CHAPITRE XX
sance, ce n'est point à dédaigner. » J'eus de la peine à le détourner de ce projet, mais je ne pus me dispenser de l'accompagner au Père-Lachaise pour contempler une dernière fois ce qu’il appelait plaisamment lui-même sa folie- Lachaise.
En arrivant au cimetière, nous y fûmes reçus par un des fossoyeurs, que le colonel avait spécialement chargé de surveiller son tombeau. Ce fossoyeur était un fossoyeur comme on en voit peu. Il n'avait aucune des manières et rien de l'humeur des gens de sa profession, généralement sobres de paroles et d'un commerce médiocrement gai. Celui-ci visait au bel esprit, affectait les manières du monde, faisait l’aimable et le beau parleur, et se piquait d’être, auprès des dames qui fréquentaient le cimetière, empressé el galunt. C'était, en un mot, un de ces hommes dévoyés que la nature semblait avoir créé pour être avocat ou professeur de belles manières, et que les circonstances forcèrent à devenir fossoyeur. Dans toutes les classes de la société, il se trouve des hommes dévoyés, et nous ne voudrions pas jurer que parmi les avocats et les professeurs de belles manières, un certain nombre, contrarié dans sa vocation, ne fût réellement né pour être fossoyeur.
Dès qu'il aperçut le colonel ;
— Ah! milord, dit-il, que je suis donc heureux de vous revoir. Je vous croyais malade. Un instant même je vous «i cru mort. Mais j'ai bien vite écarté cette dernière supposition, car si vous aviez été mort, plus que jamais nous aurions eu de vos nouvelles. Tous ici, fossoyeurs, marbriers, marchands de couronnes d’immortelles, gardes, etc., nous avons déploré votre absence. Enfin vous voilà revenu, c’est le principal.
— Je vous remercie, dit avec un imperturbable sérieux le colonel, de l’accueil sympathique que vous
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me faites ; j'en suis touché et je ne suis pas moins sensible au bon souvenir des fossoyeurs vos amis, ainsi que des marbriers, des marchands de couronnes, des gardes et en général de toutes les personnes qui, de près ou de loin, contribuent à la prospérité de cet établissement et ont bien voulu remarquer mon absence,
— Milord, riposta prétentieusemeut le fossoyeur, les sentiments que vous voulez bien exprimer en faveur de tant de modestes et d'obscurs travailleurs, sont de nature à nous flatter profondément, et jamais, autant qu’à cette heure, je n'avais ressenti ce que peut apporter de douces compensalions une profession ingrate à laquelle m'ont conduit les lois implacables de la destinée, bien plus que les penchants d’une vocation naturelle.
Le colonel salua d’un geste son interlocuteur, et continua en ces termes :
— Et qu'y a-t-il de nouveau par ici?
— Pas grand'chose, milord; si ce n’est que nous . n'avons pas à nous plaindre. Pendant que tant de gens dans l’industrie et le commerce se lamentent de la stagnation des affaires, nous sommes, chez nous, accablés de Lesogne. Outre que les morts abondent, ils veulent tous se faire enterrer ici. Si on les écoutait, on n'aurait plus la place de se retourner au Père- Lachaise.
— C’est donc une manie chez les morts?
. — Une véritable manie, milord, et d'autant plus inexplicable que les morts sont tout aussi bien à Montmartre et à Montparnasse. Mais que voulez-vous? on ne raisonne pas avec les préjugés, etla mode n'y est pas.
— Ainsi, le Père-Lachaise est un cimetiére bien porté ? \
— Oui, milord, et nous avons, sans nous flaiter, les plus beaux morts de tout Paris. Aussi mon ambition a-t-elle toujours été de placer ici mes petites écono-