois, et fait sauter la banque, riche de cent mille dollars à l’ouverture du jeu. Chacun admire la hardiesse et le sangfroid du gagnant. Les esprits s’échauffent, lui seul reste calme.
— Je n'ai plus aucune valeur sur moi, dit un des banquiers, en s’adressant à l’heureux joueur, mais j'offre de jouer tous les noirs de ma plantation contre les cent mille dollars que vous venez de nous gagner.
L'homme du Sud, la tête penchée, et comme absorbé dans ses réflexions, ne bouge pas et ne répond rien.
— Qui ne dit mot consent, s’écrie l’impalient banquier. Va donc pour tous les nègres de ma plantation !
La roulette marche, et celle fois encore, Ô prodige du hasard! c’est la rouge qui sort.
Le joueur que la fortune semblait avoir pris sous sa protection immédiate, et qui se trouvait en gain de plus de huit cent mille francs, n’en parut nullement ému; pas un mot, pas une exclamation ne sorlit de sa bouche.
On s’approcha de lui... il était mort! L’apoplexie l'avait foudroyé dès le commencement de la lutte.
Alors les banquiers voulurent reprendre l'argent qu'ils avaient perdu; mais un certain nombre de passagers s'étant prononcés en faveur du mort, le capitaine crut de son devoir de s'emparer des valeurs contestées et de les remettre à la caisse des dépôts et consignations en attendant la décision de la justice.
Les héritiers de l’heureux défunt eurent un procès à
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