‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 199 sur 212 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

mies, et d'acquérir, ne fût-ce que quelques mètres de terrain, qui me permettraient de n’avoirplus besoin de travailler.

— Parbleu ! fit le colonel, il est bien certain que si vous étiez en terre, vous n'auriez plus besoin de travailler pour vivre.

— Oh! milord, ce terrain ne serait pas pour moi, Non, je ferais valoir ma propriété en y construisant un monument, et en la vendant à de plus cossus que moi, qui l'habiteraient, C'est avec le produit de cette vente que je vivrais heureux à la campagne, en jardinant à mes heures, Mais ce rêve, je ne le réaliserai jamais, et les plus. belles tombes, comme les plus modestes, me passeront, suivant le dicton, sous le nez,

— Ainsi, dit le colonel, il ne vous faudrait qu'une tombe pour vivre heureux?

— Si j'avais un tombeau à moi, je n’enterrerais plus personne, fit le fossoyeur sur le ton de l'enthousiasme. — Vous ne vous enterreriez même pas vous-même

dit sir James.

— Personne, répondit cet ouvrier de la mort, qui, absorbé dans sa pensée, ne comprit pas la plaisanterie du colonel.

— Eh bien, reprit sir James, soyez heureux, je vous donne ma construction avec ses dépendances ; je n'en ai plus besoin.

— Comment ! exclama le fossoyeur, qui devint pâle d'émotion, comme ses froids pensionnaires, vous me donnez votre tombeau ?

— Je vous le donne, reprit sir James.

— Et vous milord, où irez-vous donc quand... ?

— Oh! dit le colonel, je trouverai toujours bien à me caser quelque part.

Le fossoyeur voulut parler pour remercier son bienfaiteur, mais il ne put articuler ancun mot, Deux

larmes de bonheur perlèrent dans ses yeux; ce fut tout son discours.

Un marbrier, témoin de cette scène, dit :

— J'ai vu bien des fossoyeurs contents dans ma vie, je n’en ai jamais vu d’aussi heureux que celui-là.

Quelque temps après cette aventure, une petite rentière du quartier du Marais et sa fille, jeune personne de dix-huit à vingt ans, s’entretenaient de la manière suivante :

-— Maman, c’est une folie que tu as faite là, et je ne cesserai de te le répéter.

— C'est possible, mon enfant, mais que veux-tu ? Jai été comme subjuguée par ce fossoyeur d’une amabilité exquise et auquel il est vraiment impossible de résister.

— C'est égal, maman, depuis le temps que je désire avoir un piano de chez Herz, un chäâle à fleurettes de l'Inde, comme toutes les demoiselles en portent, une petite montre Bréguet avec la chaîne, un peigne en écaille blonde et des boutons d'oreille en perles, tu aurais bien mieux fait de me donner quelqu'un de ces objets que d’acheter une tombe.

— Mon Dieu! à ma place, tu te fusses laissée aller, comme moi, devant cet entraînant fossoyeur.

— Oh! pour ça non, par exemple, et je l’aurais envoyé promener, lui et son tombeau.

— J'ai cru bien faire. «C’est, m'a-t-il dit, un excel- « lent placement de fonds que vous faites là, croyez- « moi. J'ai eu ce tombeau d'occasion. Il me vient d’un « Anglais qui l'avait commandé pour lui, et qui s’en « est dégoûté avant même de l'avoir essayé. Au prix où « je vous le cède, c’est un cadeau que je vous fais.» Voilà ce qu’il m’a dit et mille choses encore avec une voix douce et dans un langage qui m'ont fascinée. De plus, il m'a fait remarquer que de ce tombeau, qui

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