CHAPITRE I
etje me précipiterais dans les cataractes du Niagara, où ma chairet mes cs seraient à l'instant même écrasés, pulvérisés et dispersés en atomes dans le gouffre bouillonnant, qui gronde comme un tonnerre liquide.
Sir James Clinton parut réfléchir à ce que je venais de lui dire, et une contraction à peine sensible se produisit sur ses lèvres.
— Vous avez souri, colonel, lui dis-je.
— Croyez-vous?
— Je le crois.
— C'est possible; mais, si j'ai souri, je n’ai pu le faire que parce que vous m'offrez de me précipiter dans le Niagara comme un excellent moyen de me bréler la cervelle.
— Est-ce que j'ai dit cela, colonel ?
— Certainement, vous l’avez dit.
— Ah ! c'est bien possible. Toujours est-il que le Niagara me paraît un moyen de suicide de nature à satisfaire les exigences des plus difficiles.
Après un nouveau silence :
— Vous avez peut-être raison, me dit le colonel; mais le Niagara est trop loin de Paris; il faudrait irois semaines pour s’y rendre, et ce serait trois semaines de perdues.
— Oh! trois semaines sont bientôt passées, surtout en voyage, où tant d'objets nouveaux viennent distraire les yeux et l'esprit, Mais, peut-être, regretterez-vous votre. construction du Père-Lachaise ?
— Non, répondit mon noble modèle, je ne la regretterais point pour le Niagara, si le Niagara élait plus près d'ici, aujourd’hui surtout qu’il faut recommencer à en construire un des côtés; mais le Niagara est si loin!
— Il est de fait, dis-je, que ‘en ne dégoûte d'un tombeau comme d’être obligé de le faire recommencer.
Le Niagara est loin, c’est vrai; mais aussi quelle mort foudroyante et originale ! Enfin, colonel, il ne m’appartient pas de chercher à vous influencer, mais, à votre place, je n’hésilerais pas.
— Moi, j'hésite, dit M. Clinton, car le temps perdu qu’on passe à vivre ne se rattrape jamais. Toutefois, ajoula-t-il, je réfléchirai. Dans tous les cas, monsieur Marcel Bonneau, je vous prie, dès à présent, de recevoir mes remerciments pour vos conseils qui témoignent de l'intérêt que vous me portez.
Les jours suivants, je trouvai sir James Clinton pew disposé à parler. De plus en plus sous l'influence de ses humeurs noires, c’est à peine s’il répondait par monosyllabes aux questions que je lui faisais.
Il réfléchissait sur le mode de suicide qu’il devait définitivemept adopter.
Sa.ésolufion fut prise le samedi 9 juillet 4839, à frois héures après midi. Comme d'habilude, un des domestiques vint à celte heure annoncer au colonel que la voiture était altelée :
— Je n’irai plus, dit sir James Clinton, visiter ma construction.
Puis se tournant vers moi :
— Monsieur Marcel Bonneau, après de mûres délibérations avec moi-même, j'ai résolu de suivre votre conseil, et je partirai par le premier steamer pour me: rendre aux chutes du Niagara. Je vous propose de faire avec moi ce voyage. Vous achèverez en Amérique mon portrait, et, si vous y consentez, je vous chargerai de quelques instructions pour ma nièce, que vous aurez la bonté d'aller voir à Londres, dès que j'aurai cessé de vivre.
A cette brusque proposition, je ne sus d’abord que répondre, J'aurais voulu, par commisération pour ce pauvre malade, le suivre, et tenter jusqu’au bout de le
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