CHAPITRE XIX
sera à la postérité la plus reculée; car ce ne sont point, vous le savez, les bienfaiteurs de l'humanité qui survivent dans la mémoire des hommes, mais ceux qui leur ont fait le plus de mal.
— 0 mon Dieul reprit l’ex-bonnelier, je ne suis point ambitieux, el je me trouverais suffisamment récompensé de mes labeurs si quelques-unes de mes idées trouvaient un jour leur application.
— Espérons, dis-je, qu’il en sera comme vous le souhaitez, et que, grâce à vos belles découvertes, nous aurons enfin la guerre à bon marché.
Je visilai en détail une vingtaine d'autres engins, parmi lesquels mon atlention se fixa d'une manière toute particulière sur une locomobile de guerre.
Cette locomobile, à l'épreuve du boulet et armée de quatre pièces de gros calibre, devait tout culbuter sur son passage. C’élait une imitation de la locomobile inventée en Amérique, et dont l’ex-bonnetier s'était procuré un dessin,
Puis nous passâämes aux boulets et aux chevrolines, tous plus meurtriers les uns que les autres.
Daïs un coin, et parmi plusieurs batteries de pistolets, j’aperçus un petit bâton creux, avec plusieurs trous et garni d’un réseau de métal blanc, étendant sur toute la longueur du bâton des branches menaçantes.
— Qu'est-ce que cela? demandai-je, une nouvelle espèce de fusée sans doute?
— Cela, me dit l’ex-bonnetier en s'emparant de l'objet, c’est une flûte.
— Ah! vous jouez de la flûte.
— Un peu, pour me distraire, et surlout pour faire de temps à autre danser nos bons paysans. Je ne vais jamais me promener à la campagne sans emporter ma flûte. Les jeunes filles savent cela, el elles s’arrangent
toujours de manière à se trouver par hasard sur mon passage. Au même moment apparaissent des garçons, et une des jeunes filles plus hardie que les autres se détache du groupe et vient à moi.
— Monsieur Lemoine, dit-elle en me regardant d’un œil espiègle et doux,un petit air de flûte... Je résiste un peu, et je finis par céder. Je m'assois le dos appuyé contre un arbre, et la danse commence. Cette complaisance m'est chaque fois payée par un bouquet de marguerites et de coquelicots cueillis par la plus inno- : cente et la plus jolie des jeunes filles.
— Vous avez des goûts pastoraux.
— Oui, monsieur, j'aime la campagne. Il me faut à moi de l'air pur, du bon lait, du beurre frais, la vüe des prairies et des bois, et du repos ; toutes choses qu’on ne trouve guère dans les grands centres de population.
Au moment où j'allais prendre congé de cet homme extraordinaire, il me vint une pensée :
— Pardon, monsieur Lemoine, encore une question : quand les hommes, grâce à vos découvertes, et peutêtre aussi à celles de quelque autre inventeur, auront enfin trouvé le moyen de s'exterminer mutuellement, à coup sûr et à prix réduit, pensez-vous qu’ils voudront encore se battre ?
— J'en doute, répondit l’ex-bonnetier.
— Eh bien?
-— Eh bien?
— Mais s'ils ne veulent plus se battre, ils vivront donc en paix?
— Dame ! ils y seront bien forcés.
— Mais alors que deviendront les armées ?
— Étant inutiles, elles disparaîtront.
— Et vos bombes asphyxiantes ?
— Mes bombes ? elles prendront place dans le