CHAPITRE VII
.— Eh ! parbleu, continua Webster, je n'ai point demandé à y venir, et, si j’avais les moyens d'en sortir, je vous prie de croire que je n’y resterais pas pour mon agrément.
— Dans un quart d'heure, monsieur, vous serez libre.
— Comment cela?
— Une cotisation faite entre nous a fourni la somme que vous devez et pour laquelle le gouvernement prétendait vous retenir en prison sans notre assentiment. Acceptez, monsieur, l'offre qui vous est faite, car les prisonniers de Banger, hommes du monde avant tout, vous assommeraient inévitablement si vous parliez plus longtemps devant eux un langage vulgaire, que vous accompagneztrop souvent de gestescommuns, toujours blessants pour nos regards.
-Le vulgaire Webster ne parut nullement formalisé du dédain qu’on lui montrait, el eut, au contraire, le mauvais goût de s’en réjouir. Il accepta qu'on payäât sa dette et sortit en dansant, ce qui n'arrive jamais à Banger, où les prisonniers libérés ont assez de savoir-vivre pour montrer quelque regret de quitter une prison si distinguée.
Je ne crois pas que jamais voyageur ait mieux rempli son temps que nous ne l'avons fait, le colonel et moi, pendant notre séjour à New-York. Quand nous n’allions pas au spectacle, nous visitions quelqu'un des nombreux clubs qui existent dans cette ville.
Le club, qui est une nécessité des Anglais, est devenu une passion des Américains. A côté des clubs politiques, des clubs socialistes, des clubs religieux, des clubs philosophiques, des clubs littéraires, des clubs artistiques, etc., j'ai pu visiter quelques clubs qui, par leur caractère excentrique, méritent d’être signalés.
C’est d'abord le trop fameux club des femmes libres, qui n'est point ce que pourrait faire redouter son titre
plus que bizarre. J'ai vu là un bon nombre de bloomeristes, qui, entre un quadrille et une polka, prononçaient un discours en faveur de l'émancipation de la femme. Ces dames assurent que, si la femme se dégrade etse perd si souvent, c'est que les hommes accaparent pour eux seuls les fonctions lucratives, et ne laissent aux femmes que les travaux infimes, d'une culture abrutissante pour l'esprit et d’un rapport insuffisant aux besoins de celles qui les entreprennent. Il y a sans doute du vrai en cela ; mais la logiqueles égare quand elles concluent en demandant à vouloir être, avec les hommes, juges, avocats, prêtres, soldats, médecins, ministres, ambassadeurs, représentants et même pompiers. Les bloomeristes portent des pantalons à la turque, des jupes courtes, des pèlerines et des chapeaux ronds. Ce qui peut-être a fait donner au club des bloomeristes à New-York le nom faussement significatif qu’il porte, c’est que les réformatrices s’insurgent avec bonheurcontreleshommes mariés etcontre le mariage. Moins excentriques que les Anglais, les Américains n'ont pas à New-York, comme les Anglais à Londres, un club des bossus, un club des pendus (pendus dont la corde s’est cassée, bien entendu), un club des maris malheureux, un club des centenaires ; mais ils ont le travellers club (club des voyageurs), dans lequel, pour être admis, il faut avoir visité les quatre parties du monde, et un club des intempérants, formé en haine de la loi tyrannique de la tempérance en vigueur dans plusieurs des États de l'Union. Un semblable club existe à Londres. C’est le célèbre Kean qui, en 1817, fonda ce club, composé de quinze membres seulement. Pour en faire partie, il fallait, avant tout, avaler d’un trait un litre d’eau-de-vie. Beaucoup de récipiendaires mouraient avant d’avoir complétement subi celte épreuve terrible. Par opposition aux intempérants, j'ai vu, en Améri-