‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 57 sur 212 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

d'oombs. En entrant dans cette prison, d’un aspect lugubre, Arthur sourit avec satisfaction.

— J'ai un pressentiment, dit-il,

Et il nous quitta pour aller parler au directeu: de la prison. |

Quelques instants après, il revint l’œil morne ei la tête penchée.

— Ah! dit-il, mon pressentiment m'a trompé : mon associé infidèle n’est point encore ici.

Nous ne pûmes, le colonel et moi, nous empêcher de sourire à la déconvenue de ce pauvre Arthur, qui, réunissant à beaucoup d'intelligence un grand fonds de naïvelé, s'était imaginé, en voyant la prison, que son voleur devait y être.

Je vis dans cette prison un jeune voleur qui avait eu l'honneur d'inventer un nouveau genre de vol, le vol au chloroforme, sans douleur pour les gens volés. On pénètre dans la maison qu'on veut piller ; on s’introduit sans bruit dans les chambres à coucher; on avance avec précaution, un flacon de chloroforme à la main, jusqu'aux lits où dorment les maîtres de la maison,-et là, sans les violenter le moindrement, avec tous les égards qu’on doit au sommeil, on leur fait respirer la vapeur stupéfiante qui assure leur inaction pendantun certain nombre d'heures. Quand tout le monde est chloroformé, les voleurs n’ont plus besoin de se gêner : ils allument le gaz, parlent haut, rient, circulent partout librement, ne se pressent pas, font leur choix et s’en vont.

Les voleurs qui se servent du chloroforme forment une école nouvelle de voleurs gentlemen aux États- Unis, laquelle professe le plus souverain mépris pour les voleurs de l’ancien régime, dont les manières étaient brutales et du goût le plus détestable. Les voleurs de la nouvelle école, — l’école romantique du genre, —

poussent le dédain envers les autres catégories de voleurs — l’école classique — jusqu’à ne jamais leur adresser la parole, et ils poussent la susceptibilité jusqu’à ne pas admettre avec eux en prison les gens de manières vulgaires. En effet, si vous voulez être emprisonné dans certaines prisons en Amérique, soyez un homme comme il faut, aimable, spirituel, de manières irréprochables, et employez le chloroforme. Sans ces qualités, qui font le parfait gentleman, vous vous exposeriez à être mis en liberté. Les prisonniers de Banger surtout sont d’une extrême sévérité sur ce point, et ne veulent admettre dans leur intérieur que d’aimables coquins. Soyez scélérat tant qu'il vous plaira, mais présentez-vous bien en société. Exemple : Un homme du nom de Webster fut mis en prison pour n’avoir pas acquitté une amende de deux dollars et demi. Cet homme avait des manières vulgaires, son costume était négligé et sa conversation insignifianle ; bref, il déplut aux autres détenus, dont la plupart étaient chloroformistes.

— Monsieur, dit avec une grâce parfaite un des prisonniers en s'adressant à Webster, je suis chargé de la part de mes collègues, les détenus comme moi, de vous faire savoir qu’il nous est impossible de vous admettre dans notre société.

— Pourquoi cela, monsieur?

— De grâce, monsieur, veuillez m'épargner des explications qui, en blessant la délicatesse de mes sentiments, porleraient ombrage à votre juste susceptibilité, et seraient indignes d’un véritable gentleman, tel que nous sommes tous dans cette habilation, en apparence trompeuse.

— Vous voulez donc me mettre hors de la prison?

— Je suis au désespoir, monsieur, d’avoir à vous répondre que telle est, en effet, notre décision.

Page 1