‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 49 sur 212 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

pompiers avec leurs pompes. Kossuth, Jenny Lind et Alboni sont descendus, à New-York, entourés de tous les pompiers de la ville avec toutes leurs pompes.

La passion des pompes à incendie est telle en Amérique, qu’elle s'étend des pompiers à tous les autres citoyens. On habille les enfants en pompiers; et les fabricants de joujoux confeclionnent pour eux des petites pompes sur le modèle des grandes, avec des maisons en bois destinées à être incendiées, puis éteintes par les enfants, lesquels jouent au pompier avec une ardeur qui, pour être juvénile, n'en est pas moins vive. J'ai entendu promettre à des pères de famille de mener leurs enfants voir éleindre des incendies pour les récompenser de leur assiduité au travail. Les propriétaires ou les locataires des maisons, autant par propreté que par ce goût inné de tout Américain pour les pompes, se lèvent de très-bon matin et pompent à froid sur leurs maisons, qu'ils lavent ainsi du haut en bas, faute de pouvoir les éteindre.

— Je vous ai promis, dit Arthur en s'adressant au colonel et à moi, de vous faire voir comment on éteint les incendies et de vous dire comment on les allume. La première partie de mon programme est accomplie; passons à la seconde.

— Je m'attends à quelque révélation criminelle, fit sir James.

— lei, comme partout ailleurs, des incendies se déclarent sans que personne ait voulu mettre le feu, par pur accident. Mais ici, plus que partout ailleurs peut-être, on brûle les maisons volontairement.

— Les lois de ce pays ne punissent donc pas les incendiaires ? demanda sir James.

— Si bien, répondit Arthur, et de la façon la plus sévère, par la peine de mort. Mais...

— Ahlil y a un mais, interrompit le colonel.

— Mais, poursuivit Arthur, il faut, pour que la loi les atteigne, qu'ils soient vus par deux témoins mettant le feu une torche à la main. Or, comme c’est moins l'esprit de la loi que la lettre même qui est prise en considération par le jury, il en résulte que, si l’incendiaire ne met pas le feu à son immeuble au moyen d'une torche, s'il se sert d'allumettes chimiques, par exemple, la loi ne pouvant l’atteindre, il est renvoyé comme innocent. Quant aux motifs qui déterminent bon nombre de citoyens à mettre le feu à leurs maisons, ils sont faciles à comprendre : c’est pour recevoir des compagnies d'assurances la somme pour laquelle ils se sont assurés, et qui, dans ce cas, est toujours au-dessus de la valeur réelle des pertes éprouvées.

— Les compagnies d'assurances n'évaluent donc pas en Amérique, comme en France, demandai-je à Arthur, les dégâts commis par l'incendie pour indemniser l'assuré d'après les pertes causées ?

— Si, me dit Arthur; mais elles se montrent généralement très-larges dans leur manière d'apprécier les dommages causés, de façon à ce que l’incendié fasse toujours une bonne affaire.

— Mais, dis-je à Arthur, il me semble que les assurances agissent ainsi contre leurs intérêts?

— C’est le contraire, répondit Arthur, et l’on m'a même cerlifié que, lorsque, par suite de la prospérité générale, les incendies se ralentissent, certaines assurances, inquiètes d’un semblable état de choses, font elles-mêmes mettre le feu aux maisons pour réveiller chez les incendiaires endormis l’amour des incendies, qui est une peccadille américaine, comme le plaisir de les éteindre est un jeu national. Ce qui fait qu'on s'assure, c’est la crainte ou l'espoir de brûler, et,

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comme, en définitive, il y a beaucoup plus de gens qui craignent de brûler que de gens qui le désirent, les compagnies ont tout avantage à ce que le plus grand nombre de personnes possible s'assure. Voilà pourquoi elles dédommagent généreusement les incendiaires des pertes qu'ils ont ou qu'ils n’ont pas éprouvées, et pourquoi aussi les plus zélécs d’entre elles aident un peu le hasard dans les cas, assez rares, du reste, de diselte d'incendie.

— J'étais sûr, dit sir James, qu’il y avait quelque crime là-dessous.

— Mais, demandai-je à Arthur, ne nous avez-vous pas dit que les maisons brülaient en plus grand nombre le dimanche ?

— Oui, les maisons du bas de la ville, c’est-à-dire celles qui ne sont pas habitées par des familles, et dans lesquelles les négociants ont leurs offices. Le négociant qui désire liquider sa position par un in-

cendie met chez lui le feu le samedi soir; pendant la nuit, ie feu se développe, et, comme personne ne se rend aux offices le dimanche, il éclate ce jour-là à la grande satisfaction des pompiers et des oisifs, qui, le dimanche, ne savent à quoi passer le temps.

Après ce récit, qui indigna sir James et me fit beaucoup rire, nous nous rendimes à l’hôtel prendre le repos qu’exigeaient les faligues et les émotions de la journée.

Sir James, en serrant la main d’Arthur, lui dit :

— Avez-vous fini de réfléchir, et consentez-vous enfin à nous accompagner dans nos voyages ?

— Peut-être, répondit Arthur, serais-je en mesure de me prononcer demain.

— Très-bien, dit sir James, réfléchissez à ce que

vous avez réfléchi, et tâchez que la réflexion de vos réflexions nous soit favorable,

— Dans tous les cas, colonel, reprit Arthur, je comple avoir le plaisir de vous diriger pour vous faire connaître les choses curieuses qu'il vous reste à voir à New-York.

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